Comment Internet a reconfiguré le marché du disque d’occasion

Morose, le marché du disque ? Cer­taine­ment pas du côté du disque d’occasion, qui lui est en grande forme. À l’heure du Discogs Mar­ket, aperçu d’un milieu dont les acteurs et les codes ont été pro­fondé­ment recon­fig­urés par Inter­net.

Régulière­ment relayée dans les médias, la liste des dis­ques les plus chère­ment acquis sur Discogs intrigue et sidère tous les mois. Récem­ment, un cof­fret CD de Coil s’est ven­du à 3 130 euros, un pres­sage pro­mo aus­tralien d’un sin­gle des Sex Pis­tols et une édi­tion lim­itée du dernier Aphex Twin à près de 1 000 euros cha­cun. Plus spé­ci­fiques, un mag­nifique album de psyché-folk chré­tien améri­cain est par­ti à 2 200 euros et une pépite jazz-pop sud-africaine à 850 euros. Plus inex­plic­a­ble, un déséquili­bré a acquis pour 750 euros un CD sin­gle plutôt atroce de l’actrice Pat­sy Ken­sit pro­duit par les Pet Shop Boys. Quant au plus grand hold-up com­mis sur Discogs, il date de 2011, quand l’unique (et dérisoire) sin­gle du groupe dis­co Mistafide a été cédé à 3 500 euros. 

Les raretés sont sur le Net

Même s’ils ne recensent que des excès isolés, ces classe­ments men­su­els sont la par­tie émer­gente d’une spécu­la­tion bien rodée qui ne date certes pas d’hier, mais s’est vue boost­ée et recon­fig­urée par Inter­net. Après le suc­cès éphémère de sites comme Gemm, Music Stack ou CD&LP, l’échange d’occase s’est con­cen­tré sur eBay (désor­mais très fliqué), puis prin­ci­pale­ment sur l’incontournable data­base Discogs. Depuis l’ouverture de sa plate­forme de vente il y a cinq ans, le site améri­cain compte désor­mais 30 % de vendeurs par­mi ses mem­bres, dont un tiers pos­sède une véri­ta­ble bou­tique. “C’est une com­mu­nauté qui s’autorégule, affirme Ron Rich, respon­s­able de leur Mar­ket­place, et puisqu’il ne s’agit pas d’enchère, il n’y a pas d’abus à gér­er, si ce n’est des fluc­tu­a­tions sur l’appréciation de l’état des arti­cles (par exem­ple, ‘comme neuf’ en France sera con­sid­éré comme ‘très bon état” au Japon).” 

Tou­jours plus pré­cis et basé sur la con­fi­ance, Inter­net a révo­lu­tion­né le marché, met­tant en rela­tion acheteurs et vendeurs à tra­vers le monde, sus­ci­tant des voca­tions com­mer­ciales chez des col­lec­tion­neurs très poin­tus, et fix­ant claire­ment la valeur des dis­ques selon l’offre et la demande recen­sées. “Les dis­ques les plus rares ne sont plus en bou­tique mais sur Inter­net, explique Vic­tor Kiswell, l’un des trois reven­deurs spé­cial­isés et offi­ciels sur Paris, opérant en ligne et en apparte­ment auprès d’une clien­tèle qui s’est faite au bouche à oreille. Les con­séquences sont mul­ti­ples, comme la baisse de cer­tains dis­ques. Discogs mémorise le prix des ventes, ce qui n’existait pas avant, ça a un effet sta­bil­isa­teur. Inter­net est indis­pens­able, Face­book aus­si, sur lequel je me dois d’être présent pour créer un peu d’excitation autour de cer­tains dis­ques. Il y a tout un pub­lic qui ne va plus en bou­tique.” En révélant toutes les infor­ma­tions sur un disque et sa rareté établie, Inter­net réduit égale­ment les pos­si­bil­ités de bluff. “Dans une des bou­tiques dans lesquelles j’ai tra­vail­lé, une dame est arrivée avec un bac de vinyles que le gérant lui avait acheté 200 francs, racon­te Daniel Daux­erre qui tient le shop d’occasion Con­tours à Paris. En fait il y avait une mine d’or à l’intérieur, et il le savait. Ce genre de truc n’est plus pos­si­ble aujourd’hui, les gens se ren­seignent.” Il s’agit par­fois pour ces reven­deurs d’être pru­dents lors de la pre­mière mise en vente d’un disque non réper­torié pour ne pas en “griller” la valeur et inciter d’éventuels vendeurs à con­cur­rencer avec un prix plus bas der­rière.  

Traque et spécu­la­tion 

C’est le “crate-digging” lui-même (“fouille dans les bacs”) qu’Internet a changé, puisque tout ama­teur sait désor­mais immé­di­ate­ment si tel ou tel disque qu’il a tou­jours traqué est disponible quelque part. En plus de critères clas­siques tel que le nom­bre de copies exis­tantes, l’âge et l’état d’usure, la force de la demande est décu­plée en ligne, par­ti­c­ulière­ment dans les domaines nich­es. “Il faut se tenir au fait des réédi­tions, des com­pi­la­tions, des sam­ples, ou tout sim­ple­ment d’un artiste qui men­tionne une rareté, explique Kiswell. Ça attise la curiosité et ça crée de la demande ; ça peut d’ailleurs avoir un côté mer­can­tile pas très joli. Une légende peut se créer autour d’un disque redé­cou­vert trente ans après, alors qu’il ne coû­tait rien jusque-là.” D’où une nou­velle spécu­la­tion chez des reven­deurs qui gar­dent l’œil ouvert, et raflent pour rien dans des bacs lamb­da des arti­cles qu’ils pour­ront reven­dre plus cher sur le Web. “Ça devient un peu mal­sain dans les bro­cantes, racon­te Bips Biz­zaro, col­lec­tion­neur aux 9 000 dis­ques. Les bou­tiques ont des rabat­teurs, c’est un vrai busi­ness, cer­tains n’achètent que pour reven­dre.” Si l’on con­naît encore quelques arnaques (des fauss­es annonces à un prix élevé pour ven­dre à un prix plus bas mais supérieur à celui d’origine), Inter­net a assai­ni le marché en dégageant les escrocs, mais la traque est d’autant plus féroce aujourd’hui. Par effet de glob­al­i­sa­tion, ce qui ne se vend pas très cher en France va flam­ber en Ital­ie ou au Japon, ce dernier étant réputé pour ses col­lec­tion­neurs et reven­deurs les plus poin­tus. “Avec con­nais­sance et acharne­ment, on peut faire des coups, explique Digger’s Diggest, autre reven­deur pro de Paris dont la clien­tèle mélange pro­duc­teurs et ama­teurs. J’ai déjà reven­du en ligne à 100 euros des trucs que j’avais trou­vés à 1 euro quelques années avant. Il y a un enjeu désor­mais. Dans cer­taines chaînes de mag­a­sins d’occase, il y en a qui met­tent de côté des pièces dont ils con­nais­sent la vraie valeur. On a même trou­vé un ama­teur qui volait les dis­ques à la Poste ! ”

Sou­vent vus comme la couche extrême des ama­teurs de musique, la plu­part des acheteurs ont “entre 35 et 44 ans, nous dit-on chez Discogs, appar­ti­en­nent à la frange haute de la classe moyenne, sont mar­iés avec enfants, et vien­nent des États-Unis, de Grande-Bretagne ou d’Allemagne.” Sur le ter­rain, on note néan­moins un raje­u­nisse­ment et une diver­si­fi­ca­tion du pub­lic. “Le dig­gage, c’est devenu main­stream, juge avec humour Digger’s Diggest. Les hip­sters vien­nent chin­er dans les con­ven­tions désor­mais. Il y a de tout dans ma clien­tèle, un avo­cat d’un gros cab­i­net new-yorkais qui revient régulière­ment vers moi, j’ai même des mecs des cités qui me deman­dent des dis­ques de jazz.” Plusieurs témoignent égale­ment d’une mul­ti­pli­ca­tion des col­lec­tion­neuses, comme Jas­min Gramo­phone qui dit “dig­ger inlass­able­ment, nuit et jour. Je ne m’achète rien d’autre, j’ai les mêmes bas­kets à 3 euros depuis dix ans. Une fois j’ai craqué sur un disque de Luciano Simonci­ni, acheté 350 euros à un Japon­ais, on n’est qu’une poignée à l’avoir. C’est vrai qu’il faut être un peu dingue, mais je ne le regret­terai jamais, c’est un bijou, un tra­vail d’orfèvre que je garderai toute ma vie.”

Une chas­se per­pétuelle

Par­fois, la col­lec­tion­nite peut faire per­dre le nord à cer­tains, notam­ment des puristes obsédés par les édi­tions orig­i­nales ou par cer­tains pres­sages. Fred, com­mer­cial, est allé jusqu’à l’endettement : “En tombant dans un engrenage, au bout d’un moment tu ne priv­ilé­gies que ça et tu te fous dans la merde. J’ai chopé le pre­mier pres­sage d’Elec­tric Lady­land, le pre­mier Vel­vet dédi­cacé par Lou Reed, des orig­in­aux des Nuggets. C’était une addic­tion, il fal­lait que j’y retourne tous les jours et je trou­vais tou­jours quelque chose. C’est du fétichisme, ça relève un peu de la psy­chi­a­trie sur le moment.” Générale­ment, les col­lec­tion­neurs dis­ent rester raisonnables, et ne pas dépass­er un cer­tain prix, par éthique. “Je n’ai jamais pété les plombs, même pour mon groupe préféré, assure Bips. Mais le marché ne chang­era pas tant que cer­tains seront prêts à tout pour obtenir leur Graal.” Les sommes exor­bi­tantes dépen­sées par cer­tains sur Discogs s’expliquent, selon Kiswell, par un “délire d’élite toute rel­a­tive, ce sont des mecs qui font les kings entre eux, c’est un trophée, et aus­si une appro­pri­a­tion de l’histoire par l’objet d’origine.”

Heureuse­ment, c’est avant tout la pas­sion musi­cale qui ani­me cette per­pétuelle chas­se au tré­sor et ce tra­vail archéologique visant à revis­iter chaque époque et chaque genre pour en tra­quer les élé­ments qui auraient échap­pé au radar du moment. Scruter les list­ings de Discogs, c’est retrac­er l’histoire de la musique, de ses som­mets les plus exposés à ses recoins les plus insoupçonnables – une “bib­lio­thèque infinie” comme le pose Digger’s Diggest qui, par exem­ple, s’est ren­du compte de “tous les tré­sors enfouis que rece­lait la musique française unique­ment en voy­ant cir­culer des dis­ques d’occasion”. La fluc­tu­a­tion des cotes révèle aus­si l’évolution des goûts et l’émergence de revivals comme celui de la min­i­mal wave ces dernières années, ou de lubies qui se généralisent soudain comme la musique des Antilles. Le haut panier de l’occase se joue sur des dis­ques incon­nus du grand pub­lic, et cer­taines nich­es ne désen­flent pas, comme l’indus, l’illustration sonore, le prog ital­ien et cer­taines B.O. – à l’exception de quelques marottes per­son­nelles, les vrais col­lec­tion­neurs se remar­quent sou­vent par leur éclec­tisme. “Il s’agit d’une décou­verte per­ma­nente, de trou­ver ce disque qui apportera une pierre sup­plé­men­taire, décrit Kiswell. Mais il devient de plus en plus dif­fi­cile de dégot­er de nou­velles raretés. On a qua­si­ment tout défriché aujourd’hui, 60, 70, 80, on est retourné voir les prémiss­es du hip-hop, les débuts de la tech­no. Dans vingt ans, ça sera peut-être les groupes d’indie pop d’aujourd’hui, qui sait.” (Thomas Cor­lin) 

Vous pou­vez retrou­ver Vic­tor Kiswell sur la nou­velle webra­dio radiooooo.com, et Jas­min Gramo­phone en mix dans plusieurs bars parisiens. 

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