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19 septembre 2014

Gilles Peterson : « Je suis un mix »

par rédaction Tsugi

Digger forcené, DJ et homme de radio à la culture sans limites, grand alchimiste du groove, Gilles Peterson était à Paris pour présenter sa dernière production 100 % Brésil. On en a profité pour lui tirer le portrait.

On a tous au moins une fois entendu parler de Gilles Peterson. Pour les rares personnes à qui ce nom ne dirait rien, rappelons qu’il a déniché Jamiroquai, The Roots, Amy Winehouse ou encore James Blake, “inventé” l’acid jazz, créé trois labels, et qu’à la radio en Angleterre, c’est une star, une sorte de John Peel des musiques noires et électroniques, un John Peel nourri des vents contraires des quatre coins du globe. On peut rajouter qu’il a fondé le festival Worldwide à Sète, et sorti une brouette de compilations aux oreilles larges. Tout ce que touche cet Anglais né en France – ou ce Français parfaitement “britishisé”, c’est comme on voudra – se transforme en or. Mais quand on le rencontre dans un hôtel parisien, on se retrouve avant tout face à un passionné plutôt humble, un boulimique de la découverte qui à presque 50 ans reste pourvu d’un esprit chineur abolissant toutes les frontières. Un homme tranquille qui s’exprime aussi bien en français qu’en anglais, et se décrit comme un “citoyen du monde”.

Au carrefour de toutes ses activités se situe évidemment sa passion pour la musique. Une passion inspirée par les radios libres, et née de part et d’autre de la Manche, alors que Gilles Moehrle n’est encore qu’un adolescent : “Quand j’avais une quinzaine d’années, j’allais dans les soirées de Londres, je voyais beaucoup d’artistes. Je voulais faire partie de ce milieu à tout prix, de n’importe quelle manière. À cette époque, j’écoutais surtout du funk. Je passais mon temps libre chez les disquaires et j’écoutais beaucoup de radios pirates. L’été je revenais voir ma grand-mère du côté de Caen, c’est là que j’écoutais Radio Nova et toutes les radios libres françaises. Ils avaient une manière différente de mixer la musique.

C’est ainsi que naît une longue relation entre Gilles Peterson et la radio, plus particulièrement avec la BBC, qui l’appelle en 1986 pour participer à une première émission, et qui le recrutera douze ans plus tard pour animer la sienne sur Radio 1. L’émission, c’est Worldwide, diffusée très largement dans le monde, en France sur Nova, elle donnera également son nom à un prix décerné chaque année, et surtout à un festival qui se tient à Sète depuis 2006 : “J’ai demandé aux gars qui organisaient des soirées avec moi s’ils ne connaissaient pas un lieu pour faire un festival, ils m’ont dit qu’ils connaissaient une petite ville qui s’appelle Sète, et il s’est avéré que c’était l’endroit parfait : il y a la plage, le soleil, la mer. Ce qui est bien avec ce festival c’est que la programmation est à peu près à 40 % anglaise, 30 % world et 30 % française. C’est un mélange très cosmopolite.

S’il y a bien un trait particulier dans l’univers du Français exilé très tôt en Angleterre – alors qu’il n’a que 2 ans ses parents déménagent au Royaume-Uni pour des raisons professionnelles – c’est justement ce côté cosmopolite. Que ce soit dans ses sets, ses compilations ou même ses labels, Gilles Peterson a toujours brassé les genres et les cultures : “C’est probablement parce que je suis moi-même un mix, entre la Suisse, l’Angleterre et la France (mère française, père suisse, ndlr). Très jeune j’ai beaucoup voyagé comme DJ. Dès l’âge de 20 ans, j’étais déjà à peu près allé partout. Cologne, Vienne, le Japon… J’ai pu comprendre le monde en voyageant.” Le bonhomme a mixé partout, de Tokyo à Tel-Aviv en passant par New York, et ramené des sons d’à peu près toute la planète.

Compilant, mixant, produisant, enregistrant sur place… Après la Havane ou l’Afrique et les compilations In Africa, Gilles Peterson Digs America ou In Brazil, Peterson est de retour au Brésil avec Sonzeira, Brasil Bam Bam Bam qui réunit une pléthore d’artistes brésiliens (Elza Soares, Seu Jorge, Emanuelle Araújo et Nina Miranda) mais semble surtout satisfaire un vieux plaisir : “Sonzeira, c’est présenter la musique brésilienne, c’est présenter mon histoire avec la musique brésilienne. À l’époque tout le monde se demandait comment un Franco-Suisse de 17 ans pouvait balancer de la bossa nova dans les clubs de Londres. Sonzeira, c’est la réflexion de vingt-cinq ans de musique. J’ai toujours aimé le Brésil. Je voulais à la fois faire quelque chose de contemporain et de traditionnel, tout en respectant la culture brésilienne. Je connaissais déjà la plupart de ces artistes, et ils étaient un peu surpris que je veuille faire une version de huit minutes d’un morceau comme ‘Xibaba’ par exemple.

Tout peut marcher

La production est peut-être l’aspect le plus connu de la carrière de Gilles Peterson. Sur son CV, pas mal de beau monde : de Four Tet à Theo Parrish en passant par James Blake et Amy Winehouse, de Flying Lotus à Julio Bashmore, en passant par A Tribe Called Quest ou Omar Souleyman. En 1988, il fonde Acid Jazz Records avec le DJ producteur Eddie Piller – sur lequel on retrouvera notamment un certain Jamiroquai – et enchaîne avec la création de Talkin’ Loud au début des années 90. Paraîtront sur ce label au nom emprunté à un titre de James Brown (“Talkin’ Loud And Sayin’ Nothing”) des artistes aux univers aussi radicalement différents que The Cinematic Orchestra, The Roots, Femi Kuti ou MC Solaar.

Treize ans au service d’Universal qui scelleront le professionnalisme de Peterson, mais qui l’épuiseront également, et ce jusqu’à la création de Brownswood Recordings en 2006 : “J’ai laissé beaucoup d’énergie dans Talkin’ Loud. En parallèle, j’étais de plus en plus reconnu comme DJ en Angleterre. Il fallait que je contrebalance avec autre chose. Beaucoup d’artistes venaient me voir avec leurs projets, sans vraiment savoir quoi en faire. Je voulais donner une base à tous ces musiciens.” Avec l’écurie Brownswood, on se rapproche du coeur de l’univers de Gilles Peterson. Un melting-pot d’influences, brassant aussi bien des artistes à l’univers trip/hip-hop, Ghostpoet, la worldhouse tranquille de Anushka, ou la pop plus exotique de Troumaca : “Je suis à une période de ma vie où je peux prendre de tout, et où tout peut marcher.” Avec Brownswood, il va même jusqu’à faire venir un orchestre de 60 personnes (The Heritage Orchestra) pour les faire enregistrer à Abbey Road. Puisqu’il vous dit que tout peut marcher.

La théorie des ensembles

Dans la longue liste des rencontres qui ont changé sa vie, impossible de ne pas évoquer celle avec Paul Murphy. Sacré meilleur DJ de l’année en 1985 par le magazine Wire, il est le premier à avoir intégré le jazz dans la house music. Adoubé par Carl Cox, pionnier de la scène house londonienne, il est l’une des premières influences de Gilles Peterson : “Il était le premier DJ à jouer du jazz speed, pour danser. C’était le numéro un. Il avait un magasin qui s’appelait Palladin Records. C’est là que j’achetais mes disques. Il découvrait tous les disques que je jouais dans les clubs.

À eux deux ils feront les beaux jours de l’Electric Ballroom à Camden, et c’est là que naîtra cet appétit insatiable de Gilles Peterson pour les clubs : “J’en ai monté beaucoup. Ce que j’aimerais bien faire, ce serait en acheter un grand à Londres. En ce moment il n’y a pas grand-chose, soit les clubs sont trop gros, soit ils sont trop petits.” Rien ne semble devoir arrêter Peterson, ni étancher sa soif. “Une fois que j’ai commencé à créer mon style qui était plus porté vers le jazz et l’abstract, on m’a demandé de faire des compiles. Pour moi c’est important que tout marche. On me demande souvent quand est-ce que je vais arrêter les soirées, etc. Mais je réponds que tout se tient. Il faut que je mixe pour bien bosser à la radio, et il faut que jebosse à la radio pour bien gérer mon label. Tout se tient. Une culture soundsystem et une attitude un peu éclectique et radio dans le style Radio Nova, ça, c’est Peterson.

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