Pochette de l'album "Arkpocalypse Now" sorti en 2010 sur Perlon

Ark, un punk assagi

Il y a une ving­taine d’années, au côté des Daft Punk, Lau­rent Gar­nier et autres Cas­sius, il y avait Ark. Loin de la French Touch et de la recon­nais­sance mon­di­ale de cer­tains de ses anciens copains, le pro­duc­teur a choisi depuis plus de vingt ans de creuser tou­jours plus pro­fond le sil­lon de l’underground, d’exploiter le créneau de l’autodérision et de l’anticonformisme, quitte à être par­fois perçu comme un punk de la musique élec­tron­ique. Entier, Guil­laume Berroy­er de son vrai nom (le fils de Jack­ie !) régale les adeptes d’électronique sin­ueuse et dif­fi­cile à class­er, emprun­tant aus­si bien à la micro­house qu’à la tech­no et même au hip-hop comme sur son nou­v­el EP Cin­e­mark, à paraître sur Tele­graph Records le 10 sep­tem­bre. C’est à cette occa­sion qu’on a dis­cuté avec ce per­son­nage atyp­ique, sincère et depuis quelques mois papa, en atten­dant la release par­ty du 1er sep­tem­bre dans le chou­ette resto/club parisien À La Folie.

Ton nou­v­el EP s’appelle Cin­e­mark, encore un jeu de mot, on peut même dire que tu es un spé­cial­iste (Allelu­yark, Arkuar­i­um sont deux bons exem­ples, ndlr). Tu n’as pas peur d’arriver à court d’idées après plus de vingt ans de pro­duc­tions ?

Avec Ark il y a beau­coup de pos­si­bil­ités (rires). J’ai ten­dance à me dire qu’il ne faut pas trop insis­ter sur les blagues et d’ailleurs pour celui-ci il n’y avait pas une envie par­ti­c­ulière de refaire un énième jeu de mot. C’est une copine à moi qui a fait la pochette sous forme de col­lage à pro­pos du ciné­ma donc l’idée du titre Cin­e­mark est venu en la voy­ant. A la base, l’EP devait s’appeler “Calèche” comme l’un des trois titres du maxi.

Il y a d’autres sor­ties à toi qui font référence au ciné­ma : L’Empire d’Essence, Les Révoltés du Booty, Arkpoca­lypse Now… Il y a des liens avec ces films ou c’est juste pour le délire ? 

Il n’y a pas de lien, ce sont juste des jeux de mots qui me vien­nent en tête. L’origine de tous ces calem­bours c’est ma jeunesse avec mon père Jack­ie Berroy­er qui tra­vail­lait chez Hara Kiri, Char­lie Heb­do, tout ça. J’ai baigné dans cet univers rem­pli d’humour un peu décalé et j’en ai joué par la suite.

Ça ne te dérange pas d’être sou­vent vu comme le fils de Jack­ie Berroy­er ? Cer­tains artistes n’aiment pas for­cé­ment qu’on fasse des liens avec leur famille ou leur vie privée.

Je suis plutôt fier de ce que fait mon père et ce qu’il m’a apporté, notam­ment l’amour de la musique et de l’art en général donc ça ne me dérange pas, je me suis nour­ri de ses bouquins, ses dis­ques, ses pas­sions, il m’a emmené très jeune dans beau­coup de con­certs. Par con­tre, je ne l’ai jamais mis en avant per­son­nelle­ment, je n’ai pas le sen­ti­ment d’avoir été con­sid­éré comme “fils de” d’une façon appuyée. Ça revient régulière­ment, des petites remar­ques ou des clins d’oeil mais c’est tou­jours bien­veil­lant. Rien à voir avec Guil­laume Depar­dieu par exem­ple, c’était pesant pour lui selon moi, il y avait une rela­tion père/fils mar­quée. Et puis mon père ça reste quelqu’un de pas trop pub­lic, dis­cret, à part quand il était à Canal + dans les années 90 et qu’il pas­sait à la télé, il n’a jamais été un per­son­nage très médi­a­tique.

C’est mar­rant, tu as dit que ton père était à la fois recon­nu dans le milieu tout en restant assez dis­cret. C’est peu ou prou la même chose pour toi. Il y a ce côté punk en vous.

Car­ré­ment, même si j’ai pu par moment être frus­tré, à vouloir que ça marche mieux. Quand on a com­mencé notre duo Trankilou avec Pepe Bradock en 1995, on avait les portes ouvertes pour faire un gros truc et puis finale­ment on est par­ti à l’opposé de ce qu’on aurait dû faire pour que ça marche vrai­ment. Avec le recul, je crois que ça a a été une démarche sci­em­ment voulue, je ne suis pas cer­tain que j’aurais appré­cié d’être une per­son­ne médi­a­tique. Des mecs comme Daft Punk ont joué la super carte avec le coup des masques et des robots : avoir une recon­nais­sance mon­di­ale et pou­voir aller manger n’importe où sans qu’on les recon­naisse, mais tu ne peux pas faire dix fois le coup des robots (rires). Le seul regret, c’est plutôt de l’angoisse car je n’ai pas très bien géré l’aspect financier et arrivé à l’âge que j’ai aujourd’hui j’ai par­fois quelques moments de stress. Mais au niveau du par­cours artis­tique c’est assez proche de ce que j’imaginais.

Et tu arrives encore aujourd’hui à vivre de ta musique mal­gré ces coups de stress ?

Oui, j’ai com­mencé à en vivre avec les deux pre­mières années de Trankilou autour de 1995, on avait pas mal de dates et je n’ai jamais arrêté depuis. La seule péri­ode de creux c’était à la fin des années 80, quand j’ai arrêté les études. Je n’avais que 16 ans donc les pre­mières années c’était com­pliqué, je me suis fait aider, j’ai enchaîné les petits boulots mais sinon ça va. Évidem­ment je n’ai jamais roulé sur l’or mais j’ai tou­jours pu pay­er mon loy­er, manger, faire la fête. J’ai même acquis avec le temps du matériel et puis en 2008 j’ai tout per­du à cause d’un incendie. Depuis, je n’ai plus de stu­dio comme tu peux en avoir chez cer­tains mecs du milieu qui ont des instal­la­tions impres­sion­nantes. Aujourd’hui j’ai seule­ment deux ordis, des sam­plers à la pelle mais la moitié ne marchent plus, une petite table de mix­age, un clavier… Mais tant que je con­tin­ue à faire des dates et sor­tir de la musique ça va, c’est un mode de vie au jour le jour.

Tu sem­bles quand même plus “sérieux” depuis quelques années, la nais­sance de ton fils a joué un rôle dans ce change­ment ?

Cer­taine­ment. Je ne suis plus tout seul, j’ai d’autres respon­s­abil­ités et donc moins de temps pour faire de la musique, par­fois je ne dors pas beau­coup. Mais j’arrive à m’en sor­tir, j’ai huit max­is qui sor­tent à la ren­trée. Par con­tre ça m’a don­né une énergie et une pos­i­tiv­ité dans la vie, c’est mon pre­mier enfant, j’ai 45 ans donc c’était le moment il ne fal­lait pas trop traîn­er. Et puis la ren­trée approche, il va y avoir des places en crèche qui vont se libér­er (le fils d’Ark a bien­tôt deux ans, ndlr) mais c’est vrai qu’en ce moment c’est un peu com­pliqué.

Tu peux en dire un peu plus sur ces futures sor­ties hormis Cin­e­mark

Il y a Ark’s Road sur le label ital­ien Sul­fate Records, Bac­chus sur Ark Records, un label que j’ai créé l’année dernière, un autre sur une mai­son de dis­ques por­tu­gaise qui s’appelle Bloop Records. Il y a aus­si En Ruines sur Karat, avec un titre orig­i­nal et trois remix­es, c’est la pre­mière fois que je fais ça et c’était plutôt cool… Et quelques autres encore qui devraient tous arriv­er avant la fin de l’année.

Tu es pas­sion­né de hip-hop, c’est bien un sam­ple de Kendrick Lamar que tu as util­isé dans le morceau “Way Of Heav­en” (l’un des trois titres de Cin­e­mark, ndlr) ? 

Tout à fait.

T’as pen­sé quoi de son dernier album ? 

J’ai adoré, c’est un des rares mecs que j’ai écouté récem­ment. J’ai lâché le hip-hop à la fin des années 90, toutes les années 2000 je suis passé à côté et je ne suis pas du tout intéressé par ce qu’il se fait aujourd’hui, l’autotune, le rap mod­erne, etc… Il doit for­cé­ment exis­ter des trucs biens mais je ne m’y intéresse pas. Par con­tre du milieu des années 80 jusqu’à 2000 j’étais à fond dedans. J’ai fait pas mal de voy­ages à Los Ange­les en 87/88 à l’époque où les gros groupes sont sor­tis. Beast­ie Boys, Run-DMC, NWA, j’ai baigné dans l’explosion du truc et ça m’a bien trau­ma­tisé dans le bon sens du terme. Quand c’est devenu le rap fait par des mecs qui sont dans la cul­ture “racaille” ça m’a saoulé et je m’en suis détaché petit à petit, ça m’intéressait moins. Mais avec des mecs comme Kendrick Lamar j’ai retrou­vé un état d’esprit, dans son dernier album il y a à la fois le mod­erne et un retour 15 ou 20 ans en arrière.

Tu insistes beau­coup dans d’autres inter­views sur l’autonomie que per­met la musique élec­tron­ique par rap­port au rock par exem­ple. Pour­tant tu as col­laboré avec plein de gens comme Cabanne (à écouter ci-dessous, ndlr), Pepe Bradock, ton frère Pit Spec­tor…

Je n’ai rien con­tre la col­lab­o­ra­tion, j’adore ça et cela peut don­ner de très belles choses. C’est plutôt que j’ai été déçu quand j’étais jeune, je jouais dans des groupes et je croy­ais qu’on pour­rait aller loin, aboutir à quelque chose de solide et au dernier moment tu te sépares pour des con­ner­ies, tu repars à zéro, etc… Avec la musique élec­tron­ique, tu n’es pas dépen­dant d’une for­ma­tion et des prob­lèmes que cela peut génér­er mais j’ai réelle­ment appré­cié toutes les col­lab­o­ra­tions, j’ai passé des moments géni­aux, noué des rela­tions humaines fortes…


En DJ-set tu pro­pos­es un véri­ta­ble show, tu montes sur la table, c’est un beau bor­del. Pour la release par­ty de Cin­e­mark tu seras en live, tu arrives à garder cette même énergie ? For­cé­ment, le live demande plus de con­cen­tra­tion qu’un DJ-set non ? 

Au con­traire, je suis plus fou quand je fais des lives (rires) ! Je suis passé par plein d’étapes dans mes lives en 20 ans. Il y a eu des gui­tares, des claviers, des sam­plers, des machines… Mais aujourd’hui le gros du truc est pré-écrit donc ça me per­met de faire le foufou. Je rajoute des choses en live évidem­ment mais je ne suis plus dans la logique de l’homme orchestre. Pen­dant toute une péri­ode je créais les morceaux sur scène et c’était assez intense sur le moment mais à la ré-écoute c’était inaudi­ble ou déce­vant. Petit à petit j’ai choisi de met­tre en avant la qual­ité du résul­tat, avec l’idée que je représente ma musique. Je n’en ai rien à faire de jouer de la boîte à rythmes sur scène et de tourn­er des bou­tons, ça ne m’excite pas par­ti­c­ulière­ment, surtout seul. Le plus impor­tant c’est de dif­fuser une musique de qual­ité, que les gens enten­dent du mieux pos­si­ble mes créa­tions. Il y aura tou­jours des mau­vais­es langues pour dire que ce n’est pas du vrai live, que je suis un feignant, mais ils oublient sou­vent tout le tra­vail en amont pour arriv­er au résul­tat du live.

Retrou­vez Ark à la release par­ty du 1er sep­tem­bre pour son EP Cin­e­mark. Rendez-vous À La Folie, en plein coeur du Parc de la Vil­lette à Paris. 

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