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© Marie Rouge // Julie Trannoy // Alexia Cayre
17 mars 2023

Comment on crée la BO d’une série ? Réponses avec trois compositrices

par Corentin Fraisse

Comment composer la bande-son d’une série ? Qu’est-ce qui fait une bonne BO ? Comment faire pour retranscrire au mieux, la couleur d’une image et les sentiments des personnages ? Voilà des éléments de réponse avec trois productrices de musiques électroniques, toutes en compétition pour le Prix Sacem au Festival Séries Mania (Lille) : Rebeka Warrior et Maud Geffray pour leur travail sur la série Split, puis Olivia Merilahti pour Aspergirl

 

 

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Rebeka Warrior (Sexy Suhi, Mansfield.TYA, Kompromat) et Maud Geffray, nommées à Séries Mania pour leur travail sur la série Split d’Iris Brey

 

Comment avez-vous été conviées sur le projet de série ?

Rebeka Warrior : Iris Brey, la réal, m’a contactée. C’était il y a quelques mois, elle était déjà un peu à la bourre (rires). Elle voulait que je fasse la musique. J’avais plein d’autres projets sur le feu, mais comme j’ai beaucoup aimé ce qu’elle proposait j’ai dit « OK, mais je ne pourrai pas y arriver seule ». Et il se trouve que Maud Geffray a sorti des tracks sur mon label, on s’entend très bien, j’adore sa musique… C’est Iris qui a choisi, mais j’ai trouvé ça très bien comme choix.

Maud Geffray : Rebeka avait déjà fait le générique quand ils m’ont appelée, pour composer ? la musique à l’image de la série. Ça a été très vite. On s’est vues trois, quatre fois avec la réal’ et on avait ce qu’il fallait. C’est souvent ça en musique à l’image : si tu es dans le bon ton tout de suite, ça va rouler. Ce qui était très pratique, c’est que le montage était quasi-terminé. J’avais les 5 épisodes, avec des musiques d’attente mises un peu partout. Je n’avais qu’à les remplacer, remplir les cases, tout était calibré.

 

Vous avez déjà composé pour des BO, longs métrages, documentaires, musiques de spectacles… Vous retrouvez certains réflexes, y a-t-il une méthode qui revient ou au contraire c’est différent à chaque fois ?

Maud Geffray : C’est très instinctif. J’adore habiller l’image, depuis toujours. Je ne galère pas sur les intentions, le but c’est de rapprocher les spectateurs de l’émotion qui passe à l’écran. Alors oui, je commence à avoir mes ’tricks’, mais ça change selon les intentions. En parallèle, je fais une série documentaire pour Netflix, sur une histoire sordide, donc ma musique est beaucoup plus dark que ce que j’ai fait sur Split, où l’histoire est plus légère.

Rebeka Warrior : J’en ai fait pas mal ces derniers temps. Je m’y suis mise avec le Covid, comme beaucoup de musiciens. Comme je n’avais plus de tournée et que j’étais hyperactive (rires), j’ai dit oui à des trucs que j’aurais refusés avant. L’exercice était un peu balaise au début : il faut vraiment bien s’entendre avec la réal’, parce que c’est ton binôme. C’est la règle numéro 1. J’ai pas mal bossé avec Alexis Langlois, j’ai fait un court-métrage pour lui et là on est en train de faire un long, qui s’appelle Les reines du drame : c’est une comédie et Yelle compose aussi. C’est l’histoire de deux meufs qui se rencontrent à la Star Ac’, j’écris les chansons de l’une et Yelle fait les chansons de l’autre. Evidemment, elles tombent amoureuses.

 

Dans Split, la série raconte le parcours d’Anna, une doublure cascade qui tombe amoureuse de la star qu’elle double…

Rebeka Warrior : …Je travaille toujours sur des histoires d’amour entre femmes (rires). J’ai composé une autre BO pour un film qui sort bientôt, ça s’appelle À mon seul désir de Lucie Borleteau et pareil, c’est encore une histoire de goudous !

 

Dans quelles directions êtes-vous allées chercher ?

Rebeka Warrior : J’ai travaillé en amont de la réal’. J’ai composé avec le synopsis, Iris Brey voulait une grande chanson. C’est pas une comédie musicale mais pour le début, elle voulait que les personnages chantent -parce qu’il y a aussi Jehnny Beth qui joue dedans. Finalement c’est ce qui a servi de générique. J’ai composé le générique de fin et de début, Maud a fait le reste -et j’ai trouvé ça génial.

Maud Geffray : J’ai commencé par tout regarder, puis j’ai fait différents thèmes. Il y avait les génériques de Rebeka, de début et de fin, qui sont en réalité une chanson un peu dark. J’ai voulu contraster. J’avais envie d’amener les sentiments et les émotions des personnages de la série, qui sont en train d’éclore. Raconter une histoire d’amour qui démarre entre deux femmes, et la surprise que ça crée chez l’héroïne. L’idée, c’était de convier la naissance dans la musique. Prendre l’opening et en faire un thème, que j’ai remis à différents endroits en faisant des déviations. Il est à la fois léger et très ‘questionnant’… J’ai essayé de suivre les émotions qui se dessinent.

 

Qu’est-ce qui fait une bonne BO, une bonne composition de musique à l’image ? 

Rebeka Warrior : Être en phase avec la/le réal’, on est là pour les servir, pour raconter ce qu’ils ont en tête. C’est ce qui fait la singularité de composer de la musique de série/film. Alors que dans mes projets je m’auto-sers, j’ai mes choses à dire.

Maud Geffray : L’essentiel c’est d’avoir une osmose entre la musique, ce que veut raconter le/la réal et le montage. Jusqu’à parfois le surprendre, tout en restant sur le bon registre ! Ça amène une espèce de 3e dimension, une autre lecture, une loupe.

 

À quoi ressemble le rendu final de ton générique Rebeka ? 

Rebeka Warrior : C’est une chanson un peu érotique, mais aussi un peu drôle. Pour destabiliser, pour installer du second degré, pour y voir aussi un switch quelque part. La musique est très mignonne et les paroles sont bien « ghetto ». Les producteurs ne voulaient pas forcément la mettre, mais on a fait le forcing ! (rires)

 

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Olivia Merilahti (Prudence, The Dø), nommée à Séries Mania pour son travail sur Aspergirl

 

 

Comment as-tu été conviée sur le projet Aspergirl ?

C’est la réalisatrice, Lola Roqueplo qui m’a contactée.

 

Tu as déjà fait des BO de films, c’est un exercice que tu affectionnes ? As-tu retrouvé des réflexes ?

C’était d’autant plus différent car c’était une série. Ce n’est pas la même temporalité, ni la même exigence de rendez-vous à l’image. J’accepte les projets qui me laissent beaucoup de liberté : c’était génial de travailler avec Lola. Elle m’a donné une ambiance, pas mal de références pour la série -et heureusement, parce que c’est indispensable. On était sur une BO punk, années 1980-1990, féministe, Riot grrrl. Dans les BO et la musiques à l’image, on se met au service d’un projet mais c’est aussi très cathartique. Sans ce projet je n’aurais pas fait ces chansons qui braillent, désinhibées.
Pour la partie ‘score’ qui est plus délicate -parce que plus travaillée- on est obligés de rentrer dans le détail de l’action, de l’émotion des personnages. Contrairement à une chanson où on se met dans une énergie émotionnelle plus globale.

 

La série se centre sur une mère, son enfant et le spectre de l’autisme entre les deux ? Comment retranscrit-on ça en musique ?

Je divise mon travail en deux. Il y a le côté vocal/chanson. Louison, l’héroïne jouée par Nicole Ferroni, écoute quasi-exclusivement du speed metal. Ça donne déjà une ambiance, des éléments sur le personnage. Il y avait une envie de ne pas se victimiser et donc l’idée de partir sur des morceaux très spontanés, limite mal joués, mais avec une énergie très punk. Cela marchait bien car ça permettait d’aller toujours de l’avant, et c’est ce que font tous les personnages, même s’il y a des moments plus sensibles. Je me reconnais pas mal dans cet état d’esprit : on n’est pas là pour s’appitoyer sur soi-même. Et il y a une vraie recherche de solutions sur comment faire pour paraitre « normale », ce qui est évidemment impossible. Au niveau des paroles, j’ai été inspirée par le côté outsider. Il y a cette différence qu’il faut réussir à exprimer. Une chanson s’appelle « Weirdo », où elle se sent toujours bizarre et son fils aussi… Mais où est la normalité ? Est-ce qu’on n’est pas tous bizarres ? Il y avait quelque chose de philosophique. La façon d’aborder le texte était assez fluide.

 

Tu disais qu’il y a une différence entre composer pour un long-métrage ou une série. Qu’est-ce qu’il y a de caractéristique à composer pour une série ?

C’était la première série que je faisais. Je crois qu’il y a quelque chose de désacralisé, car il y a beaucoup de musiques. Les séries sont quand même conditionnées par une ambiance sonore, souvent assez permanente et qui donne de l’élan. C’est peut-être au niveau du mood de la série. Certaines sont très deep… Là, sur dix épisodes de 26 minutes, il faut réussir à avoir une vision globale et se projeter.

 

C’est quoi une bonne BO ?

C’est celle qu’on a envie de réécouter chez soi après avoir vu le film. La BO d’Interstellar m’a bouleversée, j’y reviens toujours. J’écoute beaucoup de BO. En tant que chanteuse, ça me fait du bien d’écouter des morceaux sans voix. C’est cette vie à part, en dehors du film, ou la BO qui te fait aimer le film. C’est vraiment essentiel pour moi : la musique et le son sont de toute façon essentielle à n’importe quelle œuvre.

 

Tu disais que cette BO était un exemple de solidarité féminine, peux-tu nous expliquer pourquoi ?

Oui ! Dans le sens où Lola a pensé à moi à la suite d’un post Instagram que j’avais fait, au sujet de l’équipe féminine qui m’avait accompagnée sur scène en 2021 pour mon projet solo. Ça lui a donné l’idée de me demander, plutôt que d’entrer dans le système des jeunes réalisateurs et réalisatrices où on va leur proposer à 90 % des hommes. Elle a voulu changer quelque chose et à cet endroit-là, il y a un élément socialement intéressant. C’est un exemple de solidarité et d’envie de constituer des équipes féminines. Je suis reconnaissante. C’était un vrai plaisir pour moi de le faire.

 

 

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