Crédit photo : Mads Perch

Dégustation à l’aveugle : Alt‑J passe l’épreuve du blindtest

Arti­cle extrait de Tsu­gi 103, disponible en kiosque et à la com­mande ici.

L’un des groupes majeurs de la scène indie rock anglaise sort déjà son troisième album, cinq ans après le pre­mier. L’occasion d’un blind-test avec Joe, le chanteur, et Gus, le clav­iériste.

  • Nina Simone — “The House Of The Ris­ing Sun”

Extrait de l’al­bum Nina Simone Sings The Blues

Gus : C’est la ver­sion de Nina Simone, mais on reprend aus­si cette chan­son dans le nou­v­el album.

Tsu­gi : Vous avez tou­jours tracé un chemin très sin­guli­er, c’est sur­prenant de vous voir vous empar­er d’une des chan­sons les plus repris­es de l’histoire.

Gus : C’est un tel clas­sique qu’on ne nous attend pas sur ce ter­rain. Mais c’est une chan­son avec laque­lle on a gran­di, cette idée de reprise est venue naturelle­ment quand Joe jouait de la gui­tare.

Joe : On l’a reprise de manière vrai­ment dif­férente. J’avais une petite mélodie en tête et le texte de ce clas­sique m’est venu. Le pre­mier cou­plet est emprun­té à la ver­sion de Woody Guthrie, le deux­ième cou­plet est à nous, les par­ties de gui­tares sont très dif­férentes, on n’a emprun­té que le titre et une par­tie des paroles.

Gus : Faire des repris­es, on n’aime pas vrai­ment ça, surtout quand on nous le réclame, comme les émis­sions de radio qui te deman­dent des repris­es exclu­sives. Comme si ça sor­tait comme ça de réarranger un morceau à notre sauce !

  • The Films — “Black Shoes”

Extrait de l’al­bum Don’t Dance Rat­tlesnake

(Ils ne trou­vent pas)

Tsu­gi : C’est le groupe améri­cain The Films, il paraît que vous vous appeliez Films à vos débuts et que vous avez été for­cés de chang­er.
Gus : On a vu l’orage arriv­er, notre man­ag­er nous a prévenus des poten­tielles emmerdes légales qui pou­vaient nous tomber dessus. Ça arrive à beau­coup de jeunes groupes, c’est dur de trou­ver un nom orig­i­nal.

Joe : On n’avait pas trop pen­sé à ça avant cet épisode, on était con­cen­tré sur l’écriture de chan­sons et on n’avait pas anticipé ce stress poten­tiel. Notre pre­mier nom, c’était Daljit Dhali­w­al, ce qui n’était pas vrai­ment une bonne idée non plus puisque même moi je ne savais pas l’écrire. (rires) Films n’était pas mieux, impos­si­ble à googler. On a galéré à en trou­ver un nou­veau, moi j’aimais bien Napoleon.

Gus : Moi je voulais The Marines. On a même pen­sé au nom Colour Colour, quelle hor­reur ça aurait été ! Ça a duré longtemps. Very Heavy était une autre option, que j’aimais bien.

Joe : Je me sou­viens du moment où Gwil (l’ancien bassiste du groupe, ndr), est venu me dire: “Je crois que j’ai trou­vé le nom.” Et on lui a dit de fer­mer sa gueule.

Gus : Bizarre qu’il ait choisi de quit­ter le groupe. (rires) Il a pro­posé alt‑J, on ne com­pre­nait même pas ce qu’il dis­ait. On en avait telle­ment marre de planch­er sur le nom que cette idée bizarre a sem­blé rigolote, avec le fait que sur cer­tains ordi­na­teurs si tu tapes alt‑J, tu obtiens le tri­an­gle qui nous a servi de logo.

Tsu­gi : Le pire c’est que le groupe The Films est mort avant votre pre­mier album.
Gus : On pen­sait à ça l’autre jour, mais ils pour­raient quand même nous faire un procès, vu qu’il y a un back-catalogue…

  • Kaiser Chiefs — “Ruby”

Extrait de l’al­bum Stay Togeth­er

Gus : Kaiser Chiefs, un groupe de Leeds, d’où l’on vient. On les croi­sait par­fois en ville et c’était un petit évène­ment quand ils débar­quaient dans un bar, les héros locaux. Mais on… (il hésite) n’aimait pas franche­ment Kaiser Chiefs. J’ai eu ma phase Kaiser Chiefs, quand je devais avoir 14 ou 15 ans, avec leur pre­mier album, mais c’était plutôt un truc d’ado. Après tu te sens très vite trop cool pour Kaiser Chiefs. (rires) C’est mar­rant Ricky, le chanteur, est devenu coach de The Voice, en annonçant qu’il fai­sait ça pour relancer la car­rière du groupe. Et ça a marché, l’album de 2014 était numéro 1.

Tsu­gi : Qui sont vos héros de Leeds ?

Gus : Quand j’étais ado­les­cent, j’adorais le groupe For­ward Rus­sia. Quelques années après les débuts d’alt‑J, on était en con­cert et l’ingénieur du son de la salle était le chanteur de For­ward Rus­sia! Je suis tombé sur le cul : “Mec, j’avais ton auto­graphe.”

 

  • Koji Kon­do — “The Leg­end Of Zel­da Theme”

Gus : C’est un générique de dessin ani­mé ?

Tsu­gi : Non, le thème prin­ci­pal du jeu vidéo Zel­da. Vous avez créé un jeu vidéo pour pro­mou­voir le nou­v­el album…

Gus : On a trou­vé la pochette de l’album en faisant une cap­ture d’écran d’une image de LSD: Dream Emu­la­tor (un jeu d’exploration en 3D culte et trip­pé de 1998. Sa BO a remixée par μ‑Ziq ou Mor­gan Geist, ndr). Il est devenu l’inspiration visuelle glob­ale de l’album, les pochettes des sin­gles, le design du site web, etc. Jusqu’à ce qu’un esprit bril­lant, je ne sais plus qui, pro­pose de car­ré­ment recréer le jeu de manière sim­pliste sur notre site. C’est une manière fun d’offrir du con­tenu aux fans, qui peu­vent trou­ver des vidéos ou pho­tos à tra­vers le jeu. Thom (le bat­teur du groupe, présent dans la pièce, mais resté à l’écart, ndr) adore les jeux vidéos.

Tsu­gi : C’est fati­gant pour un groupe de devoir penser à tant de choses, au- delà de la musique ?
Joe : Si c’est gér­er un compte Insta­gram, ça va encore. On prend en pho­to des trucs cons, ça ne nous demande pas tant d’efforts que ça. Mais le jar­gon d’attaché de presse envahit vite nos journées et me fatigue, ça m’emmerde.

Gus : Les fans ne sont pas débiles, ils se ren­dent compte de ce qui vient de nous sur nos réseaux et de ce qui est écrit par le label. Ça se voit que c’est le label qui a écrit le mes­sage quand sur Twit­ter notre compte dit: “On est super excité de revenir à Paris cet été jouer à Lol­la­palooza.”

Joe : D’ailleurs quand on a annon­cé les dates de la tournée, on a eu 10 000 likes, et grâce à une vidéo où l’on a empalé un our­son en guimauve sur des pics anti-pigeons, on en a eu cinq fois plus. (rires)

  • DJ Raff — “Lati­no N’ Proud”

Générique de la série Broad City

(ils sèchent)

Tsu­gi : C’est le générique de la série Broad City. Votre musique est de toutes les séries. À quel point contrôlez-vous où elle appa­raît ?

Joe : Jamais enten­du par­ler de celle-là !

Gus : On reçoit plein d’emails de deman­des de syn­chros, où l’on nous sol­licite pour prêter notre musique à telle émis­sion, lm, etc. Mais c’est tou­jours de l’hypothétique, on donne notre accord, mais la plu­part du temps la chan­son n’est pas util­isée. Alors on approu­ve à la chaîne. J’ai enten­du l’une de nos chan­sons à la télé dans une pub pour le site de ren­con­tre match.com, je me suis dit : “Ah bon, j’avais don­né mon accord pour ça ?” J’ai retrou­vé mon accord dans mes mails. Mais c’est cool, on a bien été payé, ça ne me dérange pas.

Joe : Un cer­tain nom­bre de nos fans nous ont décou­verts grâce à des séries télé. À l’inverse, moi je décou­vre des séries télé parce que nos fans nous dis­ent qu’ils y ont enten­du notre musique !

Gus : Des chan­sons sont dev­enues célèbres unique­ment grâce à la télé, je me sou­viens ado de cette chan­son d’Imogen Heap à la fin de la sai­son 2 de The O.C., “Hide And Seek”. À cette époque, des groupes se pro­dui­saient même en live dans cer­taines séries. J’aurais adoré faire ça.

Joe : Tu par­les, il faut mimer sans faire de bruit pour qu’on entende les dia­logues, quel enfer.

Tsu­gi : Quel est le con­texte le plus étrange dans lequel votre musique été util­isée ?

Gus : Tous les trois mois, on reçoit des rap­ports qui lis­tent tous les endroits où notre musique a été util­isée. Je crois bien qu’on a déjà gag­né cinquante cen­times pour une dif­fu­sion sur une chaîne de porno. Genre une musique de fond de pub pour télé­phone rose.

  • Miley Cyrus — “We Can’t Stop”

Extrait de l’al­bum Bangerz

Gus : C’est Miley. Il y a peut-être trois ans, elle avait tweeté qu’elle était fan du groupe, ce qui nous a amené beau­coup de monde. Ensuite elle a demandé si on voulait faire un remix d’un de ses morceaux, Thom s’y est col­lé parce que c’est le pro­duc­teur du groupe. Du coup, on avait les par­ties vocales du morceau dans nos dis­ques durs quelque part quand on com­po­sait le deux­ième album. On a util­isé des sam­ples de sa voix sur le morceau “Hunger Of The Pine”.

Tsu­gi : Vous avez déjà été en con­tact direct ?
Gus : On s’est même vus deux fois, elle est venue nous voir jouer à Los Ange­les et on est allé la voir jouer à Lon­dres. Et à chaque fois elle pas­sait son temps à fumer de la weed. Elle est très cool… et elle aime vrai­ment beau­coup la weed.
Tsu­gi : C’est une idée absol­u­ment stu­pide de vous imag­in­er col­la­bor­er pour de bon ?
Joe : Ce n’est pas stu­pide, on ne ferme aucune porte, mais on ne ressent pas le besoin de col­la­bor­er. Si on le voulait, on pour­rait être en con­tact avec n’importe qui… et ils nous diraient tous non. (rires)

  • Alice Coltrane feat. Pharoah Sanders — “Jour­ney In Satchi­danan­da”

Extrait de l’al­bum Jour­ney In Satchi­danan­da

Gus : Je vais trou­ver ! (il ne trou­ve pas)

Tsu­gi : Alice Coltrane dans une de ses péri­odes très mys­tiques. D’où vient tout le mys­ti­cisme de votre musique ?

Gus : Je crois que nous sommes dirigés par notre imag­i­na­tion. Quand on fait de la musique, on vit dans un monde imag­i­naire, la musique et les paroles vien­nent de ce monde alter­natif. J’ai tou­jours écouté des trucs assez étranges. Beau­coup de très vieille musique d’il y a 500 ou 600 ans, des poly­phonies vocales et chants anciens d’Europe, France, Ital­ie, etc. C’est l’équivalent musi­cal des pein­tures des grottes, de la musique qu’on ne peut attribuer à per­son­ne, comme provenant d’un autre monde.

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