Louisahhh, l'esprit sain

Crédit : Anthéa Ferreira

Extrait de Tsugi 98 (décembre-janvier). Suite à une première interview publiée sur Tsugi.fr mi-octobre, nous sommes retourné voir Louisahhh pour lui tirer le portrait. 

Découverte en France par Bromance, aujourd’hui à la tête du label RAAR avec Maelstrom, l’Américaine Louisahhh trouve en la musique bien plus qu’une agréable occupation : c’est une rédemption. 

Le 31 décembre 2012, Louisahhh travaille. Elle mixe à Miami, devant un parterre de compatriotes américains bien décidés à fêter le Nouvel An. Sauf qu’elle n’a pas joué bien longtemps. Au bout de deux ou trois vinyles, l’organisateur de la soirée la vire des platines : pas assez de hits, pas assez de compromis artistiques pour celle qui n’est pas là pour faire lever les bras des gens. Loin d’être un échec, cette soirée est au contraire le point de départ de sa nouvelle vie.

Cela fait quelque temps déjà qu’elle travaille avec Savoir Faire, la structure de management parisienne qui a aidé Brodinski à créer Bromance en 2011. Mais entre les neuf heures de décalage horaire et les difficultés à tourner en Europe sans bookeur, la collaboration commence à patiner. Savoir Faire lui pose un ultimatum : déménager en France ou arrêter de travailler avec eux. “Je n’ai pas beaucoup hésité ! J’ai vidé mon appartement et j’ai débarqué en France le 17 février 2013”, raconte-t-elle depuis son duplex du XIXe arrondissement. La France lui convient mieux. “Les États-Unis veulent être divertis, l’entertainment est élevé au rang d’art : il faut de la pyrotechnie, des grands écrans, porter un putain de masque quand tu mixes… Ici, les gens veulent se connecter, c’est plus profond.” Ne jamais, ô grand jamais, se compromettre, quitte à tout laisser derrière soi : il y a beaucoup de règles dans la vie de Louisahhh, mais celle-ci semble être la plus importante – d’ailleurs, un magnet “il n’y a qu’un péché : ne pas être fidèle à soi-même” est collé à son frigo.

UNE ADOLESCENCE TOURMENTÉE

Mais Louisahhh n’a pas toujours été aussi à l’aise avec sa propre identité. Comme beaucoup d’adolescents, elle est mal dans sa peau. Et comme beaucoup d’adolescents, c’est la musique qui l’aide à s’accepter, à l’image de Nine Inch Nails et ses ambiances pour weirdos. “Quand tu es gosse et que tu te sens bizarre, pas à l’aise socialement, que tu ne sais pas vraiment comment te comporter… Avoir un artiste qui chante ce mal-être pour toi, qui te donne une lumière au bout du tunnel en te faisant comprendre que tu ne vas pas être cet ado étrange toute ta vie – ou que si tu l’es tu pourras en faire un bon album – c’est crucial. Si je n’avais pas eu ça en grandissant, je ne sais pas comment j’aurais pu survivre”, se souvient-elle. Père travaillant à l’artistique chez Sony et Columbia, cours de piano classique dès sept ans, guitare électrique ensuite, groupe de jazz et passion pour le blues… Louisahhh baigne heureusement dans la musique. Et puis dans les clubs. “J’ai commencé à sortir vers 17 ans. Je trouvais que mes goûts musicaux étaient bien meilleurs que ceux des autres, donc j’ai demandé à ce qu’on m’apprenne à mixer. (rires) Je jouais à Manhattan dans des clubs. C’était tellement drôle. Mais c’est aussi l’époque où j’ai commencé à prendre de la drogue.” Beaucoup de drogues. À tel point qu’à 20 ans, elle se retrouve à Los Angeles en cure de désintoxication.

“Quand je suis sortie, il était très important pour moi de savoir si j’étais intéressée par la musique à cause des fêtes ou parce que ça faisait partie de ce que j’étais. Dieu merci, la deuxième hypothèse était la bonne.” Commence alors un chemin de croix : retourner en club pour distribuer des CDs mixés aux programmateurs, tout en restant éloignée de la drogue. “Tout le monde me suppliait de faire n’importe quoi sauf ça : ‘Tu as 20 ans, tu es cocaïnomane, est-ce que tu peux te trouver un métier qui n’a pas de rapport avec les clubs ?’ Je me souviens que ça me mettait dans une rage folle qu’on me suggère seulement d’abandonner ça. C’est devenu très important de leur prouver que je pouvais le faire, il fallait que je montre que l’on peut continuer à s’amuser tout en restant clean et sobre. J’avais peur de devoir travailler dans une banque, porter des tailleurs et ne plus sortir. Ça a marché. J’ai encore un peu de mal à y croire. Mais il fallait que ça marche."

CROIRE, C'EST MIXER

Clean depuis dix ans, végétarienne, sportive et ne buvant pas, Louisahhh continue de dire qu’elle est toxicomane. “Je n’utilise pas le passé. Ma vie saine d’aujourd’hui ne me rachète pas une vertu. Et puis je n’ai pas décidé d’arrêter : je ne pouvais pas. Il y a eu des moments où je n’imaginais pas tenir une journée sans drogue. C’est la spiritualité qui m’a permis de sortir de la boucle de chaos dans laquelle j’étais enfermée.” Car Louisahhh, et elle en a conscience, a remplacé une addiction par une autre – “sauf que la spiritualité ne m’empêche pas de payer mon loyer et ne détruit pas ma vie, donc je m’en sors bien !”, s’amuse-t-elle. Elle croit en Dieu. Pas en une religion particulière, mais en une entité qui “t’aime, quoiqu’il arrive, où que tu sois”. “C’est aussi la beauté d’être abstinente et de suivre le programme en douze étapes (la ligne de conduite adoptée par les Alcooliques Anonymes, entre autres, ndr). L’idée c’est : tu as fait du très mauvais boulot à contrôler ta vie, tu es toxico, pourquoi ne pas laisser le contrôle à quelqu’un ou quelque chose qui est un peu meilleur à ça ? Ça pourrait être l’océan, tu pourrais prier les dauphins si tu veux, je m’en fous. Tu pourrais vénérer des cristaux ou même une poignée de porte, peu importe. Tant que ce n’est pas toi-même.”

Elle a beaucoup prié, beaucoup médité. Mais a récemment décidé de faire une pause, pour mieux “sentir” les choses, et ne plus se dire qu’elle est équilibrée uniquement parce qu’elle fait tout bien comme il faut. Et ça lui fait du bien : l’expérience spirituelle, maintenant, elle la vit sur scène, connectée à son public. “Quand tu mixes, il ne faut pas que tu en fasses quelque chose de personnel. Il faut pouvoir canaliser ce dont a besoin la foule à un instant T. C’est comme une thérapie de groupe ! Je ne réalisais pas que de jouer un set devant des gens pouvait être autant spirituel, tourné vers les autres. Depuis des millénaires, les hommes se retrouvent autour d’un chaman pour une expérience commune. C’est à peu près la même chose.” 

MIXER, C'EST AUSSI PRÊCHER

Une réalisation qui arrive à point nommé : Louisahhh a passé une année 2016 “assez merdique”. Des amis à elle ont disparu, elle a vécu une rupture difficile et, c’est ce qui l’a plus blessée, son cheval est mort. Plus jeune, elle faisait du saut d’obstacle en compétition, et rêve toujours de vivre dans un ranch entourée de chevaux – comme Maelstrom d’ailleurs. “C’est un peu notre plan de secours avec Mael : se servir des quelques sous de RAAR (vu la musique qu’on y sort, on ne va pas faire fortune de toute façon), acheter des chevaux et ouvrir un ‘technoranch’”, rit-elle.

Son prochain EP évoquera cette année 2016 difficile. Elle travaille également à un album/film collaboratif, sur lequel elle invite des producteurs à mettre en musique les poèmes très personnels qu’elle écrit tous les jours. Mais les textes de Louisahhh sont cryptés, à double lecture. Même “Let The Beat Control Your Body”, la toute première sortie Bromance avec Brodinski, est un petit peu plus compliqué qu’il n’y paraît. “Si tu remplaces ‘beat’ par ‘Dieu’, c’est un titre très spirituel.” C’était le but du morceau, mais difficile d’assumer aussi clairement sa spiritualité dans le monde de la nuit, surtout en France. “C’est compliqué pour moi d’en parler ici, c’est presque un gros mot. Car la notion de Dieu reste tout de même très attachée à celle d’Église”, explique-t-elle. Aux États-Unis, il y a moins de complexes. Robert Hood, par exemple, n’a jamais caché sa foi chrétienne, comparant souvent ses sets à des prêches. “Quand tu y penses, la techno est une sous-culture créée par quelques blacks à Detroit, un moyen pour eux de survivre à leurs luttes économiques, sociales ou culturelles. Oublier ça et uniquement vouloir que le public lève ses putains de mains en l’air… Fuck that !”