Crédit : Patrick Messina

Camille, fontaine de tubes

Arti­cle extrait du numéro 102 de Tsu­gi (mai 2017) disponible en kiosque.

CHRONIQUE

L’écoute d’un album de Camille délivre un dou­ble plaisir. Le pre­mier, instinc­tif, de l’émotion – et OUÏ compte autant de grandes chan­sons qu’il compte de morceaux à son track­list­ing (onze). Le sec­ond, plus intel­lectuel, con­siste à décoder, détri­cot­er sa musique à la fois limpi­de et com­plexe. Sur ce disque-ci, on s’amuse à démêler les chœurs (tou­jours omniprésents) des instru­ments, l’acoustique de l’électronique, ne par­venant à com­pren­dre toute la puis­sance des morceaux qu’après de très nom­breuses écoutes. Un très grand disque donc, tant il est immé­di­ate­ment accrocheur, mais sait garder une part de ses richess­es pour l’auditeur chevron­né. Des bal­lades pures (“Seeds”, “Langue”) aux inspi­ra­tions trip-hop (“Sous le sable”, “Nuit Debout”) en pas­sant par les pas­sages plus sauvages (“Les loups”, “Twix”), Camille ne dérape jamais sur cet album court (trente min­utes à peine), mais dia­ble­ment intense. Elle se révèle aus­si plus agile que jamais avec les mots (majori­taire­ment en français) comme le prou­ve l’un des som­mets du disque, “Je ne mâche pas mes mots”, où elle réin­vente la métaphore usée qui entrelace musique et gour­man­dise. Du grand art.

Si vous êtes plutôt Spo­ti­fy : 

INTERVIEW

Six ans après un album dépouil­lé et min­i­mal, l’une des fig­ures les plus mar­quantes de la pop française revient avec un nou­veau disque qui s’ouvre à l’électronique. De grandes chan­sons, qui valaient bien une ren­con­tre.

Camille en cou­ver­ture de Tsu­gi ? Pourquoi s’en priv­er? Parce que Camille n’est pas n’importe quel nom de la chan­son française. Si beau­coup d’entre vous s’en sou­vi­en­nent prob­a­ble­ment pour le tube “Ta Douleur” et l’album qui lui ser­vait d’écrin (Le Fil, en 2005), Camille, c’est bien plus que cela. Camille, c’est désor­mais cinq albums épatants, où elle se réin­vente con­stam­ment, ne se con­tentant pas de repro­duire la recette du Fil et de ses chan­sons posées sur des instru­men­ta­tions façon human beat­box savant. Camille, ce n’est pas que le haut du panier de la grande chan­son française d’aujourd’hui, c’est surtout la plus sin­gulière artiste pop de notre beau pays (“génie pop”, s’autorise même Pitch­fork). Elle a aus­si porté il y a dix ans les pre­miers suc­cès du groupe de repris­es Nou­velle Vague, on l’a même enten­due sur un morceau d’Étienne de Cré­cy (“Some­one Like You”) et un autre de David Byrne et Fat­boy Slim (“Pret­ty Face”, présent sur l’album Here Lies Love). Une artiste pro­téi­forme qui sort aujourd’hui OUÏ, six ans après le plus clas­sique Ilo Vey­ou. Un grand disque de pop donc, paré d’atours élec­tron­iques nou­veaux (la transe de “Les loups”, les ambiances trip-hopiennes de “Sous le sable”) qui con­firme ce que l’on savait déjà : Camille est bien de la trempe d’une Björk. Voire plus.

La pre­mière sur­prise de ce disque, c’est son enrobage élec­tron­ique.

Ce qui m’intéresse c’est l’exploration, d’où ce mélange d’électronique et d’acoustique. Au départ, je voulais con­stru­ire le disque autour de tam­bours et de chœurs, l’influence de la danse africaine, quelque chose de rit­uel, tel­lurique. Mais c’est en fait une galère d’adapter ça à tous les morceaux, les tam­bours à peau ne s’accordent pas par exem­ple. En bidouil­lant sur des pads élec­tron­iques, on a trou­vé un son qui m’a par­lé, organique bien qu’électronique. Ensuite Clé­ment Ducol (arrangeur et com­pagnon de Camille, ndr) a amené le Moog qui sert de liant au disque. Ça reste de l’analogique, un instru­ment vivant, qui a ses humeurs, ses sur­pris­es. Il prend du temps à chauf­fer, d’ailleurs on en avait deux parce qu’ils étaient capricieux.

Tu es ama­trice de musique élec­tron­ique ?

Aujourd’hui j’ai per­du le fil. J’en écoutais pas mal ado­les­cente, Mas­sive Attack par exem­ple ou Isolée pour ce truc très min­i­mal, c’est comme ça que j’aime l’électronique. J’ai plein de sou­venirs de club, du Rex notam­ment, mais ça date. Je n’ai jamais été une vraie clubbeuse parce que j’aime quand la musique n’est pas trop forte. (rires) J’adore danser, c’est déjà plus agréable depuis qu’il n’y a plus de machines à fumée, mais j’ai une lim­ite physique. C’est assez frus­trant pour moi, j’ai déjà vécu des gen­res de raves, tout le monde est en transe, moi je peux attein­dre cet état sec­ond sans drogue ni alcool, mais quand le son est trop fort, ça me casse tout. Si tu as un club à me con­seiller avec le son pas trop fort…

Je ne suis pas vrai­ment un clubbeur non plus…

Nous voilà bien, avec notre jus d’orange et notre tisane.

Six ans sépar­ent ce disque du précé­dent, com­ment est-il né ?

Il fal­lait que je fasse un disque… par con­trat, c’est un sacré pousse au cul. (rires) Mais le disque est aus­si devenu un truc qui rythme ma vie, j’en fais depuis mes vingt ans, ils sont comme des jalons. Dès que j’en finis un, j’ai plein d’idées pour le suiv­ant… Je jette énor­mé­ment, Vic­tor Hugo a dit : “La grandeur d’une œuvre se mesure à l’ampleur de ses épluchures.” (rires)

Tu dis que tu as essayé de faire un disque protes­tataire.

J’ai com­mencé en décem­bre 2015, et depuis cette époque, on a tous vécu des trucs forts qui nous remuent le bide. Avec tous ces boule­verse­ments, com­ment ne pas ques­tion­ner le monde et sen­tir que l’on est à une charnière ? Finale­ment, je n’ai pas fait ce disque-là. Il en reste des traces, mais poé­tiques, je ne voulais pas de juge­ment de valeur, c’est pour ça que le disque s’appelle OUÏ, je le voulais ouvert. C’est un disque qui m’a apaisé, issu d’une belle col­lab­o­ra­tion avec Clé­ment et Maxime Le Guil.

Un morceau s’appelle “Nuit Debout”, Camille est un pseu­do util­isé par les zadistes, notam­ment à Nuit Debout. Tu es une mil­i­tante?

Je ne suis pas une por­teuse de dra­peau, je ne m’y sens pas à l’aise. Je suis une révoltée, très cri­tique, avec une volon­té de con­science dans ma musique. Mais pour moi la solu­tion est poé­tique, la fan­taisie, l’invention: le dis­cours poli­tique m’enferme dans une vision manichéenne, un “pour et con­tre” que je veux tran­scen­der. Mais Camille c’est le nom d’un révo­lu­tion­naire, Camille Desmoulins, ça m’a sans doute mar­quée. J’aime ce nom, j’aime qu’il soit des deux sex­es, c’est libéra­teur. C’est Camille Claudel aus­si, cette sculp­trice incroy­able.

Quand as-tu acquis une con­science poli­tique et écologique ?

Ce qui nous parais­sait être une évi­dence, petits, ne le sera pas pour les enfants du futur : se baign­er dans une riv­ière, jouer avec des papil­lons, se faire piquer par une abeille, manger une pêche sur un arbre sans se pos­er de ques­tions. Des choses sim­ples aux­quelles nous sommes tous attachés, que l’on soit riche, pau­vre, etc. Ne serait-ce que respir­er cor­recte­ment… Si l’on con­tin­ue, on sera tous plus ou moins malades. Mes pris­es de con­science ne datent pas d’hier, l’histoire de la Sec­onde Guerre mon­di­ale et de la Shoah a mar­qué mon ado­les­cence par ma famille, des témoignages directs qui se font de plus en plus rares. Les ques­tions sont venues aus­si, tout con­nement, avec les télé­phones porta­bles. Je me sou­viens d’un jour où je me suis ren­du compte que ces télé­phones me fai­saient mal à la tête, me rendaient trop excitée, j’ai lu les études à ce sujet, dont tout le monde se fout. C’est un petit élé­ment qui m’a fait ques­tion­ner sur ce qu’on nous présente comme le pro­grès, sur l’obsession du prof­it, plus impor­tant que la péren­nité du vivant. On ne peut pas con­tin­uer si tout cela nous men­ace, c’est débile. J’ai une con­science écologique parce que j’ai un instinct de survie. Ma con­science est aus­si liée à la musique. J’ai le sen­ti­ment qu’elle nous ramène à l’essentiel, un échange d’énergies. Quand je fais des con­certs, j’essaye de chanter avec les gens, ils révè­lent autre chose d’eux, ils se débar­rassent de leur cos­tume. On est dans une société inhibante. On devrait tous s’essayer à cette magie-là, on s’en fout de savoir si l’on chante faux ou non, tout le monde peut le faire.

Savoir com­ment pren­dre part aux grands débats du monde lorsque l’on est une artiste, c’est une quête dans laque­lle tu pro­gress­es

Oui parce que je pro­gresse en tant qu’individu et que je suis mère: ça éveille la con­science. Je mûris et je ne com­prends plus ces ques­tions par le prisme de l’intellect, comme pen­dant mes études à Sci­ence Po. On par­lait de grandes idées, mais j’avais envie de deman­der: “Qu’est-ce que tu pens­es dans tes tripes, qu’est-ce que tu as vécu toi ?” C’est mon prob­lème avec les politi­ciens, on a l’impression qu’ils n’ont rien vécu, qu’ils ne savent pas de quoi ils par­lent. C’est en allant en Israël et en Pales­tine en 2005 par­ler à des gens que j’ai pu com­mencer à com­pren­dre ce con­flit sur lequel j’avais tant lu à l’école.

Sur ce disque, “Twix” est à la fois le morceau le plus excen­trique et aus­si le plus claire­ment éco­lo.

J’aime bien ce décalage, excen­trique et enrac­iné à la fois (le morceau est un genre de plaidoy­er poé­tique pour l’agriculture face à l’industrie agroali- men­taire, ndr). C’est un air tra­di­tion­nel que j’ai repris, ça vient des cam­pagnes, alors j’ai écrit des paroles ter­ri­ennes.

Com­ment l’as-tu décou­vert ?

En allant dans des bals folk ! Ils ne jouent pas trop fort. (rires) On y danse à deux ou en ronde, jamais seul. Il y a des jeunes et des pépés, ça ne se la pète pas, tu ne te fais rien piquer, les gens sont soûls, mais gen­tils !

Fontaine de lait”, le pre­mier sin­gle, évoque à nou­veau la mater­nité, un thème qui tra­ver­sait le disque précé­dent. Avoir des enfants a renou­velé tes flu­ides créat­ifs ?

Ça réini­tialise tout, tu es tra­ver­sée par quelque chose qui te dépasse et tu te rends compte qu’il faut savoir laiss­er faire, sou­vent nos prob­lèmes vien­nent de nos peurs. Si tu te laiss­es tra­vers­er, tout se passe bien. La musique fonc­tionne un peu de la même manière. J’ai eu deux enfants, je peux com­par­er la créa­tion à la pro­créa­tion, la ges­ta­tion, le mir­a­cle de l’accouchement, les con­trac­tions, le tra­vail…

Y a-t-il un “album blues” comme on par­le de baby blues ?

Je n’ai pas con­nu de baby blues, mais l’album blues oui ! Ce moment où l’album est fini, c’est un soulage­ment, mais aus­si une nos­tal­gie, surtout quand la créa­tion était aus­si pas­sion­nante.

Dans ce morceau, tu mélanges mater­nité et sex­u­al­ité. Est-ce que tu trou­ves qu’on représente bizarrement la femme enceinte, comme un être frag­ile, asex­ué, trop sacré ?

La femme enceinte est extrême­ment puis­sante, elle devrait être au cen­tre de tous les débats poli­tiques. Tu es comme une per­son­ne âgée, tu ralen­tis, et en même temps tu es en pleine flo­rai­son, avec une grande con­science de la vie, de ce que c’est que de la pro­téger. Mais c’est une ouver­ture éro­tique aus­si, la mater­nité ouvre plein de portes, les choses devi­en­nent plus claires et moins con­fus­es. La femme qui a eu des enfants fait mieux la part des choses dans sa sex­u­al­ité. L’instinct de maman et l’instinct d’amante peu­vent coex­is­ter, dans quelque chose de mag­ique.

Il y a quinze ans tu chan­tais “Paris tu paries que je te quitte”, tu es enfin passée à l’acte.

J’ai vécu toute ma vie à Paris, je l’ai quit­tée il y a un an et demi pour une petite ville du Gard. Je ressen­tais cette espèce d’amour/haine com­pliqué. Main­tenant j’aime Paris, tout sim­ple­ment, sans vouloir y vivre quo­ti­di­en­nement.

Le thème qui revient con­stam­ment sur ce disque, c’est la bouffe.

C’est vrai (rires), tu es le pre­mier à me le dire. C’est un sujet impor­tant pour moi, la bouffe et mieux manger. Je ne sais pas si c’est de la con­science ou une névrose… J’ai l’impression que chang­er sa manière de manger peut absol­u­ment tout chang­er, c’est une de mes grandes quêtes. J’adore la cueil­lette sauvage et les choses qui poussent là où elles ont envie de pouss­er. La meilleure agri­cul­ture n’offrira jamais les qual­ités des ali­ments qui ont choisi de pouss­er là. On peut juguler sim­ple­ment en obser­vant, ori­en­ter gen­ti­ment, comme la per­ma­cul­ture. Dans le Sud, j’ai mon potager. La clef de la bonne bouffe, c’est aus­si de se nour­rir de ce qui vient du plus près pos­si­ble. Je recom­mande d’aller à La Chas­sag­nette, un restau­rant en Camar­gue où tu vis­ites le potager – je grig­note aus­si, avant d’aller manger ce qui y pousse. Ce que je préfère chez moi, c’est ne pas sor­tir la vais­selle et les cou­verts, cueil­lir et bouf­fer avec les mains. Faire la cui­sine, laver, débar­rass­er, ça me donne envie de dormir.

Tu par­les sou­vent du côté instinc­tif et vis­céral du chant, la nour­ri­t­ure con­necte les mêmes émo­tions chez toi?

Je ne crois pas, déjà ça va dans l’autre sens. (rires) Et il vaut mieux que ça ne passe pas par le même canal, si tu fais pass­er l’air dans l’estomac tu rotes et si tu fais pass­er la bouffe dans les poumons tu t’étouffes. (rires) La voix est comme une eau lumineuse qui passe par la gorge, c’est incom­pa­ra­ble et telle­ment flu­ide. Par con­tre, faire la cui­sine et con­stru­ire un morceau c’est com­pa­ra­ble, l’équilibre du mix, aigus et graves, acide et salé, etc.

Sur ton album live il y a qua­tre ans tu chan­tais un hom­mage à ton père décédé. Sur ce nou­veau disque une chan­son s’appelle “Fille à papa”. Que dit-elle ?

Quand mon père m’a quit­tée, j’ai eu l’impression que c’était le début d’une nou­velle rela­tion, même s’il est absent de notre monde. Il est en voy­age, je ne sais pas où, mais il m’envoie des signes, des clins d’œil. Bien sûr il y a une part d’interprétation de ma part, mais on est obligé d’interpréter, on n’est fait que de ça.

Ton père a-t-il eu un rôle par­ti­c­uli­er dans ton amour de la musique ?

Bien sûr et j’en par­le plus facile­ment main­tenant qu’il est par­ti : plus jeune en inter­view, je voulais couper le cor­don. Depuis je me suis ren­du compte de ce qu’il m’a légué. C’était un poète en plus d’être un chanteur (Camille et son frère Simon ont ter­miné ce qui devait être le pre­mier album de leur père, sor­ti à titre posthume sous le pseu­do H.Bassam en 2013, ndr). La lit­téra­ture c’était son sang, son lait, c’était un éru­dit, mais ni pédant ni chi­ant.

Voir tes enfants avec leur père, est-ce un miroir de ta rela­tion avec le tien ?

Non, parce que ce sont deux hommes dif­férents. Mais avec mon amoureux, on partage la musique comme langue et on la trans­met à nos enfants. Tous les enfants sont des musi­ciens en puis­sance, ça vient vite. Il y a des instru­ments partout, même si je ne dis pas qu’ils devien­dront musi­ciens. Tout le monde devrait essay­er de faire de la musique, pas juste en écouter, et pas for­cé­ment en prenant des cours, juste gra­touiller.

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