Bisous les rageux.

En direct de Radiohead au Zénith

D’a­vance, on s’ex­cuse de faire chouin­er ceux qui, à 10h02 un cer­tain ven­dre­di d’avril, ont du détester leur index gauche de n’avoir pas assez prompte­ment appuyé sur F5. C’est ça aus­si Radio­head : des cohort­es de zinzins prêts à se lancer dans une mêlée numérique pour avoir la chance de voir cinq types jouer dans une baig­noire géante, sans tarif réduit. Ah, et qu’on ne nous accuse pas de faire les malins, on les a payées, nos places. Parce que nous aus­si, on fait par­tie du lot : on a chialé mille fois en écoutant le coda de “Kar­ma Police” et on s’est même sur­pris à trou­ver nos tra­jets en métro grâ­cieux avec “Video­tape” dans les esgour­des. Groupe adoré, piédestal­isé, à moitié déchu, Radio­head reste a pri­ori au dessus du tout-venant. On a été vérifier.

Déjà, Hol­ly Hern­don en pre­mière par­tie, on valide : la pop expéri­men­tale, glaciale et déstruc­turée du trio, si elle ne pro­duit en aucun cas l’ef­fet escomp­té (le pub­lic chauf­fé à blanc avant l’ar­rivée des stars, tou­s­sa), est bluffante. Notam­ment au niveau de l’aspect visuel, con­trôlé en direct et ponc­tué de mes­sages texte directe­ment écrits dans un bloc-notes pour par­ler au pub­lic. Ils auraient pu refiler le tuyau aux cinq guss­es d’Ox­ford, qui n’ont pas bril­lé par leur débit vocal. Mais sommes-nous venus pour ça ? Les pre­mières 20 min­utes du con­cert sont écrites d’a­vance (on avait regardé les set-lists des con­certs précé­dents — on sait, nous sommes con­ster­nants), A Moon Shaped Pool étant mis à l’hon­neur dans l’or­dre exact du track­list­ing de l’al­bum. Qui est par­faite­ment bal­ancé, donc ça ne pose pas de prob­lème. Le côté orches­tral des nou­veaux morceaux, live oblige, est gom­mé pour par­fois laiss­er place à des ver­sions pop, qui dévoilent un peu mieux la force du song­writ­ing (on pense à l’ou­ver­ture “Burn The Witch”). Pre­mier vrai coup de pres­sion après une entame exé­cutée au poil (Thom Yorke chante bien en vrai, c’est un fait) par un groupe encore un peu en préchauffage : “Ful Stop”, un des morceaux les plus ten­dus et intéres­sants du dernier-né, réveille un pub­lic pas avare en applaud­isse­ments mais hyper studieux jusqu’ici. 

Et là, “Airbag”. Beu­gle­ments de con­tente­ment. Le morceau d’ou­ver­ture d’OK Com­put­er, rarement mis en avant lorsqu’on dresse un bilan du tra­vail de Radio­head, est exé­cuté avec le coeur. Voir des quadras blasés de jouer leur best-of sur scène, c’est bien ce qu’on pou­vait crain­dre de la part d’un groupe qui n’est pas pas­sion­né par l’idée de recracher ses tubes, mais Yorke, qui s’est lavé les cheveux, sem­ble dans de bonnes dis­po­si­tions humaines. La set-list, tout au long du con­cert, sem­ble dire “on fait ce qu’on veut, on se fait plaisir, à vous de voir si vous voulez en pren­dre aus­si”. De fait, Radio­head change rad­i­cale­ment ses choix de morceaux chaque jour, ce qui induit un tra­vail mon­stre en amont de la tournée. Sérieux, qui pen­sait que ces types seraient con­tents de ressor­tir “Talk Show Host”, face B du sin­gle Street Spir­it (Fade Out) con­nu pour sa présence sur la B.O. de Romeo + Juli­ette plus de 20 ans après sa sor­tie ? Bah voilà. On com­pren­dra assez vite que vu les remaniements, on n’au­ra pas droit à du “Creep” ce soir, vu que le pous­siéreux tube a été joué la veille (et ça nous va). Une rib­am­belle de non-hits va, sans forcer, s’in­fil­tr­er dans le déroule­ment du show pour en devenir le sou­tien prin­ci­pal : “Nude”, bal­lade feu­trée d’In Rain­bows à l’in­ter­pré­ta­tion vocale déchi­rante, “The Nation­al Anthem” et sa ligne de basse extrater­restre, “Give Up The Ghost” à la gui­tare acous­tique… A ce petit-jeu là, The King Of Limbs s’en sort assez mal : mis à part la chan­son sus-nommée, “Bloom” et “Morn­ing Mr. Mag­pie”, volon­taire­ment brouil­lonnes sur album, devi­en­nent un poil bor­déliques en live. Les morceaux de Kid A, eux, con­tin­u­ent à prof­iter de leur totem d’im­mu­nité, le dip­tyque “Idioteque” / “Every­thing In Its Right Place” reste désar­mant d’ef­fi­cac­ité et de beauté glaciale. Sur scène, c’est du Radio­head tout craché : Ed O’Brien sem­ble plus élé­gant que réelle­ment utile, Phil Sel­way, en retrait, s’est trou­vé un pote chauve pour le soutenir à la bat­terie (5+1 = 6), Jon­ny geeke sur une radio qui crache du France Info pour sam­pler le son dans ses bid­ules, Col­in déroule et Yorke joue la dichotomie pop-star dis­tante / autiste paten­té. Encore, oui, encore.

Et puis un rap­pel. Presque long, d’ailleurs, mais sauvé par les deux tubes de Hail To The Thief. Ouf, on peut applaudir et brailler encore une fois, parce qu’on sait bien qu’ils vont revenir. Jon­ny Green­wood se repointe, avec une atti­tude cor­porelle à la lim­ite de la timid­ité, suivi de Thom Yorke qui bal­ance un “Bon­soir, vous êtes qui ?” qui prou­ve une chose : les règles, c’est eux. Et le pub­lic dit oui, un peu embar­qué dans une logique d’au­ra dom­i­na­trice pour laque­lle tout le monde a signé. Si c’est le prix à pay­er pour voir s’é­clater sur scène le plus grand groupe de pop du monde, on veut bien se pli­er à l’ex­er­ci­ce.  Et si cette cir­cu­la­tion d’én­ergie les rend heureux, même eux, de jouer “Kar­ma Police” une mil­lième fois, c’est que le jeu en vaut la chandelle.

 

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