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Crédit : Vincent Bonnemazou
16 février 2018

Écoute et rencontre : Molécule, grand blanc

par Corentin Kieffer

Dans le désert blanc arctique, Molécule s’est confronté aux forces supérieures avec pour seul moyen de défense un dogme : composer un album in situ, guidé par l’exploration personnelle, provoqué avec radicalité.

La fine couche de glace craque de tout bord, le vent siffle avec violence. Déjà huit heures que Romain Delahaye, alias Molécule, et le réalisateur Vincent Bonnemazou traversent en traîneau les paysages de nacre s’effaçant dans le brouillard et la nuit. Le village Tiniteqilaaq au Groenland n’est qu’à quelques centaines de mètres, mais le poids du matériel en tout genre des deux artistes entraîne le cortège vers l’eau sirupeuse du Grand Nord. Le profond soulagement éprouvé par les voyageurs en arrivant finalement dans le village est refroidi par les hurlements de quelque 300 chiens et l’absence étrange de présence humaine. Une cabane de quelques pièces, sans eau ni réseau, servira de studio et de logement pour le mois à venir. Romain évoque sans tabou la rudesse du pays et le sentiment d’insécurité : « Au bout d’une semaine, on s’est regardé en se disant : ‘Mais qu’est-ce qu’on fout là ?’. »

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UN NOUVEL HORIZON

Après s’être frotté à l’Atlantique Nord à bord d’un chalutier pour l’album 60° 43’ Nord, le producteur a ressenti le besoin de repartir au plus vite, toujours à la poursuite d’une expérience personnelle et créative. Molécule n’est pas un grand voyageur, sans la musique il ne serait resté qu’un explorateur de quartier. Mais l’envie de bousculer son processus artistique et ses certitudes a pris le pas sur le confort du studio, jusqu’à en devenir récemment un dogme. Il lui aura fallu plusieurs années pour vivre de sa musique : à la fin des années 90, Romain découvre la MAO sur une version crackée de Cubase. Il met de côté ses études de sociologie et enchaîne les petits boulots, de vendeur d’instruments à Pigalle à organisateur de séjours touristiques en Iran. Il suit le courant trip-hop de Tricky, Massive Attack et Kid Loco, prend une claque avec Homework de Daft Punk puis découvre la dub techno de Basic Channel. Son manager de l’époque est dans le milieu hip-hop, des collaborations se mettent en place, Molécule sort Part Of You, son premier album, en 2006. « Je revendique complètement mon parcours, mes anciens projets sont fondamentaux et j’en suis fier. Mais j’ai décidé de changer d’écosystème, du label au manager, de donner un élan de maturité à ma musique et d’aller à la recherche de nouvelles textures », assume Romain.

Il lui aura fallu trois ans pour mettre en place son second exil, avec l’idée de travailler le silence du désert ou celui de la banquise. Romain vise d’abord l’Antarctique, mais le projet ne parvient pas à se monter. Dans ses démarches, il tombe sur une petite maison à louer au Groenland. Il contacte Vincent, et choisit avec soin le matériel qui l’accompagnera : six synthétiseurs, une guitare Fender, douze pédales d’effets, un home studio et quelques micros. Pour obtenir une immersion sonore plus profonde, il se rend chez Sennheiser France qui l’aidera à concevoir un kit binaural – une méthode d’enregistrement qui permet de spatialiser le son – adapté au froid : « C’était génial comme configuration, mais sur le moment je ne pouvais pas entendre ce que je captais. Tant pis, je faisais les niveaux à l’oeil. »

PERSONNE NE VOUS ENTENDRA CRIER

« La nature avait beaucoup à offrir, j’ai eu le temps de l’écouter. » Molécule est parti à l’aveugle, sans aucune attente. Dans un premier temps, il ne souhaite que se dissoudre dans un décor, s’infliger une reconnexion avec les forces naturelles, chose impossible à Paris « où tout va trop vite, tout est contrôlé, on ne sait même plus d’où vient le vent. Je savais que je ne trouverais pas de réponses à des questions existentielles, je me laissais juste porter par ce que je vivais. Ce fut une vraie épreuve, autant psychologique que physique, mais ce n’était pas surhumain non plus ». L’artiste dit s’être retrouvé tout de même face à quelque chose de bien plus puissant que lui, ressentant l’aspect mystique de la banquise, le magnétisme du pôle et la sensation d’être constamment observé. Il a aussi découvert un peuple en souffrance, avec un taux de chômage très important et un alcoolisme omniprésent. Malgré la communication difficile avec les habitants du village, il entre dans leur quotidien. Il accompagne les chasseurs en expédition tandis que les enfants viennent dans son studio découvrir ses instruments. De nombreuses plages sonores leur seront dédiées dans l’album : « Vivre dans les mêmes conditions qu’eux nous a violemment remis nos acquis en perspective. Ils font les choses par nécessité, avec un respect profond. Composer de la musique est parfois passé au second plan. »

LA PRÉTENTION DE TOUT MAÎTRISER

Romain est revenu harassé et déboussolé de son périple, mais avec un album dont il est fier. Brut, imparfait, lancinant, voire éprouvant, -22,7°C est loin des clichés carte postale du National Geographic. Les sons capturés sont sculptés comme peuvent l’être des blocs de glace, perdant parfois leur sens. Les cris deviennent mantras, des bugs aux chants de baleines, nous ne saurons jamais vraiment les origines de chaque chose. Ni même si Molécule a rencontré les fameux esprits évoqués par les chasseurs. Peu importe : « Il y a des moments où j’ai senti des choses du domaine de l’ineffable. Je garderai toujours en tête cette première image, quand l’épais nuage s’est écarté, d’une montagne, un désert blanc, quelques icebergs… J’ai presque pleuré en voyant ça, je ne sais pas pourquoi. J’ai eu le sentiment de voir une terre fragile, d’une pureté inégalée, qui se livre. Elle te regarde droit dans les yeux en te disant : ‘Prends soin de moi.’ Nous sommes allés trop loin, nous devons avoir plus de considérations envers la planète, mais aussi entre nous, humains. Il faut écouter davantage. »

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