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15 février 2016

Chronique : Kanye West – The Life Of Pablo

par rédaction Tsugi

C’est enfin terminé. Après des mois d’une gestation pénible, Kanye West jette enfin son nouvel album à la face du monde, au terme d’une campagne de promotion éprouvante. Changements de titres et de tracklist, embrouille sur Twitter avec Wiz Khalifa, séance d’écoute géante, avalanche de déclarations bizarres… Kanye ne nous aura pas épargnés, et l’auditeur, les nerfs à vif, aurait presque envie d’un peu de silence avant d’écouter sa musique…

Comme pour nous demander pardon, l’album s’ouvre avec « Ultralight Beam » sur quelques notes apaisées. Deliver us serenity, deliver us peace, deliver us loving…” Ô oui, prenons-nous dans les bras et oublions tout cet énervement, sur fond d’arrangements gospel, égayés de la voix de Kelly Price et d’un Pray for Paris”.

Comme sur plusieurs de ses précédents albums, Kanye West évoque la religion. Il l’a déjà très bien fait par le passé (l’incroyable « Jesus Walks »). Mais ici, les références à la spiritualité prennent parfois un tour étrange : l’album est parcouru de récitations semblables à des prêches évangélistes, qui ne reproduisent pas l’émerveillement de The College Dropout, mais qui donnent plutôt l’impression d’un irrépressible désir de grandiose qui laisse l’auditeur un peu interdit. On n’arrive ainsi pas à savoir si « Low Lights » et « FML » relèvent de l’authentique transe, ou de l’exercice new-age pour Hollywoodien paumé.

Car oui, Kanye West a clairement changé de vie au fil de sa carrière, et cela a malheureusement un peu affecté sa musique. Lui qui se voit comme un anticonformiste et un casseur de codes produit en fin de compte une œuvre de plus en plus ancrée dans la culture américaine, en cela qu’elle célèbre l’individu roi. Et là où Kendrick Lamar utilise brillamment ces thèmes pour exhorter les opprimés et les oubliés de l’Amérique à s’affirmer et à s’émanciper, Kanye West exalte surtout sa propre personne. Ses sentiments ont bien sûr parfaitement droit de cité sur son album, mais en les considérant comme les gouvernants de sa musique, il sculpte un objet musical qui a parfois des airs de private joke. Il faut en effet être au fait de ses moindres paparazzades pour comprendre toutes ses références. I don’t even wanna say nothing / Everybody gonna say something / I’d be worried if they said nothing, chantonne-t-il d’un air satisfait sur « Father Stretch My Hands part 1 ». Name one genius that ain’t crazy, nous défie-t-il sur Feedback. Tous les génies sont fous, mais pas forcément fous d’eux-mêmes, ou en tout cas pas à ce point.

L’album vire donc parfois à l’exercice solitaire, et « I Love Kanye » n’est ni plus ni moins qu’une masturbation de 45 secondes. C’est toujours bon signe quand un artiste se livre, mais si c’est pour nous dire qu’il se taperait bien Taylor Swift, qu’il emmerde Wiz Khalifa ou que ses baskets se vendent bien… On a parfois le sentiment que c’est un journaliste de TMZ qui est à la direction artistique de l’album. La conscience politique de Yeezus n’était donc qu’une tendance?

Fort heureusement, au-delà de cette relative déception textuelle, subsiste la musique. Toutes les pistes rayonnent à nouveau de cette clarté, de ce caractère presque céleste qu’on aime tant retrouver chez Kanye West. L’insupportable gamin surdoué sait donc encore faire les yeux doux pour nous forcer à lui pardonner ses frasques, et The Life Of Pablo est un très agréable voyage sonore au fil des différentes influences qui ont secoué l’œuvre de celui qui demeure un acteur majeur du rap américain. « Real Friends » et « 30 Hours » nous font voyager dans le passé, « Highlights » nous rappelle avec bonheur l’époque Graduation, « Famous » et « Waves » nous arrachent des frissons d’émotion. Les pistes sont souvent très courtes, ce qui est inhabituel pour un album de Kanye West. Cela a le mérite de créer un rythme narratif différent, donnant à l’ensemble un côté erratique. 

La plupart des invités sont un peu écrasés par la présence de Kanye, qui ne leur laisse pas en placer une. Tout le monde ici n’a qu’une mission, venir alimenter la seule vision du démiurge. Frank Ocean, Rihanna ou encore Kelly Price, se retrouvent réduits à l’état de choristes. Chris Brown tire malgré tout son épingle du jeu sur le superbe « Waves », et Kendrick Lamar s’impose sans difficultés pour électriser « No More Parties In LA ».

The Life Of Pablo est une nouvelle pierre intéressante à la discographie de notre chieur préféré. Mais si la qualité du projet était proportionnelle au barouf que Kanye West nous a fait subir, nous devrions avoir entre les mains un mélange entre Detox, Illmatic et Enter The Wu-Tang. Or si la production est à nouveau passionnante, The Life Of Pablo est un album sans véritable surprise majeure, une première pour un projet de Kanye. Certes, la quasi-totalité des morceaux sont des moments musicaux de haut vol, mais on connaît d’autres musiciens capables d’atteindre ces hauteurs, et franchement, on a déjà vu des génies moins capricieux. Allez, on te pardonne encore Kanye, mais c’est la dernière fois… (Charles Bontout)

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