En direct du Movement Festival à Detroit

Au fil des nuits et des afters à Detroit, on remar­que vite une chose. Pas une seule soirée sans que des fêtards locaux n’ait ce fameux mot à la bouche. “Detroit elec­tron­ic Christ­mas”. Ou plus sim­ple­ment : Move­ment. Pour les ama­teurs de musique élec­tron­ique, le Move­ment Fes­ti­val est une référence plus que musi­cale, un sym­bole : la célébra­tion du lieu de nais­sance de la musique tech­no. Alors imag­inez l’at­tente de toute une ville lorsque la dix­ième édi­tion anniver­saire de l’événe­ment se prépare.

Dès l’ou­ver­ture des portes à midi, la foule se masse sur les dif­férentes scènes répar­ties en plein cœur du centre-ville de Detroit : l’emplacement de l’événe­ment au milieu des build­ings (juste devant les tours de Gen­er­al Motors) au bord de la riv­ière sym­bol­ise par­faite­ment la sym­biose entre la musique tech­no et son lieu d’o­rig­ine. Durant trois jours, c’est au cœur de Detroit que le son de la Motor City réson­nera. Et de quelle manière.

© Bran­don Rabotnick

C’est juste­ment un local bien con­nu du milieu qui lance réelle­ment les fes­tiv­ités : habil­lé en hip­py fêtard, Seth Trox­ler sem­ble encore plus décon­trac­té qu’à son habi­tude. Nor­mal, il joue à la mai­son : son set tech­no saupoudré de house music à la tombée du jour mar­que le pre­mier beau moment de com­mu­nion avec le pub­lic de l’événe­ment. Juan Atkins et Moritz Von Oswald vien­nent pren­dre la suite pour présen­ter leur dernier disque Bor­der­land : Trans­port. Mal­gré la douceur des explo­rations sonores du duo, l’am­biance redescend un peu (beau­coup). Peut être aurait-il fal­lu les pro­gram­mer plus tôt. Une fois que l’ob­scu­rité de la nuit reprend ses droits, on part s’en­fon­cer dans le sous sol de la scène under­ground pour retrou­ver Scu­ba, qui s’im­pose par sa musique brut de décof­frage. Comme d’habi­tude, ça cogne fort, très fort. Et la tem­péra­ture (déjà suf­fo­cante) con­tin­ue encore de mon­ter dans le sous sol, endroit où il fera sans doute le plus chaud de tout le fes­ti­val. His­toire de con­tin­uer dans le reg­istre de la finesse, son homo­logue Len Faki prend la suite avec un set tout aus­si rentre-dedans. C’est clair, net et précis.

© Doug Woj­ciechows­ki

On part alors souf­fler un peu à l’ex­térieur, pour retrou­ver la tête d’af­fiche (par­faite) de cet anniver­saire : Kraftwerk. Déjà adulés quelques mois aupar­a­vant au Mason­ic Tem­ple, les qua­tre alle­mands sont de retour pour un best-of de leur discogra­phie, avec lunettes 3D dis­tribuées à l’en­trée du site. Tan­dis que le meilleur du groupe défile (Com­put­er World, Tour de France, Auto­bahn, The Man Machine) on est sur­pris du nom­bre de fes­ti­va­liers présents : les autres scènes sont presque désertées tan­dis que Kraftwerk déroule son show face à la tour de Gen­er­al Motors. Tout un sym­bole. Un peu plus tard dans la nuit, on se retrou­ve dans un after-show en com­pag­nie de deux autres fig­ures mythiques : Juan Atkins et Der­rick May se relayent aux platines du musée d’art con­tem­po­rain de Detroit pour une presta­tion résol­u­ment tech­no jusqu’au petit matin.

Le lende­main, Loco Dice nous accueille en début de soirée avec un set que Berlin ne renierait pas tant sa tech­no fait vibr­er les alen­tours. Un peu bour­rin pour une mise en bouche. On se réchauffe alors sur l’ex­cel­lente presta­tion du Cana­di­en Tiga, venu présen­ter son dernier disque avec un set tech­no tourné vers ses influ­ences de tou­jours, la new wave. Juste après, le duo Âme se charge d’ou­vrir les presta­tions de début de soirée avec de la vraie musique alle­mande, froide et hyp­no­tique, tan­dis que le soleil se couche peu à peu der­rière la riv­ière. Une expéri­ence. Ellen Allien est-elle aus­si alle­mande, mais elle s’é­clate dans un tout autre reg­istre : faisant fi des gen­res, elle nous met un grand sourire sur le vis­age en dansant der­rière ses platines et en alter­nant titres élec­tron­iques bondis­sants et per­les funky estampil­lés années 80, sans aucune retenue. Et ça marche ! On enchaine alors avec Eddie Fowlkes, 4eme créa­teur de la tech­no (mais oublié par l’his­toire) qui rap­pelle bien qu’il était là dès le début avec un superbe set 100% tech­no de Detroit. Après ça, on peut aller au lit tranquille.

© Bri­an Mitchell

Il fal­lait en effet garder beau­coup de forces pour le dernier jour : les yeux fatigués, le pas moins vif, on sait pour­tant que la dernière nuit risque bien d’être la plus longue. En début de soirée, le bri­tan­nique John Dig­weed sort une presta­tion cos­mique qui tranche avec le reste des artistes qui l’ont précédé : sa musique, mélodique et puis­sante, est une invi­ta­tion au voy­age les yeux fer­més. Un peu plus tard, c’est une autre fig­ure de Detroit qui ani­me les fes­tiv­ités : Delano Smith, le mon­sieur house de Detroit depuis 30 ans, régale la scène Beat­port, avant de laiss­er sa place à Marc Kinchen, qui livre un set dans la con­ti­nu­ité de son prédécesseur. A l’autre bout du fes­ti­val, on entrap­erçoit Joseph Capriati qui livre une presta­tion feu­trée, rac­cord avec la fin de journée et début de nuit. Feu­tré, son suc­cesseur ne l’est absol­u­ment pas : dans le sous sol de la scène under­ground, Boys Noize com­mence à pass­er ses dis­ques sans tenir compte de l’heure (20h30!) et envoie des bombes tech­no d’Under­ground Resis­tance et de tur­bine à tout va. La folie s’empare de l’en­droit, on sue à gross­es gouttes : ce garçon là sait retourn­er les foules. La fête con­tin­ue encore juste après avec un B2B tech-house entre Claude Von Stroke et Green Vel­vet face à une audi­ence telle­ment resser­rée que l’on visu­alise défini­tive­ment l’en­goue­ment actuel des améri­cains pour Dirty­Bird et consorts. 

C’est pour­tant du côté de la Grande Scène que l’on va vivre le dernier beau moment de ce fes­ti­val (sans doute l’un des meilleurs) : autour de 23 heures, deux têtes bien con­nues des lecteurs de Tsu­gi appa­rais­sent aux platines et haranguent la foule sans arrêt. “A New Error” raisonne, et nous met un immense pince­ment au cœur, telle­ment le titre est encore plus prenant en live. Oui, ce soir, les Mod­e­se­lek­tor sont les rois du fes­ti­val. Et ils ont l’air par­ti­c­ulière­ment heureux de clô­tur­er la soirée : plutôt que de faire dans la com­plex­ité, le duo alle­mand déroule des titres ultra-efficaces (mais ô com­bi­en déli­cieux) qui réveil­lent les fes­ti­va­liers les plus crevés. On se serait presque cru dans un stade.

Plus tard dans la nuit, on finit dans un club de Detroit en com­pag­nie de Nina Krav­iz. Mal­gré l’heure tar­dive et un début (très) pous­sif, la Russe reprend le con­trôle des choses et nous offre une presta­tion ful­gu­rante et hyp­no­ti­sante sur la fin. La qual­ité de ses choix de vinyles y est pour beau­coup. Alors que le soleil se lève sur Detroit, on part finale­ment se couch­er. Pen­dant trois jours, la ville de Detroit s’est trans­for­mée en fête à ciel ouvert. Fes­ti­val, bars, clubs, restau­rants… pas une seule rue sans enten­dre de la tech­no, du lever jusqu’au couch­er du soleil. On com­prend alors pourquoi les habi­tants de Detroit fan de musique par­lent du fes­ti­val Move­ment comme d’un Noël elec­tro : cette année encore, c’est toute une ville qui a célébré sa musique, un peu comme une fête de famille. Tous ensem­ble, et dans la joie.

Meilleur moment : Ellen Alien qui clô­ture son set à Detroit en pas­sant “Voy­age Voy­age” de Desire­less. Kamoulox, vous dites?

Pire moment : les groupes de fous religieux plan­tés à l’en­trée du fes­ti­val qui hurlent aux fes­ti­va­liers qu’ils écoutent la musique du dia­ble avant de leur implor­er de ne pas pren­dre les “pilules du démon” . L’Amérique…

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