|
L'interview de Bangladesh, dans son intégralité : Rencontre avec un producteurs très convoités de la scène hip hop : 
Qu'as-tu fait ces derniers temps ?
J'ai travaillé sur beaucoup de choses, mais avant tout j'ai fait de la musique. Peu importe où elle finira. J'ai aussi suggérer quelques sons à droite à gauche. Là, tout de suite, je suis dans une friperie pour préparer une séance photo qui aura lieu samedi. Le genre d'endroit où tu peux trouver de la sape militaire, des trucs du genre…
Depuis quand vis-tu à Atlanta ?
Je suis arrivé en 1995. J'ai déménagé à Atlanta pour m'en sortir, trouver des opportunités pour faire que dont j'avais envie. A l'époque, je ne savais pas quoi faire en arrivant ici, mais je savais que je voulais faire quelque chose. J'ai réalisé que je voulais devenir un producteur. De là, j'ai commencé à décortiquer la musique du moment, lire les crédits dans les pochettes de disques, savoir qui avait fait quoi. C'est comme ça que j'ai appris ce qu'était un producteur. C'était un peu un brainstorming. Je me suis fixé une stratégie étalée sur environ une année avant de commencer véritablement à mettre les mains dans le cambouis et produire de la musique. J'ai eu ma première opportunité grâce à un ami qui connaissait le propriétaire d'un studio. C'était la première fois que je mettais les pieds dans un endroit pareil. Une bonne expérience, très motivante. J'ai vu un type faire un beat, et ça a été très rafraîchissant pour moi : en l'observant, j'ai compris que c'était ma vocation.
 C'était à quelle époque ?
Ca devait être en 1999 ou 2000. Nous avons sorti Back for the first time, l'album de Ludacris, en indépendant à l'été 1999 avant de décrocher le contrat avec Def Jam dans le courant de l'année 2000. Ensuite le disque a été réédité. Pour moi, c'est là que tout a commencé. Tu as confié récemment en interview à l'époque, tu ne savais pas les "choses à faire" dans l'industrie du disque. Qu'as-tu appris pendant les années qui ont suivi "What's your fantasy" ?
En ce temps, je ne connaissais pas les rouages de ce milieu. Je croyais que les gens prenaient le temps d'écouter. Je me disais "puisque je suis dans le monde de la musique, c'est la musique qui doit compter", mais en fait pas du tout. Je n'y connaissais rien mais j'ai appris à faire les choses à ma manière. Vivre comme je l'entendais, sans forcément faire attention à leurs règles du jeu. Ca a marché.
 Quelle est la différence entre ta façon de faire et celle de l'industrie du disque ?
La différence, c'est que je ne cours pas vraiment après l'argent. Je ne sors pas de sons qui ne me ressemblent pas. Si je ne crois pas en l'artiste avec qui je travaille, je ne suis pas motivé. Faire quelque chose seulement pour toucher un chèque, ça ne m'intéresse pas. Si un directeur artistique fait appel à moi, mais qu'après coup il n'aime pas ce que j'ai fait, je lâche l'affaire. Si c'est pour que la production soit retouchée… J'essaie d'être toujours en mouvement. Je sais qu'au final, quelqu'un finira par aimer le morceau. En ce moment, il y a beaucoup de mes anciennes productions qui refont surface grâce au succès de "A Milli". Comme par hasard, aujourd'hui on trouve que ces beats sonnent biens ! C'est là toute la politique de ce milieu… Quelque part, j'arrive à le comprendre : les gens restent entre eux. Le monde est fait ainsi. Il faut vraiment que tu puisses sortir ton nom du lot pour vraiment pouvoir participer à la partie.
 Des productions comme "A Milli" et "I got bass" sont très instinctives. Il y a peu d'éléments, comme si tu adoptais une approche de "less is more"…
C'est ce qui caractérise le travail de producteur : quand tu sais, tu sais. Ce n'est pas quelque chose qui s'explique vraiment. Tout repose sur le son, la séquence. Peu importe le nombre d'éléments qui composent l'instru, tout dépend de la façon dont tu utilises les éléments que tu as à disposition. C'est comme ça que fonctionne un producteur : tu dois savoir quand tu en as fait assez, quand tu en as trop fait, quand il manque encore quelque chose… Un son supplémentaire pourrait foutre le morceau en l'air ! Et ça n'a rien à voir avec du nivellement par le bas, ça reste à un niveau tout autre.
Comment t'organises-tu au quotidien ? Est-ce que tu vas te dire "OK, aujourd'hui je ponds dix instrus"…
Dix instrus, wow… [rires] Je ne pourrais jamais faire autant d'instrus en un jour, et je n'essaierai même pas. Je n'ai pas d'emploi du temps prédéfini, je me concentre simplement sur ce que j'ai à faire. Mon objectif, c'est la qualité, pas la quantité, il suffit de regarder la liste des morceaux que j'ai produit. Il faut du temps pour arriver avec de nouvelles idées, aller à la recherche de sons… Je ne vise que le meilleur. Être sur toutes les sorties du moment, courir après l'argent, c'est pas mon truc. Moi, j'ai prévu de durer.
Qu'est-ce qui te pousse à placer ta signature sonore sur chacune de tes productions ?
C'est le logo pour tout mon travail. Si je ne l'avais pas, personne ne m'appelerait Bangladesh aujourd'hui. Cette signature joue un rôle important pour que les gens puissent me reconnaître. A l'origine, ça ne devait même pas être mon nom d'artiste, c'est simplement l'appellation donné à mon entreprise. Sur le premier album de Ludacris, j'utilisais encore mon vrai prénom, Shondrae, et certaines personnes ne savent pas que Shondrae et Bangladesh sont la même personne. En plus, ils sont toujours très curieux de savoir d'où vient le nom Bangladesh.
Y-a-t-il un revers de la médaille quand on est le producteur "hot" du moment ? Par exemple, des rappeurs qui viennent réclamer un autre "A Milli"…
C'est drôle, beaucoup d'artistes viennent me demander ce qu'ils voudraient me voir faire. Ils ne font pas vraiment confiance à ma capacité de leur apporter quelque chose. Ils ont une vision figée de la façon dont les choses devraient se passer. Ils voudraient presque me contrôler avec une télécommande ! C'est dingue, je dois me bagarrer avec eux à ce sujet car je déteste ça. Après, il y a aussi des exceptions, des artistes vont prendre tout ce que je vais leur donner, et le résultat sera bon. Le reste du temps, ils refusent d'écouter.
 Tu travailles avec qui actuellement ?
Je bosse avec Fabolous, Busta Rhymes… Je collabore également avec Sean Garrett, l'un des plus gros songwriters du milieu. Lui et moi venons d'écrire une chanson pour Beyoncé.
Il y a un artiste avec lequel tu as le plus d'affinités ?
Je peux créer une alchimie avec n'importe qui, vraiment, du moment que l'artiste me laisse faire mon job. L'alchimie, c'est laisser le producteur produire, tout simplement. Tu vois, l'artiste a parfois besoin de se relâcher. Et si tu bosses avec un bon, tu dois être capable de le laisser respirer pour qu'ils puissent être à l'aise. L'alchimie, c'est ça : se sentir à l'aise avec la personne avec qui tu travailles. Ce n'est même pas une question de talent chez l'artiste, car en réalité, un producteur doit pouvoir faire un hit à partir de pas grand-chose. Si quelqu'un a la vocation d'être artiste et d'être produit, alors il doit se laisser faire. Quels producteurs t'inspirent ?
Actuellement ? Timbaland fait partie des meilleurs, ça a toujours été l'un de mes producteurs préférés. Je pourrais aussi citer Quincy Jones, Teddy Riley, Devante… [il cherche]… Il y en a énormément. Ils sont nombreux à m'avoir motivé à devenir producteur… J'ai failli oublier de citer Organized Noize. Ils ont influencé beaucoup de sons mais j'ai réussi à créer mon propre son, c'est comme ça que tu peux devenir un véritable producteur. Faire ton propre truc, c'est ce qui te définira en tant qu'artiste. A côté de ça, il y a beaucoup de gens talentueux dans ma famille, certains chantent, d'autres jouent d'un instrument…
Quel regard porte ta famille sur ta carrière dans le hip-hop ?
Ma famille a respecté ça dès mes débuts, ils étaient contents pour moi. A l'époque, j'étais assez discret sur le sujet, je n'en parlais pas trop. C'était d'abord une passion et un rêve que je ne partageais pas avec beaucoup de gens – hormis mes amis très proches, ceux avec qui je rappais tous le temps. Ma famille ne se doutait pas à quel point j'étais sérieux avec tout ça, on savait seulement que j'avais acheté une machine – la MPC 2000 – on m'entendait faire du bruit depuis le sous-sol, des trucs comme ça… Je ne pense pas que ma famille a réalisé la vitesse avec laquelle tout est arrivé. Ils ne se doutaient de rien. Je ne suis pas du genre à tout dévoiler avant que le succès arrive, je laisse la musique parler pour elle-même.
Est-ce que tu ressens une pression supplémentaire maintenant que tout le monde attend la prochaine production Bangladesh ?
Non, pas du tout. Le regard des gens ne doit pas affecter ta performance. Comme j'ai dit, je ne cherche pas à être partout à la fois. Si des gens veulent travailler avec moi, ils n'ont qu'à m'approcher et nous pourrons bosser ensemble. Ce n'est pas moi qui vais courser les artistes pour pouvoir placer un son sur tel ou tel album.
Il y a quelque chose de surprenant dans "A Milli" : tu as utilisé un sample. Est-ce qu'il a été autorisé ?
Oui, ça a été clearé, c'est cool. Dans les crédits du morceau, il y a un type qui s'appelle Charles Hester. C'est lui qui a trouvé le sample. Ce n'est pas un ami mais je le connaissais, il a déjà été l'ingé son sur l'unes de mes sessions studio. Les ingénieurs ont beaucoup de sons en stock, il m'a donné celui-là alors je lui ai accordé ce crédit sur le morceau.
 La recherche de samples fait-elle aussi partie de ton travail ?
Pas vraiment. Je fais mes propres trucs, je ne cherche pas d'éléments particuliers, mais si je tombe sur un son qui a du potentiel, je l'utilise. D'ailleurs l'ingé son ne m'a pas dit qu'il s'agissait d'un sample, il m'a dit que c'était sa voix. En fait, il ne m'a pas fait écouter le morceau, il a joué un beat qu'il avait réalisé avec cet élément. Et dès que j'ai entendu le beat, je lui ai demandé de me donner ce sample. En fait, je ne lui ai pas dit "file moi ce sample", je lui ai dit "file moi ce son". Il m'assurait que c'était bien sa voix, mais dès que nous avons commencé à gérer toute la paperasse autour du morceau, Universal s'est aperçu qu'il y avait un sample, alors nous avons du le clearer, mais je n'étais pas au courant. D'ailleurs je ne crois pas qu'A Tribe Called Quest soit crédité, car Universal a les droits sur ce sample.
Peux-tu présenter ton groupe, Charlie Mackenroe ?
Nous sommes quatre : D.O. Deville, Tom Foolery, Eldorado Redd et Polo Joe. Ils rappent et je produis tous les morceaux. Ils sont comme une version sudiste de… [il se reprend]… Ils sont différents sans l'être. Ils sont "street" mais ils ont ce côté Goodie Mob, OutKast. Ils sont très créatifs, avec quatre personnalités différentes qui, les unes avec les autres, forment quelque chose que je trouve mortel.
Tu as des contacts avec les membres de la Dungeon Family ?
J'en connais beaucoup : Rico Wade, Lil' Will, Ray Murray, Sleepy Brown, Joi, Gipp, Big Boi…Je connais aussi Khujo, T-Mo, j'ai croisé Dre par le passé… Organized Noize et Rico Wade sont une grande influence pour moi, j'ai d'ailleurs participé à des soirées avec Rico Wade à une époque. Il y a une grande admiration mutuelle entre nous, en plus nos anniversaires tombent à deux jours d'écart. Nous avons beaucoup de choses en commun. Nous nous sommes rencontrés à l'époque où je commençais à vouloir vraiment déménager à Atlanta. Ma famille est arrivée en 1990 et j'ai passé tous les étés de 1990 à 1995 à Atlanta, donc là j'ai pu m'immerger à fond dans les premiers OutKast, tout au début de la Dungeon Family. C'est tout à fait l'époque où j'ai commencé à tomber amoureux de la musique, notamment grâce à un album comme Southernplayalisticcadillacmusic. J'étais un dingue de basket et je passais mon temps à écouter "Player's Ball" dans mon walkman pendant les cours des sports, ça me motivait à mort. OutKast m'a beaucoup influencé dès le départ, mais ils ont surtout réussi à évoluer vers quelque chose d'encore plus grand. Ce sont les artistes ultimes à mes yeux : ils ont progressé d'album en album, en allant plus loin que le rap. Un peu comme Cee-Lo. C'est là qu'on reconnaît les stars, ce sont ceux qui progressent et gravitent vers le changement. Ce ne sont pas les gens qui les changent, mais eux qui changent les gens et l'époque : ils font le bon truc bien avant que le reste du monde en ait conscience. C'est aussi la qualité d'un producteur : il fait les choses avant que tu sois au courant. Tu ne sais pas que ce son aurait du sonner comme ça, tu n'imaginais pas que ce beat sonnerait bien comme ça, mais lui l'a fait, et maintenant que tu sais, et tu veux faire la même chose. On dit que la beauté est dans l'œil de celui qui regarde : tu peux griffonner des mots sur un morceau de papier, et quelqu'un y verra du génie. Même chose avec un beat tout simple. Cela dit je ne comparerai pas l'un de mes beats tout simples avec un beat tout simple de Soulja Boy. Il y a les sons qui sont déjà vus, et les sons nouveaux. Moi, j'ai trouvé un son nouveau, que personne n'avait jamais entendu auparavant.
www.myspace.com/bangladeshproductioncompany (propos recueillis par JB Vieille, photos par Hannibal Matthews)
|