Ben Vedren : Masterclass

Arti­cle pub­lié dans Tsu­gi n°75- sep­tem­bre 2014

Par­fois je me dis que j’ai bien fait d’attendre : la péri­ode actuelle est assez savoureuse”, recon­naît avec une cer­taine ironie Benoît Vedrenne, en con­sid­érant la belle aubaine de débuter sa car­rière dans une péri­ode aus­si prop­ice à la musique élec­tron­ique en France. Cette effer­ves­cence dont on vous par­le régulière­ment dans ces pages prof­ite égale­ment à toute une généra­tion de pro­duc­teurs qui s’engagent aujourd’hui sur une scène bien plus accueil­lante que celle qu’ont con­nue leurs prédécesseurs. “Il y a qua­tre ou cinq ans, je pre­nais l’avion pour Franc­fort ou Berlin pour aller à de bonnes soirées. Désor­mais, on a presque les meilleures soirées ici, par­fois tu en as même trois l’une à côté de l’autre et tu ne sais plus où aller. D’un côté, c’est très exci­tant de faire par­tie de tout ça, d’un autre, je ne réalise pas trop, je me laisse porter comme tout le monde sans trop y penser.” L’émulation a pris de telles pro­por­tions qu’on pour­rait crain­dre que la scène ne sat­ure vite, mais si Ben recon­naît un “effet de foule” ver­tig­ineux, il abor­de les choses avec opti­misme et insou­ciance. “Il ne faut pas non plus se met­tre de pres­sion, je n’ai pas l’impression qu’il y ait de la com­péti­tion ni entre artistes ni au niveau des soirées, on se nour­rit les uns les autres. Il y a de la place pour tout le monde.

L’expert et l’instinct

Si son émer­gence publique est rel­a­tive­ment récente, ce Parisien de 32 ans est pour­tant impliqué dans la musique depuis tou­jours, hors de la sphère tech­no. Gui­tariste dans un groupe de jazz‐funk pen­dant un temps, il a pro­fes­sion­nal­isé dans le domaine une for­ma­tion d’ingénieur du son live et stu­dio, back­ground qui fait la dif­férence en tant que pro­duc­teur mais qui débouche par­fois sur un per­fec­tion­nisme hand­i­ca­pant. “J’ai longtemps été très pointilleux et c’était insup­port­able, j’essaie de me détach­er de la tech­nique, de ne pas chercher la per­fec­tion, parce que dans ce cas tu fonces dans le mur. Lorsque j’ai col­laboré avec James Tay­lor de Swayzak sur quelques morceaux à mes débuts, ses méth­odes très rus­tiques me sem­blaient aber­rantes, pour­tant je me suis ren­du compte que ça mar­chait très bien comme ça. Je me force à revenir à quelque chose de plus instinc­tif, à me déstress­er. Je prends soin de ma san­té men­tale en somme.”

Comme pour com­pléter ce zèle de stu­dio, Vedren s’est égale­ment retrou­vé for­ma­teur Able­ton par le biais d’un ami, auprès d’un pub­lic assez var­ié qui va de 18 à 50 ans, de quoi lui assur­er une exper­tise de pro­duc­teur. “Ça apporte une cer­taine aise, tu es plus fidèle aux idées que tu as en tête, tu perds moins de temps à les repro­duire, c’est plus proche de l’inspiration du moment.” De nature assez mod­este et dis­crète, il a longtemps été impliqué dans la musique de courts‐métrages, ou dans des instal­la­tions multi‐artistiques éphémères en col­lab­o­ra­tion avec des artistes pour des gross­es insti­tu­tions comme la Vil­la Médi­cis à Rome ou la Nuit Blanche. Cet ascen­dant artis­tique se retrou­ve aus­si dans son goût pour la musique con­tem­po­raine de Philip Glass ou Steve Reich, dont le “min­i­mal­isme ultime” d’une pièce comme “Come Out” (sou­vent con­sid­érée comme un des pre­miers exem­ples du sam­pling) l’inspire encore aujourd’hui. Il situe sa pre­mière ren­con­tre avec l’électronique à un très jeune âge, par un biais que d’autres n’auraient pas for­cé­ment revendiqué, mais que Ben dévoile sans gêne. “C’était un con­cert de Jean‐Michel Jarre au château de Ver­sailles. Les syn­thés, ces écrans géants, la science‐fiction, j’ai immé­di­ate­ment con­nec­té.

Néan­moins, il n’en restera pas à Équinoxe et entam­era sa vie de clubbeur dans des soirées trance à Paris à la fin des 90’s, avant de devenir un réguli­er du Rex en plein boom tech­no type Soma Records. Lassé de “jouer la musique des autres” dans des con­fig­u­ra­tions de groupe, il s’attelle à ses com­pos dans son coin, et se con­necte avec Dan Ghenacia et Jen­nifer Car­di­ni, jusqu’à ce qu’il soit lancé pour de bon par un con­cours Beat­port de remix du “Bug In A Bass­bin” de Carl Craig, qu’il rem­porte. Après quelques tracks plutôt planants pour le label de Swayzak, le label parisien Mini­bar sort en 2012 son pre­mier EP solo “I Know You Know”, affichant un goût pour une micro‐house crépi­tante dans la veine de Per­lon. “Il a une saveur spé­ciale, et illus­tre bien ma ren­con­tre avec le label de Cabanne. Mini­bar a une intégrité musi­cale et humaine très respectable dans le milieu, et je m’identifie très bien à leur état d’esprit : pointu sans jamais se pren­dre au sérieux.

D3 for­ev­er

La palette de Vedren com­prend aus­si un ver­sant très ten­dre et sen­suel, qu’il a poussé à son parox­ysme aux côtés de la légende améri­caine de la house, Chez Dami­er, avec lequel il col­la­bore en tant que Heart 2 Heart. Plus hybride et hors cadre, son troisième EPD3” vient sceller son inclu­sion dans la famille Con­crete ; il joue sou­vent dans leurs soirées. Con­trastant avec les assauts tech­no plus vir­ils qui car­ac­térisent ce cer­cle, Vedren y développe une house tein­tée de tech­no de Detroit, enlevée, dis­crète et veloutée. Cette chaleur et cette minu­tie se sont notam­ment dis­tin­guées pen­dant le Weath­er Fes­ti­val, en marge d’autres scènes plus agres­sives, ce sont elles égale­ment qu’on s’attend à retrou­ver sur Reduce, le label qu’il monte en col­lab­o­ra­tion avec Patrice Leiris, bref, c’est la carte de vis­ite du bon­homme. “Dans le club­bing, je cherche plus un voy­age que quelque chose d’éprouvant, ça ori­ente mes pro­duc­tions. Je ne suis pas for­cé­ment sur l’efficacité, mais plutôt sur une recherche d’énergie sur la longueur, d’esthétique. Je souhaite faire une musique qui envoie sans envoy­er, si je puis dire. Je ne veux pas taper pour taper.” C’est bien gen­til de sa part.

Thomas Cor­lin

 

Ben Vedren “D3” (Con­crete Music)

 

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