Crédit : Vincent Bonnemazou

Écoute et rencontre : Molécule, grand blanc

Dans le désert blanc arc­tique, Molécule s’est con­fron­té aux forces supérieures avec pour seul moyen de défense un dogme : com­pos­er un album in situ, guidé par l’exploration per­son­nelle, provo­qué avec rad­i­cal­ité.

La fine couche de glace craque de tout bord, le vent sif­fle avec vio­lence. Déjà huit heures que Romain Dela­haye, alias Molécule, et le réal­isa­teur Vin­cent Bon­nema­zou tra­versent en traîneau les paysages de nacre s’effaçant dans le brouil­lard et la nuit. Le vil­lage Tinite­qi­laaq au Groen­land n’est qu’à quelques cen­taines de mètres, mais le poids du matériel en tout genre des deux artistes entraîne le cortège vers l’eau siru­peuse du Grand Nord. Le pro­fond soulage­ment éprou­vé par les voyageurs en arrivant finale­ment dans le vil­lage est refroi­di par les hurlements de quelque 300 chiens et l’absence étrange de présence humaine. Une cabane de quelques pièces, sans eau ni réseau, servi­ra de stu­dio et de loge­ment pour le mois à venir. Romain évoque sans tabou la rudesse du pays et le sen­ti­ment d’insécurité : “Au bout d’une semaine, on s’est regardé en se dis­ant : ‘Mais qu’est-ce qu’on fout là ?’.”

Si vous êtes plutôt Spo­ti­fy :

UN NOUVEL HORIZON

Après s’être frot­té à l’Atlantique Nord à bord d’un cha­lu­ti­er pour l’album 60° 43’ Nord, le pro­duc­teur a ressen­ti le besoin de repar­tir au plus vite, tou­jours à la pour­suite d’une expéri­ence per­son­nelle et créa­tive. Molécule n’est pas un grand voyageur, sans la musique il ne serait resté qu’un explo­rateur de quarti­er. Mais l’envie de bous­culer son proces­sus artis­tique et ses cer­ti­tudes a pris le pas sur le con­fort du stu­dio, jusqu’à en devenir récem­ment un dogme. Il lui aura fal­lu plusieurs années pour vivre de sa musique : à la fin des années 90, Romain décou­vre la MAO sur une ver­sion crack­ée de Cubase. Il met de côté ses études de soci­olo­gie et enchaîne les petits boulots, de vendeur d’instruments à Pigalle à organ­isa­teur de séjours touris­tiques en Iran. Il suit le courant trip‐hop de Tricky, Mas­sive Attack et Kid Loco, prend une claque avec Home­work de Daft Punk puis décou­vre la dub tech­no de Basic Chan­nel. Son man­ag­er de l’époque est dans le milieu hip‐hop, des col­lab­o­ra­tions se met­tent en place, Molécule sort Part Of You, son pre­mier album, en 2006. “Je revendique com­plète­ment mon par­cours, mes anciens pro­jets sont fon­da­men­taux et j’en suis fier. Mais j’ai décidé de chang­er d’écosystème, du label au man­ag­er, de don­ner un élan de matu­rité à ma musique et d’aller à la recherche de nou­velles tex­tures”, assume Romain.

Il lui aura fal­lu trois ans pour met­tre en place son sec­ond exil, avec l’idée de tra­vailler le silence du désert ou celui de la ban­quise. Romain vise d’abord l’Antarctique, mais le pro­jet ne parvient pas à se mon­ter. Dans ses démarch­es, il tombe sur une petite mai­son à louer au Groen­land. Il con­tacte Vin­cent, et choisit avec soin le matériel qui l’accompagnera : six syn­thé­tiseurs, une gui­tare Fend­er, douze pédales d’effets, un home stu­dio et quelques micros. Pour obtenir une immer­sion sonore plus pro­fonde, il se rend chez Sennheis­er France qui l’aidera à con­cevoir un kit bin­au­r­al – une méth­ode d’enregistrement qui per­met de spa­tialis­er le son – adap­té au froid : “C’était génial comme con­fig­u­ra­tion, mais sur le moment je ne pou­vais pas enten­dre ce que je cap­tais. Tant pis, je fai­sais les niveaux à l’oeil.”

PERSONNE NE VOUS ENTENDRA CRIER

La nature avait beau­coup à offrir, j’ai eu le temps de l’écouter.” Molécule est par­ti à l’aveugle, sans aucune attente. Dans un pre­mier temps, il ne souhaite que se dis­soudre dans un décor, s’infliger une recon­nex­ion avec les forces naturelles, chose impos­si­ble à Paris “où tout va trop vite, tout est con­trôlé, on ne sait même plus d’où vient le vent. Je savais que je ne trou­verais pas de répons­es à des ques­tions exis­ten­tielles, je me lais­sais juste porter par ce que je vivais. Ce fut une vraie épreuve, autant psy­chologique que physique, mais ce n’était pas surhu­main non plus”. L’artiste dit s’être retrou­vé tout de même face à quelque chose de bien plus puis­sant que lui, ressen­tant l’aspect mys­tique de la ban­quise, le mag­nétisme du pôle et la sen­sa­tion d’être con­stam­ment observé. Il a aus­si décou­vert un peu­ple en souf­france, avec un taux de chô­mage très impor­tant et un alcoolisme omniprésent. Mal­gré la com­mu­ni­ca­tion dif­fi­cile avec les habi­tants du vil­lage, il entre dans leur quo­ti­di­en. Il accom­pa­gne les chas­seurs en expédi­tion tan­dis que les enfants vien­nent dans son stu­dio décou­vrir ses instru­ments. De nom­breuses plages sonores leur seront dédiées dans l’album : “Vivre dans les mêmes con­di­tions qu’eux nous a vio­lem­ment remis nos acquis en per­spec­tive. Ils font les choses par néces­sité, avec un respect pro­fond. Com­pos­er de la musique est par­fois passé au sec­ond plan.”

LA PRÉTENTION DE TOUT MAÎTRISER

Romain est revenu harassé et débous­solé de son périple, mais avec un album dont il est fier. Brut, impar­fait, lanci­nant, voire éprou­vant, -22,7°C est loin des clichés carte postale du Nation­al Geo­graph­ic. Les sons cap­turés sont sculp­tés comme peu­vent l’être des blocs de glace, per­dant par­fois leur sens. Les cris devi­en­nent mantras, des bugs aux chants de baleines, nous ne saurons jamais vrai­ment les orig­ines de chaque chose. Ni même si Molécule a ren­con­tré les fameux esprits évo­qués par les chas­seurs. Peu importe : “Il y a des moments où j’ai sen­ti des choses du domaine de l’ineffable. Je garderai tou­jours en tête cette pre­mière image, quand l’épais nuage s’est écarté, d’une mon­tagne, un désert blanc, quelques ice­bergs… J’ai presque pleuré en voy­ant ça, je ne sais pas pourquoi. J’ai eu le sen­ti­ment de voir une terre frag­ile, d’une pureté iné­galée, qui se livre. Elle te regarde droit dans les yeux en te dis­ant : ‘Prends soin de moi.’ Nous sommes allés trop loin, nous devons avoir plus de con­sid­éra­tions envers la planète, mais aus­si entre nous, humains. Il faut écouter davan­tage.”

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