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Crédit : Patrick Messina
2 juin 2017

Camille, fontaine de tubes

par Francois Blanc

Article extrait du numéro 102 de Tsugi (mai 2017) disponible en kiosque.

CHRONIQUE

L’écoute d’un album de Camille délivre un double plaisir. Le premier, instinctif, de l’émotion – et OUÏ compte autant de grandes chansons qu’il compte de morceaux à son tracklisting (onze). Le second, plus intellectuel, consiste à décoder, détricoter sa musique à la fois limpide et complexe. Sur ce disque-ci, on s’amuse à démêler les chœurs (toujours omniprésents) des instruments, l’acoustique de l’électronique, ne parvenant à comprendre toute la puissance des morceaux qu’après de très nombreuses écoutes. Un très grand disque donc, tant il est immédiatement accrocheur, mais sait garder une part de ses richesses pour l’auditeur chevronné. Des ballades pures (“Seeds”, “Langue”) aux inspirations trip-hop (“Sous le sable”, “Nuit Debout”) en passant par les passages plus sauvages (“Les loups”, “Twix”), Camille ne dérape jamais sur cet album court (trente minutes à peine), mais diablement intense. Elle se révèle aussi plus agile que jamais avec les mots (majoritairement en français) comme le prouve l’un des sommets du disque, “Je ne mâche pas mes mots”, où elle réinvente la métaphore usée qui entrelace musique et gourmandise. Du grand art.

Si vous êtes plutôt Spotify : 

INTERVIEW

Six ans après un album dépouillé et minimal, l’une des figures les plus marquantes de la pop française revient avec un nouveau disque qui s’ouvre à l’électronique. De grandes chansons, qui valaient bien une rencontre.

Camille en couverture de Tsugi ? Pourquoi s’en priver? Parce que Camille n’est pas n’importe quel nom de la chanson française. Si beaucoup d’entre vous s’en souviennent probablement pour le tube “Ta Douleur” et l’album qui lui servait d’écrin (Le Fil, en 2005), Camille, c’est bien plus que cela. Camille, c’est désormais cinq albums épatants, où elle se réinvente constamment, ne se contentant pas de reproduire la recette du Fil et de ses chansons posées sur des instrumentations façon human beatbox savant. Camille, ce n’est pas que le haut du panier de la grande chanson française d’aujourd’hui, c’est surtout la plus singulière artiste pop de notre beau pays (“génie pop”, s’autorise même Pitchfork). Elle a aussi porté il y a dix ans les premiers succès du groupe de reprises Nouvelle Vague, on l’a même entendue sur un morceau d’Étienne de Crécy (“Someone Like You”) et un autre de David Byrne et Fatboy Slim (“Pretty Face”, présent sur l’album Here Lies Love). Une artiste protéiforme qui sort aujourd’hui OUÏ, six ans après le plus classique Ilo Veyou. Un grand disque de pop donc, paré d’atours électroniques nouveaux (la transe de “Les loups”, les ambiances trip-hopiennes de “Sous le sable”) qui confirme ce que l’on savait déjà : Camille est bien de la trempe d’une Björk. Voire plus.

La première surprise de ce disque, c’est son enrobage électronique.

Ce qui m’intéresse c’est l’exploration, d’où ce mélange d’électronique et d’acoustique. Au départ, je voulais construire le disque autour de tambours et de chœurs, l’influence de la danse africaine, quelque chose de rituel, tellurique. Mais c’est en fait une galère d’adapter ça à tous les morceaux, les tambours à peau ne s’accordent pas par exemple. En bidouillant sur des pads électroniques, on a trouvé un son qui m’a parlé, organique bien qu’électronique. Ensuite Clément Ducol (arrangeur et compagnon de Camille, ndr) a amené le Moog qui sert de liant au disque. Ça reste de l’analogique, un instrument vivant, qui a ses humeurs, ses surprises. Il prend du temps à chauffer, d’ailleurs on en avait deux parce qu’ils étaient capricieux.

Tu es amatrice de musique électronique ?

Aujourd’hui j’ai perdu le fil. J’en écoutais pas mal adolescente, Massive Attack par exemple ou Isolée pour ce truc très minimal, c’est comme ça que j’aime l’électronique. J’ai plein de souvenirs de club, du Rex notamment, mais ça date. Je n’ai jamais été une vraie clubbeuse parce que j’aime quand la musique n’est pas trop forte. (rires) J’adore danser, c’est déjà plus agréable depuis qu’il n’y a plus de machines à fumée, mais j’ai une limite physique. C’est assez frustrant pour moi, j’ai déjà vécu des genres de raves, tout le monde est en transe, moi je peux atteindre cet état second sans drogue ni alcool, mais quand le son est trop fort, ça me casse tout. Si tu as un club à me conseiller avec le son pas trop fort…

Je ne suis pas vraiment un clubbeur non plus…

Nous voilà bien, avec notre jus d’orange et notre tisane.

Six ans séparent ce disque du précédent, comment est-il né ?

Il fallait que je fasse un disque… par contrat, c’est un sacré pousse au cul. (rires) Mais le disque est aussi devenu un truc qui rythme ma vie, j’en fais depuis mes vingt ans, ils sont comme des jalons. Dès que j’en finis un, j’ai plein d’idées pour le suivant… Je jette énormément, Victor Hugo a dit : “La grandeur d’une œuvre se mesure à l’ampleur de ses épluchures.” (rires)

Tu dis que tu as essayé de faire un disque protestataire.

J’ai commencé en décembre 2015, et depuis cette époque, on a tous vécu des trucs forts qui nous remuent le bide. Avec tous ces bouleversements, comment ne pas questionner le monde et sentir que l’on est à une charnière ? Finalement, je n’ai pas fait ce disque-là. Il en reste des traces, mais poétiques, je ne voulais pas de jugement de valeur, c’est pour ça que le disque s’appelle OUÏ, je le voulais ouvert. C’est un disque qui m’a apaisé, issu d’une belle collaboration avec Clément et Maxime Le Guil.

Un morceau s’appelle “Nuit Debout”, Camille est un pseudo utilisé par les zadistes, notamment à Nuit Debout. Tu es une militante?

Je ne suis pas une porteuse de drapeau, je ne m’y sens pas à l’aise. Je suis une révoltée, très critique, avec une volonté de conscience dans ma musique. Mais pour moi la solution est poétique, la fantaisie, l’invention: le discours politique m’enferme dans une vision manichéenne, un “pour et contre” que je veux transcender. Mais Camille c’est le nom d’un révolutionnaire, Camille Desmoulins, ça m’a sans doute marquée. J’aime ce nom, j’aime qu’il soit des deux sexes, c’est libérateur. C’est Camille Claudel aussi, cette sculptrice incroyable.

Quand as-tu acquis une conscience politique et écologique ?

Ce qui nous paraissait être une évidence, petits, ne le sera pas pour les enfants du futur : se baigner dans une rivière, jouer avec des papillons, se faire piquer par une abeille, manger une pêche sur un arbre sans se poser de questions. Des choses simples auxquelles nous sommes tous attachés, que l’on soit riche, pauvre, etc. Ne serait-ce que respirer correctement… Si l’on continue, on sera tous plus ou moins malades. Mes prises de conscience ne datent pas d’hier, l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah a marqué mon adolescence par ma famille, des témoignages directs qui se font de plus en plus rares. Les questions sont venues aussi, tout connement, avec les téléphones portables. Je me souviens d’un jour où je me suis rendu compte que ces téléphones me faisaient mal à la tête, me rendaient trop excitée, j’ai lu les études à ce sujet, dont tout le monde se fout. C’est un petit élément qui m’a fait questionner sur ce qu’on nous présente comme le progrès, sur l’obsession du profit, plus important que la pérennité du vivant. On ne peut pas continuer si tout cela nous menace, c’est débile. J’ai une conscience écologique parce que j’ai un instinct de survie. Ma conscience est aussi liée à la musique. J’ai le sentiment qu’elle nous ramène à l’essentiel, un échange d’énergies. Quand je fais des concerts, j’essaye de chanter avec les gens, ils révèlent autre chose d’eux, ils se débarrassent de leur costume. On est dans une société inhibante. On devrait tous s’essayer à cette magie-là, on s’en fout de savoir si l’on chante faux ou non, tout le monde peut le faire.

Savoir comment prendre part aux grands débats du monde lorsque l’on est une artiste, c’est une quête dans laquelle tu progresses

Oui parce que je progresse en tant qu’individu et que je suis mère: ça éveille la conscience. Je mûris et je ne comprends plus ces questions par le prisme de l’intellect, comme pendant mes études à Science Po. On parlait de grandes idées, mais j’avais envie de demander: “Qu’est-ce que tu penses dans tes tripes, qu’est-ce que tu as vécu toi ?” C’est mon problème avec les politiciens, on a l’impression qu’ils n’ont rien vécu, qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent. C’est en allant en Israël et en Palestine en 2005 parler à des gens que j’ai pu commencer à comprendre ce conflit sur lequel j’avais tant lu à l’école.

Sur ce disque, “Twix” est à la fois le morceau le plus excentrique et aussi le plus clairement écolo.

J’aime bien ce décalage, excentrique et enraciné à la fois (le morceau est un genre de plaidoyer poétique pour l’agriculture face à l’industrie agroali- mentaire, ndr). C’est un air traditionnel que j’ai repris, ça vient des campagnes, alors j’ai écrit des paroles terriennes.

Comment l’as-tu découvert ?

En allant dans des bals folk ! Ils ne jouent pas trop fort. (rires) On y danse à deux ou en ronde, jamais seul. Il y a des jeunes et des pépés, ça ne se la pète pas, tu ne te fais rien piquer, les gens sont soûls, mais gentils !

“Fontaine de lait”, le premier single, évoque à nouveau la maternité, un thème qui traversait le disque précédent. Avoir des enfants a renouvelé tes fluides créatifs ?

Ça réinitialise tout, tu es traversée par quelque chose qui te dépasse et tu te rends compte qu’il faut savoir laisser faire, souvent nos problèmes viennent de nos peurs. Si tu te laisses traverser, tout se passe bien. La musique fonctionne un peu de la même manière. J’ai eu deux enfants, je peux comparer la création à la procréation, la gestation, le miracle de l’accouchement, les contractions, le travail…

Y a-t-il un “album blues” comme on parle de baby blues ?

Je n’ai pas connu de baby blues, mais l’album blues oui ! Ce moment où l’album est fini, c’est un soulagement, mais aussi une nostalgie, surtout quand la création était aussi passionnante.

Dans ce morceau, tu mélanges maternité et sexualité. Est-ce que tu trouves qu’on représente bizarrement la femme enceinte, comme un être fragile, asexué, trop sacré ?

La femme enceinte est extrêmement puissante, elle devrait être au centre de tous les débats politiques. Tu es comme une personne âgée, tu ralentis, et en même temps tu es en pleine floraison, avec une grande conscience de la vie, de ce que c’est que de la protéger. Mais c’est une ouverture érotique aussi, la maternité ouvre plein de portes, les choses deviennent plus claires et moins confuses. La femme qui a eu des enfants fait mieux la part des choses dans sa sexualité. L’instinct de maman et l’instinct d’amante peuvent coexister, dans quelque chose de magique.

Il y a quinze ans tu chantais “Paris tu paries que je te quitte”, tu es enfin passée à l’acte.

J’ai vécu toute ma vie à Paris, je l’ai quittée il y a un an et demi pour une petite ville du Gard. Je ressentais cette espèce d’amour/haine compliqué. Maintenant j’aime Paris, tout simplement, sans vouloir y vivre quotidiennement.

Le thème qui revient constamment sur ce disque, c’est la bouffe.

C’est vrai (rires), tu es le premier à me le dire. C’est un sujet important pour moi, la bouffe et mieux manger. Je ne sais pas si c’est de la conscience ou une névrose… J’ai l’impression que changer sa manière de manger peut absolument tout changer, c’est une de mes grandes quêtes. J’adore la cueillette sauvage et les choses qui poussent là où elles ont envie de pousser. La meilleure agriculture n’offrira jamais les qualités des aliments qui ont choisi de pousser là. On peut juguler simplement en observant, orienter gentiment, comme la permaculture. Dans le Sud, j’ai mon potager. La clef de la bonne bouffe, c’est aussi de se nourrir de ce qui vient du plus près possible. Je recommande d’aller à La Chassagnette, un restaurant en Camargue où tu visites le potager – je grignote aussi, avant d’aller manger ce qui y pousse. Ce que je préfère chez moi, c’est ne pas sortir la vaisselle et les couverts, cueillir et bouffer avec les mains. Faire la cuisine, laver, débarrasser, ça me donne envie de dormir.

Tu parles souvent du côté instinctif et viscéral du chant, la nourriture connecte les mêmes émotions chez toi?

Je ne crois pas, déjà ça va dans l’autre sens. (rires) Et il vaut mieux que ça ne passe pas par le même canal, si tu fais passer l’air dans l’estomac tu rotes et si tu fais passer la bouffe dans les poumons tu t’étouffes. (rires) La voix est comme une eau lumineuse qui passe par la gorge, c’est incomparable et tellement fluide. Par contre, faire la cuisine et construire un morceau c’est comparable, l’équilibre du mix, aigus et graves, acide et salé, etc.

Sur ton album live il y a quatre ans tu chantais un hommage à ton père décédé. Sur ce nouveau disque une chanson s’appelle “Fille à papa”. Que dit-elle ?

Quand mon père m’a quittée, j’ai eu l’impression que c’était le début d’une nouvelle relation, même s’il est absent de notre monde. Il est en voyage, je ne sais pas où, mais il m’envoie des signes, des clins d’œil. Bien sûr il y a une part d’interprétation de ma part, mais on est obligé d’interpréter, on n’est fait que de ça.

Ton père a-t-il eu un rôle particulier dans ton amour de la musique ?

Bien sûr et j’en parle plus facilement maintenant qu’il est parti : plus jeune en interview, je voulais couper le cordon. Depuis je me suis rendu compte de ce qu’il m’a légué. C’était un poète en plus d’être un chanteur (Camille et son frère Simon ont terminé ce qui devait être le premier album de leur père, sorti à titre posthume sous le pseudo H.Bassam en 2013, ndr). La littérature c’était son sang, son lait, c’était un érudit, mais ni pédant ni chiant.

Voir tes enfants avec leur père, est-ce un miroir de ta relation avec le tien ?

Non, parce que ce sont deux hommes différents. Mais avec mon amoureux, on partage la musique comme langue et on la transmet à nos enfants. Tous les enfants sont des musiciens en puissance, ça vient vite. Il y a des instruments partout, même si je ne dis pas qu’ils deviendront musiciens. Tout le monde devrait essayer de faire de la musique, pas juste en écouter, et pas forcément en prenant des cours, juste gratouiller.

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