Dégustation à l’aveugle : Feynman passe l’épreuve du blindtest

Ni franche­ment tech­no, ni vrai­ment house, l’électronique solaire du Parisien Yoann Feyn­man a grim­pé par sur­prise cet été tout en haut des charts. Por­trait en musique d’un pro­duc­teur très discret. 

Daft Punk — “Veridis Quo” 
(Extrait de l’al­bum Dis­cov­ery)

C’est l’une de mes racines musi­cales. Daft Punk fait par­tie de ces groupes que l’on a suré­coutés, sur­analysés et qui ont été un peu la bande-son de notre ado­les­cence. On a tout pris et on a tout savouré. J’ai été sur­pris par la direc­tion prise par Ran­dom Access Mem­o­ries. Mais que dire devant un tra­vail pareil ? Peut-être qu’ils n’avaient plus envie de faire de musique élec­tron­ique, mais qui suis-je pour les cri­ti­quer ? Je suis passé par tous les styles en musique. Au début, j’ai com­mencé à la gui­tare, j’écoutais du métal puis après le col­lège, pen­dant l’adolescence, je me suis mis au hip-hop. C’est mon petit frère qui m’a fait décou­vrir la musique élec­tron­ique. Pour­tant au début ça m’agaçait, mais un jour en 2006, il m’a passé un morceau de Dave Spoon qui s’appelait “At Night”. Il y avait une ryth­mique qui m’a mar­qué et je me suis dit qu’il y avait un truc dans cette musique. Je suis per­suadé que la musique élec­tron­ique doit s’apprivoiser quand on ne la con­naît pas du tout.

Monomo­tion — “Noir”
(Extrait du maxi Noir)

C’est Erol, mon grand ami et le cofon­da­teur de Fake Music, le label que nous avons lancé en 2013. On a eu un par­cours atyp­ique. J’ai 26 ans et j’ai tou­jours fait de la musique. Erol est bat­teur de for­ma­tion. On a com­mencé à tra­vailler ensem­ble vers 17, 18 ans en pro­duisant de la musique pro­gres­sive pour club. Il nous a fal­lu beau­coup de temps pour apprivois­er les tech­niques de pro­duc­tion, qui sont lour­des si on veut s’y coller sérieuse­ment. On a envoyé beau­coup de démos. Les gens trou­vaient ça bien, mais ils nous répondaient que ce n’était pas pour eux donc on s’est dit pourquoi alors ne pas créer notre pro­pre label. Cela nous per­met de faire ce que l’on veut en ter­mes de direc­tion artistique.

Idriss Chebak — “Away For You” 
(Extrait du maxi Away For You)

Idriss m’a con­tac­té sur Face­book en 2009 en me dis­ant qu’il aimait bien les remix­es que j’avais fait, et depuis on ne s’est jamais lâché. C’est un peu notre pro­tégé, mais il est très pris par ses études, il n’a que 23 ans. Il a un album très pop qui arrive. On a des par­cours sim­i­laires. Il a com­mencé avec des choses tail­lées dance­floors, tech-house puis il est allé vers des choses plus faciles d’accès. Il voulait faire plus de chan­sons. C’est ce que l’on essaye de faire chez Fake, c’est-à-dire d’avoir un niveau de pro­duc­tion fort, de ne pas faire de com­pro­mis tout en essayant de ren­dre les choses acces­si­bles. On n’est pas du tout éli­tiste. On fait de la musique pour touch­er un max­i­mum de gens.

Fly­ing Lotus — “Kill Your Co-Workers” 
(Extrait du maxi Pat­tern + Grid World)

J’adore ce mec, par­ti­c­ulière­ment son dernier album. J’aime le côté jazz et le côté organique de sa musique. À mes débuts, on m’a pas mal reproché mon côté trop car­ré. Mais ça me choquait aus­si, moi qui venais d’un univers acous­tique. On me dis­ait par exem­ple : “Atten­tion, il faut que le kick soit bien dans la grille.” Aujourd’hui, et notam­ment sur mon album, je ne me soucie plus de ça. Les kicks, je les joue directe­ment et par­fois ça crée des microdé­calages, des défauts, mais c’est ce qui donne vrai­ment l’impression qu’il y a un humain der­rière. Sinon cela devient froid. C’est ce que j’aime aus­si chez Fly­ing Lotus. Mal­gré une discogra­phie très large, où il y a des choses très jazzy ou très sam­plée, on recon­naît tou­jours sa pat­te. Je le respecte beaucoup.

Je cherche pas mal de musique, mais quand je trou­ve un son que j’aime, c’est un peu vul­gaire, mais je vais le saign­er. J’ai une playlist qui n’est pas énorme en soi, mais que je renou­velle tous les six mois. J’aime bien réé­couter la musique élec­tron­ique, car elle est rem­plie de petits détails. Et puis écouter de la musique à Paris ou à Los Ange­les, ce n’est pas la même chose. Ça fait trois ans qu’on passe tous les hivers en Cal­i­fornie avec les per­son­nes du label. On tra­vaille beau­coup et on ne prend pas de vacances donc c’est une manière de se repos­er un peu et de dévelop­per aus­si notre mar­que dans le pays. On en vit mal, mais on en vit. L’argent n’est pas notre moti­va­tion pre­mière. C’est un priv­ilège de faire ce que l’on aime. Il y a beau­coup de gens qui nous dis­ent : il faut que vous “vocal­isiez” votre musique. Il faut que cela se jus­ti­fie, si c’est pren­dre un vocal pour ren­dre le truc radio­phonique, on est vrai­ment contre.

Tyler, The Cre­ator — “Buf­fa­lo” 
(Extrait de l’al­bum Cher­ry Bomb

Il est dans le Top 5 de mes artistes préférés. 1000 % d’intégrité artis­tique et un tal­ent tel que je me demande si dans une vie j’arriverai à sa cheville. Le mec écrit sa musique, com­pose, fait ses clips, niveau vision, il est vrai­ment impres­sion­nant et il est jeune en plus. J’ai l’impression qu’il a une créa­tiv­ité débor­dante, j’ai grand plaisir à le suiv­re depuis son album Gob­lin et il ne m’a pas déçu. Il fait le Golf Camp, un fes­ti­val en Cal­i­fornie, et j’ai eu l’opportunité de le voir. En live c’était impres­sion­nant, pour­tant visuelle­ment il n’y avait rien. C’est ce que je trou­ve pas­sion­nant chez lui, comme le clip de “Yonkers” où il arrive à cap­tiv­er avec trois fois rien. J’ai écouté pas mal de hip-hop main­stream. Mais aujourd’hui, je ne suis pas dans cette vague trap que je trou­ve un peu rébar­ba­tive, je suis plus Madlib ou Fred­die Gibbs. Le prob­lème avec le hip-hop mod­erne, c’est que j’ai l’impression que tout le monde se cale sur un tem­po ter­naire à la Migos et je n’arrive plus à dis­tinguer si c’est lui ou Future. Quand j’entends les mecs dirent qu’ils font une mix­tape en une nuit, je peux comprendre !

Fakear — “Red Lines”
(Extrait de l’al­bum Ani­mal

Je ne le con­nais pas. On m’en par­le beau­coup et je peux le com­pren­dre. Pour­tant, je ne me sens pas proche du tout de sa musique. On a une énergie très dif­férente. Je suis con­tent de voir ces artistes français qui marchent. On sent que ça pousse aujourd’hui, qu’il y a une belle créa­tiv­ité, c’est bien. Ça se ressent aus­si à l’international où la musique française est appré­ciée notam­ment par l’émotion unique qu’elle véhicule. J’admire quelqu’un comme Gesaf­fel­stein, notam­ment pour la manière dont il pour­suit sa car­rière, le con­trôle de son image, les clips. Il frappe très fort sans pour­tant faire beau­coup de bruit du côté “social media”. J’ai trou­vé cela très intéres­sant. Sinon, j’échange avec quelques pro­duc­teurs, mais je ne cherche pas à me con­necter à une scène. Je fais mon petit truc dans mon coin et ça me va.

Tame Impala — “Cause, I’m A Man” 
(Extrait de l’al­bum Cur­rents

J’ai raté ses deux pre­miers albums parce j’entendais trop : “Il faut que tu écoutes Tame Impala.” Mais j’ai don­né une chance à Cur­rents il y a huit mois et c’est l’une de mes plus gross­es claques de ces dernières années. Il a réus­si un mélange rare : c’est “crunchy” comme le dernier album de Fly­ing Lotus, mais en même temps c’est du rock psy­chédélique. Quand j’ai appris qu’il fai­sait tout ça tout seul, j’ai trou­vé cela fab­uleux. Ça syn­thé­tise très bien toutes les musiques mod­ernes. Il y a tout dedans : du hip-hop de l’électronique. Je sens aus­si de gross­es influ­ences Daft Punk. J’ai beau­coup aimé le tra­vail d’homogénéité entre les morceaux, ça m’a pas mal inspiré.

Feyn­man — “1–800 MYLOVE” 
(Extrait de l’al­bum Air

J’ai fait ce morceau le jour où je me suis séparé de ma petite amie avec qui j’avais passé six ans. C’est le morceau le plus acces­si­ble de l’album. Air est le résul­tat d’un défi per­son­nel, je voulais voir si j’étais capa­ble de faire un long for­mat. Il y a eu un tra­vail de réflex­ion très long. Mais en soi, les tracks n’ont pas pris des cen­taines d’heures à faire, je tra­vaille très vite, j’ai une for­ma­tion d’ingénieur du son à la base, ce qui m’aide pas mal dans la réal­i­sa­tion tech­nique. Le plus gros défi était de faire un album homogène, mais où il y ait tout ce que j’aime dans la musique. J’ai tout fait pour ne pas me pli­er aux ten­dances du moment et j’espère que ça passera l’épreuve du temps. On a signé un deal avec Apple Music qui nous a fait con­fi­ance. C’est un hasard, Joss mon man­ag­er, est entré en con­tact avec Zane Lowe (ani­ma­teur sur Beats, la radio de Apple Music, ndr) qui a aimé notre musique et l’a trans­mise à Apple France qui nous a mis en avant. Ils nous ont un peu sauvé la vie, parce que jusqu’à présent, nous n’avons pas eu trop de retours dans les médias. Niveau presse, on com­mence à peine à avoir des retours. Je suis sur­pris par l’accueil, car je ne suis pas quelqu’un qui se met en avant à tra­vers les “social media” et per­son­ne ne m’attendait. On me reproche un peu cette dis­cré­tion, mais c’est de la pudeur. Je veux que les gens se focalisent sur ma musique, moi je suis juste un “ran­dom dude” comme on dit aux USA.

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