Cerrone : “je n’ai pas inventé grand chose mais la french touch, ça oui !”

À 62 ans, Marc Cer­rone, roi d’une dis­co autant inspirée par San­tana que par Bar­ry White con­naît une sec­onde jeunesse. La réédi­tion de ces trois pre­miers albums et de ses B.O. cultes nous plonge au cœur des années 70 quand “Love in C Minor” ou “Super­na­ture” domi­nent le dance­floor des “night-clubs” ‑le rac­cour­ci vers le “club” atten­dra une bonne ving­taine d’années- en s’étirant sen­suelle­ment sur des for­mats de plus de sept min­utes, inédits à l’époque.

Thé glacé à la main, chevelure blanche, et parole alerte, il nous racon­te ses années folles, mais pas que…

Marc Cer­rone : Je n’ai voulu être ni branché, ni pop­u­laire, j’ai tou­jours voulu faire ce que j’avais envie de faire. Ce n’est pas l’argent ni quoique ce soit d’autre qui m’ont motivé. Quand on regarde la longévité de ma car­rière, il n’y a pas tant de tubes que ça. J’ai dû en faire une quin­zaine, ce n’est pas énorme mais il faut dire que quand j’en fais un, c’est du gros ! Pour­tant, je n’ai jamais eu l’intention de tra­vailler pour les radios, d’entrer dans un for­mat pour que ça marche. A par­tir de 1979, quand il y a eu une grosse vague, où chaque pays avait sa star locale qui se trans­for­mait “dis­co” comme ici Dal­i­da ou Claude François, je ne suis jamais allé là-dedans. Même si je vendais moins, mais juste assez pour tenir le coup.

Est ce que tu pens­es que les pochettes de ces trois pre­miers albums ont large­ment con­tribué à ton suc­cès ?

A l’époque quand j’écoutais du San­tana, du Deep Pur­ple, ou du Pink Floyd, la pochette de leurs albums me par­lait. Ça me racon­tait en image ce que j’entendais, donc j’ai été for­mé à cette école, je ne sais pas faire autrement. Il y a très peu d’albums de moi où j’ai ma tronche en gros plan à la Joe Dassin. Et pourquoi on m’a don­né la cas­quette branchée ? C’était par rap­port au style unique mais c’est surtout grâce à ces pochettes. J’ai mis une fille à poil sur celle de Love in C Minor, ce qu’on ne fai­sait jamais à l’époque. Mais comme les deux pre­mières min­utes et demie de l’album, il n’y a pas de musique mais des nanas qui par­lent d’un mec qu’elles vont se faire, ce n’est pas inco­hérent de voir une fille nue sur la pochette. Quand par la suite, vous vendez trois mil­lions et demi d’albums et que vous gag­nez un Gram­my Award, vous pensez à la suite. Je tra­vaille tout seul, je n’ai pas de créatif autour de moi et j’ai trou­vé pour Par­adise, mon sec­ond album, un pho­tographe qui me pro­pose l’idée d’une nana à poil sur un frigidaire. Je dis : ok mais il faut que je sois aus­si sur la pho­to. Quand il shoote, la posi­tion de la nana est telle­ment dif­fi­cile que la porte du fri­go s’ouvre, et qu’un pot de yaourt tombe. Il y a eu beau­coup d’interprétation sur cette traînée blanche, cer­tains dis­aient c’était de la coke. C’est vrai que j’étais com­plète­ment dedans à l’époque. Mais on était tous dedans !

Tu as con­nu les excès en tout genre de la décen­nie, com­ment tu as fait pour ne pas som­br­er ?

Les enfants, la famille, ça per­met de garder les pieds au sol, même si par­fois ils décol­lent. Parce qu’évidemment les con­ner­ies, j’en ai fait. En plus en deux ans, j’ai dû ven­dre une quin­zaine de mil­lions d’albums donc entre l’argent, les gens qui vous dis­ent que vous êtes un génie…J’ai dû avoir la tête qui a explosé, j’ai dû être pas bien avec cer­tains, c’est sûr. Mais jamais avec des excès irré­para­bles parce que sinon cela m’aurait lais­sé des séquelles.

Quel est ton sou­venir le plus extrav­a­gant de cette époque ?

Toutes ces soirées avec Andy Warhol au Stu­dio 54, mais il n’y a rien à racon­ter, ce n’est pas racon­table…

Est ce que tu con­nais­sais Daniel Van­garde, le père de Thomas Ban­gal­ter des Daft Punk qui pro­dui­sait égale­ment du dis­co?

Je le con­nais­sais, mais je ne le fréquen­tais pas. Il était trop pop, il pro­dui­sait la Com­pag­nie Cre­ole. Tout ce que vers quoi je ne voulais pas aller.  Au début de ma car­rière, j’ai fait par­tie d’un groupe qui s’appelait Kon­gas qui était très branché. Mais Bar­clay, notre label, voulait qu’on fasse plus de tubes à la Mar­tin Cir­cus, j’ai dit non, je n’ai pas envie donc j’ai quit­té le groupe. Au bout d’un an, je fais  “Love in C minor” sans aucune con­ces­sion et je le fais écouter à Eddy Bar­clay qui me dit : “mais qu’est ce que tu m’amènes là ? Tu quittes le groupe pour faire une merde pareille !”

Est ce qu’il avait une rival­ité entre toi et Gior­gio Moroder ?

On était sur les mêmes labels, à la même péri­ode avec des trucs très nova­teurs, sauf que moi j’étais sur le devant de la scène, et lui était der­rière avec Don­na Sum­mer et l’on me racon­tait qu’il ne le vivait pas très bien. Mais il ne faut pas oubli­er que le mec a douze ans de plus que moi, à nos âges, ça tape. Pen­dant trente ans, j’ai tou­jours été plus ou moins dans l’actu, alors que lui était oublié, en plus la voix de Don­na Sum­mer a beau­coup vieil­li, c’est de la chan­son. D’ailleurs, il n’a pas été sam­plé  Moroder. Il n’y a que Chic et moi avec mes bass­es et ma drums qui ont été le plus sam­plé. En plus il a sor­ti deux albums où il chan­tait et il en a ven­du douze. Mais c’est une belle revanche aujour­d’hui pour Gior­gio que les Daft Punk l’aient remis dans la lumière.Donna Summer et Cerrone 

Est ce que tu es nos­tal­gique des années soixante-dix ?

Non, moi j’adore notre époque. En plus Emmanuel de Bure­tel (le PDG de Because la mai­son de dis­ques qui sort ces réédi­tions) m’a poussé à faire des DJ’s sets où je m’éclate en faisant un megamix de mes tubes. Main­tenant je prends autant de plaisir que faire des con­certs. Quand vous avez la chance que ça vous arrive devant 50 000 per­son­nes, c’est un bon­heur, je peux en plus jouer mon réper­toire dans des endroits qui ne sont pas adap­tés à mon live. Et faire ça à 60 ans, com­ment voulez vous que je ne sois pas heureux ?

Tu te sou­viens de la pre­mière fois où tu es allé dans un club ?

A l’époque, on dis­ait “night-club”. On pas­sait une demi-heure de slow et une demi heure de “rapi­de”. Le côté branché de la dis­co, c’est qu’on fai­sait la fête dans des sous-sols, dans des lofts avec Warhol. Les clubs voy­ant que cela mar­chait beau­coup ont trans­for­mé des lieux atyp­iques comme le Palace à Paris ou le Stu­dio 54 à New York. Je ne vais pas dire que j’ai créé tout ça mais j’étais un mail­lon d’une chaîne qui a bal­ayé l’ancienne manière de faire des soirées. Au point que des mecs, ce sont dits, on va en faire un film, La Fièvre du Same­di Soir, mais c’était trois ans plus tard. 

Quel est ton pre­mier sou­venir attaché à la musique ?

Quand on m’a présen­té mon meilleur copain et qui le reste tou­jours : ma bat­terie. C’est ma mère qui a trou­vé l’idée de me récom­penser en m’achetant une bat­terie si je tra­vail­lais bien à l’école, enfin si au moins je ne me fai­sais pas vir­er. On ne pou­vait pas arrêter l’école à douze ans ! Comme j’ai réus­si le pari, au mois de juin, on va chez Paul Beusch­er à Bastille et elle m’achète cet instru­ment à crédit, elle s’était saignée. J’avais bien écouté la bat­terie des dis­ques et quand je me suis assis sur le siège et que j’ai com­mencé à jouer, le vendeur a dit à ma mère :  “Mais il sait déjà jouer ! ” J’avais un don, ça m’a donc motivé. Et puis je n’ai pas été mau­vais, à 14 ans j’ai eu mes pre­miers arti­cles dans la presse et à 17 ans je monte Kon­gas.Kongas

Com­ment en est tu arrivé à com­pos­er de la musique de films ?

J’ai ren­con­tré l’écrivain Gérard de Vil­liers, on a sym­pa­thisé, il me par­le de l’adaptation au ciné­ma de ses livres “Brigade Mondaine”, mais il fal­lait six livr­er six mois après. Moi, j’étais de pas­sage en France, je l’ai fait en trois jours, l’album devient disque d’or. Un an après il me demande la suite, puis un troisième, après j’ai arrêté. J’avais demandé à ma mai­son de dis­ques de ne pas ven­dre ce disque aux States parce que je trou­vais que c’était de la merde. Alors quand Because m’a dit : on ressort Brigade Mondaine. J’ai d’abord dit  non, je n’ai pas les mas­ters. Pour moi c’était des trucs qui devaient rester cachés. Mais les Dj’s branchés le joue plus des artistes comme Mas­sive Attack qui ont sam­plé ces dis­ques, ça m’a con­va­in­cu.

Com­ment as tu réa­gi la pre­mière fois où tu as été sam­plé ?

Tout ce qui était branché, quand on me pom­pait une boucle comme Mas­sive Attack, j’ai tou­jours lais­sé faire. Par con­tre, quand c’était Lionel Richie, Pink, ou Daft Punk, ça deve­nait du blé parce que c’était de la pop. Alors je pre­nais le télé­phone et  il n’y avait pas à dis­cuter. C’est comme ça que pen­dant dix ans, on m’appelait Mis­ter 50%. Chaque fois ils pre­naient une ryth­mique et un gim­mick de basse. Comme Paul Mac Cart­ney, un jour j’ai reçu une let­tre de Sir Paul Mc Cart­ney qui m’avait sam­plé sur “Good­bye Tonight” des Wings.

Com­ment as tu ren­con­tré Bob Sinclar ?

J’étais à Los Ange­les en train de pro­duire un show pour le change­ment de mil­lé­naire, un gros taf, je me retrou­ve à gér­er cent per­son­nes et mon fils qui con­nais­sait cette généra­tion me dit qu’il y avait un mec qui s’appelait Bob Las­car, c’est le nom que j’avais com­pris, qui voulait me con­tac­ter. Un matin tôt, j’arrive à mon bureau, il n’y avait per­son­ne, le télé­phone sonne, je décroche et un mec me dit : “bon­jour je m’appelle Bob Sinclar” Je réponds : “ah mais c’est Sinclar ou Las­car ?” Non c’est Sinclar. Et il me fait enten­dre “I Feel For You”. C’était telle­ment du Cer­rone de l’époque, que je lui dis ok, on  fera du 50/50 mais tu viens dans mon stu­dio à Los Ange­les, tu auras mes voix, mon arrangeur, tu auras du vrai Cer­rone. Il est arrivé tout timide, et on a fait ça en une après-midi et c’est devenu un gros tube. Un peu plus tard, j’étais à Paris, Pas­cal Nègre voulait que je sorte un best of. Je n’étais pas fan, mais je déje­une avec Chris (Bob Sinclar) et je lui demande : “com­bi­en tu prends pour faire un DJ set ?” Il me dit 20 000 francs, je lui dis “ok, je te les file et tu me fais un DJ set avec que du Cer­rone que tu édites.” Il me l’envoie, et je trou­ve ça super et je lui dis : ok ça s’appelle Cer­rone by Bob Sin­clar. On a dépassé le mil­lion de ventes. J’étais telle­ment gêné que je lui ai don­né 2 points sur les ventes. Ça l’a “artis­tisé”. On est tou­jours copains.

Est ce que tu te sens proche de cer­tains pro­duc­teurs actuels ?

Moi qui n’aime pas la musique française je trou­ve qu’en ce moment, on est servi entre Stro­mae, Jus­tice, Chris­tine & The Queens, Break­bot qui sera en fea­tur­ing sur mon prochain album, on y est enfin ! À mon époque Atlantic ne voulait pas dire que j’étais Français, ils préféraient que je dise que j’étais ital­ien. Sou­vent on me dis­ait : “mais c’est quoi votre dif­férence ? vous employez des musi­ciens améri­cains, vous enreg­istrez en Angleterre.” Alors moi je répondais : c’est une french touch. C’est de là qu’est venu le truc. Il y a des preuves de cela, si quelqu’un qui a lancé ça c’est moi. Je n’ai pas inven­té grand chose, mais la french touch oui c’est moi. 

The Best of Cer­rone Pro­duc­tions (Malligator/Because)

?Cer­rone I, II, III cof­fret deluxe (Malligator/Because)

Inté­grale B.O. Brigade Mondaine cof­fret deluxe (Malligator/Because)

 

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