Gilles Peterson : “Je suis un mix”

Dig­ger forcené, DJ et homme de radio à la cul­ture sans lim­ites, grand alchimiste du groove, Gilles Peter­son était à Paris pour présen­ter sa dernière pro­duc­tion 100 % Brésil. On en a prof­ité pour lui tir­er le portrait.

On a tous au moins une fois enten­du par­ler de Gilles Peter­son. Pour les rares per­son­nes à qui ce nom ne dirait rien, rap­pelons qu’il a déniché Jamiro­quai, The Roots, Amy Wine­house ou encore James Blake, “inven­té” l’acid jazz, créé trois labels, et qu’à la radio en Angleterre, c’est une star, une sorte de John Peel des musiques noires et élec­tron­iques, un John Peel nour­ri des vents con­traires des qua­tre coins du globe. On peut rajouter qu’il a fondé le fes­ti­val World­wide à Sète, et sor­ti une brou­ette de com­pi­la­tions aux oreilles larges. Tout ce que touche cet Anglais né en France – ou ce Français par­faite­ment “britishisé”, c’est comme on voudra – se trans­forme en or. Mais quand on le ren­con­tre dans un hôtel parisien, on se retrou­ve avant tout face à un pas­sion­né plutôt hum­ble, un boulim­ique de la décou­verte qui à presque 50 ans reste pourvu d’un esprit chineur abolis­sant toutes les fron­tières. Un homme tran­quille qui s’exprime aus­si bien en français qu’en anglais, et se décrit comme un “citoyen du monde”.

Au car­refour de toutes ses activ­ités se situe évidem­ment sa pas­sion pour la musique. Une pas­sion inspirée par les radios libres, et née de part et d’autre de la Manche, alors que Gilles Moehrle n’est encore qu’un ado­les­cent : “Quand j’avais une quin­zaine d’années, j’allais dans les soirées de Lon­dres, je voy­ais beau­coup d’artistes. Je voulais faire par­tie de ce milieu à tout prix, de n’importe quelle manière. À cette époque, j’écoutais surtout du funk. Je pas­sais mon temps libre chez les dis­quaires et j’écoutais beau­coup de radios pirates. L’été je reve­nais voir ma grand-mère du côté de Caen, c’est là que j’écoutais Radio Nova et toutes les radios libres français­es. Ils avaient une manière dif­férente de mix­er la musique.

C’est ain­si que naît une longue rela­tion entre Gilles Peter­son et la radio, plus par­ti­c­ulière­ment avec la BBC, qui l’appelle en 1986 pour par­ticiper à une pre­mière émis­sion, et qui le recrutera douze ans plus tard pour ani­mer la sienne sur Radio 1. L’émission, c’est World­wide, dif­fusée très large­ment dans le monde, en France sur Nova, elle don­nera égale­ment son nom à un prix décerné chaque année, et surtout à un fes­ti­val qui se tient à Sète depuis 2006 : “J’ai demandé aux gars qui organ­i­saient des soirées avec moi s’ils ne con­nais­saient pas un lieu pour faire un fes­ti­val, ils m’ont dit qu’ils con­nais­saient une petite ville qui s’appelle Sète, et il s’est avéré que c’était l’endroit par­fait : il y a la plage, le soleil, la mer. Ce qui est bien avec ce fes­ti­val c’est que la pro­gram­ma­tion est à peu près à 40 % anglaise, 30 % world et 30 % française. C’est un mélange très cos­mopo­lite.

S’il y a bien un trait par­ti­c­uli­er dans l’univers du Français exilé très tôt en Angleterre – alors qu’il n’a que 2 ans ses par­ents démé­na­gent au Royaume-Uni pour des raisons pro­fes­sion­nelles – c’est juste­ment ce côté cos­mopo­lite. Que ce soit dans ses sets, ses com­pi­la­tions ou même ses labels, Gilles Peter­son a tou­jours brassé les gen­res et les cul­tures : “C’est prob­a­ble­ment parce que je suis moi-même un mix, entre la Suisse, l’Angleterre et la France (mère française, père suisse, ndlr). Très jeune j’ai beau­coup voy­agé comme DJ. Dès l’âge de 20 ans, j’étais déjà à peu près allé partout. Cologne, Vienne, le Japon… J’ai pu com­pren­dre le monde en voy­ageant.” Le bon­homme a mixé partout, de Tokyo à Tel-Aviv en pas­sant par New York, et ramené des sons d’à peu près toute la planète.

Com­pi­lant, mix­ant, pro­duisant, enreg­is­trant sur place… Après la Havane ou l’Afrique et les com­pi­la­tions In Africa, Gilles Peter­son Digs Amer­i­ca ou In Brazil, Peter­son est de retour au Brésil avec Sonzeira, Brasil Bam Bam Bam qui réu­nit une pléthore d’artistes brésiliens (Elza Soares, Seu Jorge, Emanuelle Araújo et Nina Miran­da) mais sem­ble surtout sat­is­faire un vieux plaisir : “Sonzeira, c’est présen­ter la musique brésili­enne, c’est présen­ter mon his­toire avec la musique brésili­enne. À l’époque tout le monde se demandait com­ment un Franco-Suisse de 17 ans pou­vait bal­ancer de la bossa nova dans les clubs de Lon­dres. Sonzeira, c’est la réflex­ion de vingt-cinq ans de musique. J’ai tou­jours aimé le Brésil. Je voulais à la fois faire quelque chose de con­tem­po­rain et de tra­di­tion­nel, tout en respec­tant la cul­ture brésili­enne. Je con­nais­sais déjà la plu­part de ces artistes, et ils étaient un peu sur­pris que je veuille faire une ver­sion de huit min­utes d’un morceau comme ‘Xiba­ba’ par exem­ple.

Tout peut marcher 

La pro­duc­tion est peut-être l’aspect le plus con­nu de la car­rière de Gilles Peter­son. Sur son CV, pas mal de beau monde : de Four Tet à Theo Par­rish en pas­sant par James Blake et Amy Wine­house, de Fly­ing Lotus à Julio Bash­more, en pas­sant par A Tribe Called Quest ou Omar Souley­man. En 1988, il fonde Acid Jazz Records avec le DJ pro­duc­teur Eddie Piller – sur lequel on retrou­vera notam­ment un cer­tain Jamiro­quai – et enchaîne avec la créa­tion de Talkin’ Loud au début des années 90. Paraîtront sur ce label au nom emprun­té à un titre de James Brown (“Talkin’ Loud And Sayin’ Noth­ing”) des artistes aux univers aus­si rad­i­cale­ment dif­férents que The Cin­e­mat­ic Orches­tra, The Roots, Femi Kuti ou MC Solaar.

Treize ans au ser­vice d’Universal qui scelleront le pro­fes­sion­nal­isme de Peter­son, mais qui l’épuiseront égale­ment, et ce jusqu’à la créa­tion de Brownswood Record­ings en 2006 : “J’ai lais­sé beau­coup d’énergie dans Talkin’ Loud. En par­al­lèle, j’étais de plus en plus recon­nu comme DJ en Angleterre. Il fal­lait que je con­tre­bal­ance avec autre chose. Beau­coup d’artistes venaient me voir avec leurs pro­jets, sans vrai­ment savoir quoi en faire. Je voulais don­ner une base à tous ces musi­ciens.” Avec l’écurie Brownswood, on se rap­proche du coeur de l’univers de Gilles Peter­son. Un melting-pot d’influences, bras­sant aus­si bien des artistes à l’univers trip/hip-hop, Ghost­po­et, la world­house tran­quille de Anush­ka, ou la pop plus exo­tique de Troumaca : “Je suis à une péri­ode de ma vie où je peux pren­dre de tout, et où tout peut marcher.” Avec Brownswood, il va même jusqu’à faire venir un orchestre de 60 per­son­nes (The Her­itage Orches­tra) pour les faire enreg­istr­er à Abbey Road. Puisqu’il vous dit que tout peut marcher.

La théorie des ensembles 

Dans la longue liste des ren­con­tres qui ont changé sa vie, impos­si­ble de ne pas évo­quer celle avec Paul Mur­phy. Sacré meilleur DJ de l’année en 1985 par le mag­a­zine Wire, il est le pre­mier à avoir inté­gré le jazz dans la house music. Adoubé par Carl Cox, pio­nnier de la scène house lon­doni­enne, il est l’une des pre­mières influ­ences de Gilles Peter­son : “Il était le pre­mier DJ à jouer du jazz speed, pour danser. C’était le numéro un. Il avait un mag­a­sin qui s’appelait Pal­ladin Records. C’est là que j’achetais mes dis­ques. Il décou­vrait tous les dis­ques que je jouais dans les clubs.

À eux deux ils fer­ont les beaux jours de l’Electric Ball­room à Cam­den, et c’est là que naî­tra cet appétit insa­tiable de Gilles Peter­son pour les clubs : “J’en ai mon­té beau­coup. Ce que j’aimerais bien faire, ce serait en acheter un grand à Lon­dres. En ce moment il n’y a pas grand-chose, soit les clubs sont trop gros, soit ils sont trop petits.” Rien ne sem­ble devoir arrêter Peter­son, ni étanch­er sa soif. “Une fois que j’ai com­mencé à créer mon style qui était plus porté vers le jazz et l’abstract, on m’a demandé de faire des com­piles. Pour moi c’est impor­tant que tout marche. On me demande sou­vent quand est-ce que je vais arrêter les soirées, etc. Mais je réponds que tout se tient. Il faut que je mixe pour bien boss­er à la radio, et il faut que jebosse à la radio pour bien gér­er mon label. Tout se tient. Une cul­ture soundsys­tem et une atti­tude un peu éclec­tique et radio dans le style Radio Nova, ça, c’est Peter­son.

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