Jeff Mills, l’homme de l’espace

À jamais assoif­fé d’expériences inédites, le pio­nnier de Detroit nous pro­pose ce coup‐ci un nou­v­el album Plan­ets, mi‐classique mi‐électronique qu’il avait en ges­ta­tion depuis douze ans. Expli­ca­tions, alors que Jeff Mills a reçu ce week‐end, de la main de Jack Lang, les insignes d’Officier de l’Ordre des Arts et des Let­tres. 

Il a beau tou­jours bas­ton­ner son insub­mersible tube “The Bells” lors de ses DJ‐sets, comme en décem­bre 2015 à Paris pen­dant le for­mi­da­ble all night long que Weath­er Win­ter lui avait con­sacré, Jeff Mills aujourd’hui est ailleurs. Plus qu’aucun autre artiste élec­tron­ique, celui qui est né à Detroit il y a bien­tôt 54 ans n’a de cesse d’explorer des ter­rains de jeu nou­veaux pour dévelop­per sa musique, dev­enue trop à l’étroit dans un cadre stricte­ment tech­no. Tout a démar­ré en 2001 avec sa créa­tion d’une bande‐son pour le film mythique de Fritz Lang, Metrop­o­lis. En 2005, c’est lui qui le pre­mier, au grand dam de cer­tains puristes, fait se ren­con­tr­er la musique clas­sique et tech­no avec son pro­jet Blue Poten­tial en com­pag­nie de l’Orchestre Phil­har­monique de Mont­pel­li­er dirigé par René Koer­ing à l’occasion d’un fameux con­cert sous le Pont du Gard. Et les dernières fois où l’on a croisé sa route, c’était pour ren­dre compte de sa créa­tion pour la bande orig­i­nale de la fic­tion de Jacque­line Caux Man From Tomor­row ou de son cin­e­mix avec le pianiste clas­sique Mikhaïl Rudy sur des images du film culte inachevé de Clouzot, L’enfer. Sans oubli­er son récent pro­jet live ent­hou­si­as­mant Spi­ral Deluxe, hom­mage à ses racines jazz‐soul‐funk.

DANS LES ÉTOILES

Alors que l’on fête cette année les 25 ans de son label Axis, on n’imaginait pas Jeff Mills se lancer dans une sim­ple tournée de DJ‐sets pour hon­or­er l’évènement. Avec Plan­ets, le quin­quagé­naire con­cré­tise une his­toire qui a démar­ré il y a très longtemps, mais alors vrai­ment très longtemps, comme il nous le racon­te : “Dans mon enfance, j’ai été con­fron­té à The Plan­ets de Gus­tav Holst, j’avais assisté à des con­certs qui le jouaient.” Cette oeu­vre pour grand orchestre est com­posée de sept mou­ve­ments qui cor­re­spon­dent cha­cun à une planète du sys­tème solaire (d’où le nom). Holst, musi­cien bri­tan­nique a écrit cette poésie sym­phonique entre 1914 et 1917 et elle a été jouée pour la pre­mière fois à Lon­dres en sep­tem­bre 1918. Cette pièce très com­plexe exprime des sen­ti­ments dif­férents selon les planètes, par exem­ple Mars, “celui qui apporte la guerre”, Vénus “celle qui apporte la paix” ou encore Jupiter “celui qui apporte la gai­eté”. Vu la péri­ode, The Plan­ets est évidem­ment une sorte d’allégorie de la Pre­mière Guerre mon­di­ale. Qua­si­ment cent ans plus tard, alors que les temps sont égale­ment trou­blés, et que le spa­tio­naute Thomas Pes­quet incar­ne peut‐être les raisons de croire en un futur radieux, loin d’une terre épuisée par nos petites entre­pris­es, Jeff Mills apporte sa vision à l’oeuvre puis­sante de Gus­tav Holst. S’il a décou­vert The Plan­ets enfant, ce n’est que bien plus tard qu’il a eu l’idée de s’en empar­er : “En 2005, peu de temps après mon expéri­ence avec l’Orchestre Phil­har­monique de Mont­pel­li­er, j’ai com­mencé à imag­in­er à com­pos­er de la musique qui s’inspirerait de The Plan­ets. J’ai le sen­ti­ment que nos deux oeu­vres parta­gent une cer­taine vision au sujet de la manière dont les humains sont spir­ituelle­ment et physique­ment liés avec ces autres mon­des. Nous essayons que cela nous soit utile en les obser­vant pour en savoir plus sur eux.”

SAVOIR LÂCHER‐PRISE

La con­créti­sa­tion du pro­jet arrive encore plus tard en 2014 après l’expérience Light From Anoth­er World, qu’il mène avec l’Orchestre sym­phonique de Por­to où il s’aperçoit que cette for­ma­tion pos­sède en elle toutes les qual­ités pour s’adapter à la musique élec­tron­ique. Car la prin­ci­pale dif­fi­culté dans cette ren­con­tre entre la musique de Mills et de Holst réside “dans l’équilibre acous­tique entre les deux gen­res. Ça exige beau­coup d’attention, mais ce fut pos­si­ble grâce à l’ingénieur du son et à toute l’équipe, qui ont tra­vail­lé à cette har­monie”. Le mix­age en dol­by sur­round 5.1 dans les pres­tigieux stu­dios lon­doniens d’Abbey Road ayant apporté la touche finale d’homogénéité à un disque évidem­ment ambitieux. Plan­ets demande de l’auditeur un cer­tain “lâcher‐prise” pour se laiss­er emporter dans ces ful­gu­rances juste­ment bal­ancées entre élec­tron­ique et clas­sique, sans que l’une cherche à pren­dre le dessus sur l’autre. Elle sem­ble bien loin l’incompréhension qui avait agité la scène tech­no lors des pre­mières con­fronta­tions de Jeff avec la musique clas­sique : “Aujourd’hui la plu­part des per­son­nes dans la musique élec­tron­ique se ren­dent compte de mon intérêt véri­ta­ble pour le mélange des gen­res. Ils com­pren­nent aus­si que je ne recherche pas juste quelque chose pour laiss­er tomber la musique de danse. Au début de ma car­rière, comme beau­coup d’artistes tech­no, c’était un rêve de tra­vailler avec un orchestre sym­phonique, mais nous ne pen­sions pas que cela était pos­si­ble. Ma vision a tou­jours été la même et je peux vrai­ment la matéri­alis­er main­tenant, parce qu’à la fois dans la scène élec­tron­ique et dans la scène clas­sique, les gens ont envie aus­si de vivre ces expéri­ences.”

Si Plan­ets fait la part belle à la musique clas­sique, on retrou­ve égale­ment cette sorte de fil rouge dans la désor­mais longue car­rière du fon­da­teur d’Axis : son goût pour l’espace et la science‐fiction, les deux étant intime­ment liés chez lui : “Dans ma jeunesse, j’étais vrai­ment pas­sion­né de science‐fiction, c’est comme cela que j’ai décou­vert une cer­taine forme de musique clas­sique en écoutant les ban­des orig­i­nales de films ou de séries comme Star Wars, Lost In Space ou Time Tun­nel. En me plongeant dans ces musiques, j’avais l’impression de m’échapper men­tale­ment vers un autre monde. C’est quelque chose que je recherche depuis tou­jours.” Les audi­teurs auront‐ils eux aus­si le sen­ti­ment de décoller en écoutant Plan­ets ? On peut le penser, tant l’éculé terme de “voy­age”, que l’on évoque à tout bout de champ dès lors qu’il s’agit de musique élec­tron­ique, prend ici tout son sens. Reste main­tenant à Jeff Mills à accom­plir son souhait ultime : tra­vailler avec la Nasa. On lui donne rendez‐vous très vite.

Plan­ets, sor­ti sur Axis et disponible ici.

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