Le Bunker Palace avec, tout là-bas dans le fond, The Black Madonna. Crédit : David Boschet aka Souenellen.

Astropolis, la rade du futur

À force, on pour­rait finir par se lass­er. Parce qu’après 23 ans de vie com­mune, ça ne serait pas totale­ment illégitime. Astrop­o­lis est l’un des plus vieux fes­ti­vals en France, et l’un des pio­nniers de l’in­sti­tu­tion­al­i­sa­tion des fes­ti­vals élec­tro (avant qu’ils ne pul­lu­lent partout en France). Quand bien même, si une idylle pou­vait garder sa magie sur la seule bonne foi du passé, ça se saurait. Pour la pre­mière fois, on s’est un peu traînés à Astrop­o­lis, sûre­ment parce qu’on prend du bide, nous aus­si. Mais il fal­lait qu’on véri­fie.

Déjà, la pluie qui tombe davan­tage à l’hor­i­zon­tale qu’à la ver­ti­cale dès l’ar­rivée en gare de Brest : check. Ensuite, il va fal­loir se lancer dans une pro­gram­ma­tion tou­jours aus­si solide et intel­li­gente, mais… Quoi, à la fin ? Bon, on trou­vera bien l’emplacement du cail­lou dans les engrenages plus tard. Sans plan bateau cette année, le fes­ti­val a en revanche mul­ti­plié ses befor­es du ven­dre­di, à com­mencer par un live d’Elec­tric Res­cue à la Passerelle, cen­tre d’art brestois qui accueille aus­si un marché aux vinyles tout le week-end. Sauf qu’à la dif­férence du Pitchork, il y a un back “hardtek men­tal”. Sig­naux au vert, on est entre nous, les organ­isa­teurs se baladent au milieu de la foule, Manu le Malin vapote tran­quille en dis­cu­tant avec tout le monde, on serait pas loin de vouloir se taper une belote. Deux crêpes plus tard, c’est devant Motor City Drum Ensem­ble que ça se passe, à la Carène. Ce bloc de tôle rouil­lée qui cache en fait l’une des meilleures salles de musiques actuelles de France ne sem­ble pas totale­ment com­plet ce soir, la prog’ étant à l’im­age d’As­tro cette année : qual­i­ta­tive, à défaut d’être totale­ment fédéra­trice. Il faut savoir ce qu’on veut. MCDE est tou­jours un peu bor­der­line sur ses enchaîne­ments mais sem­ble hyper con­tent d’être là, sa playlist très house old-school, lim­ite dis­co par moments, par­le pour lui. The Black Madon­na, que tout le monde s’ar­rache en ce moment, fini­ra elle aus­si sur une ambiance hyper “amour et bras lev­és” après un set vari­able, avec quelques moments de grâce tech­no. Le temps d’aller se fax­er à la Suite (le club d’en face, sec­ond cen­tre névral­gique de la teuf pour ce soir) pour tâter le niveau de Sur­geon (au poil) et le niveau d’hu­mid­ité (nick­el), et c’est plié pour nous. A‑t-on notre réponse ? Que dalle.

Les musiques douces du vinyl mar­ket.

Avant la fos­se au lions du same­di soir, un max de choix s’of­fre à nous : le quasi-séculaire Mix’n’Boules place Guérin où s’af­fron­tent teufeurs et boulistes chevron­nés avec un tapis sonore à 125 BPM, la scène “Beau Rivage” qui rassem­ble de plus en plus de monde sur la seule foi du spot et d’une prog qui fait le boulot, et un troisième spot près de la gare, géré cette année par le col­lec­tif ren­nais Midi Deux. Musi­cale­ment, c’est eux qui gag­nent. Il va fal­loir s’y habituer : Astrop­o­lis prend de plus en plus d’im­por­tance lorsqu’il fait jour, et ça nous réjouit.

La nuit, à Brest, com­mence à 22h dans des navettes sur­blind­és de fes­ti­va­liers remon­tés comme des pen­d­ules, et finit un peu après 8h du matin. Ou même plus tard, on vous tient au jus pour ça. Jacques, pour la plu­part des gens, sert d’ou­ver­ture aux hos­til­ités, l’homme à la crête inver­sée ten­tant de met­tre un peu de pres­sion dans un chapiteau un peu grand pour ses bidouil­lages. Après, les promess­es de cet homme étant somme toute assez hum­bles, force est de recon­naître qu’il les respecte totale­ment : c’est une ses­sion de brico­lage, exé­cutée live, les couch­es s’empilent, les bruits de col­liers de bon­bons s’en vien­nent et s’en vont, on s’en amuse et c’est déjà pas mal. C’est Ben Frost qui va finir par nous faire bas­culer dans l’ir­ré­para­ble débauche : le type est en mar­cel (on est à Brest, pas à Calvi) et joue un ambient-drone-noise avec pro­jec­tions de nébuleuses flip­pantes sur un écran dans son dos. Le truc qui te donne un peu envie de manger tes mains, mais d’une inten­sité telle qu’elle nous embar­que for­cé­ment. Un bon­jour à Float­ing Points, qui hon­ore d’une sec­tion de set hyper funky et dis­coïde (ils ont bouf­fé quoi, ce week-end?) avant de con­stater que la Cour, scène habituelle­ment sur-blindée jusqu’à en devenir désagréable, est ici rem­plie mais prat­i­ca­ble pour Objekt.

Ben Frost et son mar­cel. Crédit : Souenellen.

En 23 ans, il les a toutes faites : Manu le Malin attaque sa rou­tine annuelle sous les “Manu, Manu, Manu” de la foule, preuve que ce type a totale­ment retrou­vé son assise de DJ incon­tourn­able. Musi­cale­ment, c’est la lessiveuse de l’en­fer, ce qui fait pass­er les Casu­al Gab­berz pour une bande de rigo­los, même si leur sélec’ est judi­cieuse. Sûre­ment le truc qui nous fai­sait le plus plaisir dans la prog’ : pou­voir se caler devant un DJ-set de The Herbalis­er après 2h à 220 BPM. De la soul, du funk et du reg­gae 70’s sélec­tion­nés avec soin : bon­soir, la scène chill d’As­trop­o­lis est encore et tou­jours le tré­sor caché de ce fes­ti­val. Un coup de Jeff Mills, impec­ca­ble tête d’af­fiche du fes­ti­val, du duo Joy O – Barnt qu’on pou­vait espér­er plus anglais, et… Bah c’est l’heure du petit-dej, quoi.

L’im­mense espace de dif­frac­tion tem­porelle qui s’of­fre entre la fin de cette grande fête de famille les pieds dans la pelouse et la dernière danse du dimanche soir, en petit comité dans la mythique salle du Vauban qui a con­nu des tonnes de grands noms du rock, du jazz et de la chan­son, per­met au moins de nous ren­dre compte d’un truc : ailleurs, Astrop­o­lis aurait été obligé de muter pour tenir le coup. De faire péter les smooth­ies. De pro­gram­mer Feu! Chat­ter­ton. Pire, de sor­tir les bracelets cash­less. Et c’est peut-être à la fois l’a­van­tage et le seul reproche que l’on peut faire à ce fes­ti­val qui con­naît sa par­ti­tion par cœur depuis le temps qu’il existe. Face à l’u­na­n­imisme tech­no, certes vecteur d’une stim­u­la­tion créa­tive dont il serait dom­mage de se priv­er, la for­mule d’As­tro marche, parce qu’elle est bonne et surtout qu’elle s’adresse à une famille avec laque­lle cet événe­ment entre­tient une rela­tion longue. Très longue. Alors oui, on aime quand on retrou­ve nos moments et nos spots préférés, notre place à la crêperie, les auto-tamponneuses en pleine nuit. On aime aus­si quand, notam­ment dans sa ver­sion hiv­er, l’or­ga ouvre le spec­tre. L’un de nos meilleurs moments à Brest reste… un con­cert de La Femme sur le toit de la Carène, juste­ment parce qu’il était dis­rup­tif. Un peu comme une croisière en Norvège pour fêter 23 ans de mariage, en somme. Bref, on vous laisse, on va voir The Dri­ver jouer cinq étages en dessous de notre cham­bre.

Manu Le Malin / The Dri­ver. Crédit : Maxime Cher­mat.

Meilleur moment : par­ler coif­fure et gyné­co avec une incon­nue dans la navette retour. Tout. Est. Nor­mal.
Pire moment : ne jamais garder du tra­vail en rab un dimanche aprem d’As­tro. Jamais.

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