Juniore : yéyés d’aujourd’hui

Parce qu’il est dif­fi­cile de résis­ter à ce doux mélange de paroles un poil dépres­sives, de touch­es de surf pop et d’une grosse louche d’esthétique yé‐yé qui aurait per­du son inno­cence avec le pas­sage aux années 2000, on est allé pos­er quelques ques­tions au trio Juniore. Entre deux bouchées de ravi­o­lis, dans un resto de Gronin­gen au lende­main de leur pas­sage au fes­ti­val Euroson­ic, Anna Jean (chant), Swan­ny Elz­in­gre (bat­terie) et Samy Osta (pro­duc­tion, croisé par ailleurs der­rière Feu! Chat­ter­ton ou La Femme) nous ont don­né quelques nou­velles, hors de tout plan­ning pro­mo, juste parce qu’on com­mençait à s’inquiéter de leur retour deux ans après le char­mant Ouh Là Là.

Chanter en français devant un pub­lic non‐francophone, c’est un chal­lenge ?

Anna Jean : Il y a un truc d’assez libéra­teur là‐dedans, par moment : tu sais que les gens seront moins attachés à ce que tu es en train de racon­ter. Ils essayent de com­pren­dre dif­férem­ment le ton et l’atmosphère des chan­sons – car on est un groupe à chan­sons, ce n’est pas de la poésie, mais on racon­te toute de même des his­toires. C’est assez mar­rant de les chanter devant des gens qui ne les com­pren­nent pas néces­saire­ment, mais tu sens qu’ils s’attachent et sont récep­tifs à autre chose. Et puis il y a beau­coup de références anglo‐saxonnes dans notre musique.

Vous avez récem­ment par­ticipé à la BO du film Les Fauves avec Lily‐Rose Depp, Camille Cot­tin et Lau­rent Lafitte. Com­ment ça s’est passé ?

Anna Jean : C’est très joli film plein d’adolescence, et aus­si un peu dark. Le réal­isa­teur, Vin­cent Mari­ette, nous a demandé de jouer un morceau dans le film, à la Twin Peaks, où on ferait une appari­tion dans un bal de camp­ing. C’était hyper rigo­lo, on a repris un titre d’un mon­sieur anglais qui n’a écrit dans sa vie que des chan­sons sur des foot­balleurs, des gen­res de séré­nades, dont une pour Eric Can­tona. Dans les années 90, cet Anglais a fait chanter cette chan­son par une Brésili­enne il me sem­ble, avec un français un peu approx­i­matif. Et on a repris ça, avec des paroles assez folles, comme “Eric, ton nez est long comme une nuit d’été”.

Il y a de toute façon de la musique de films dans vos chan­sons…

Samy Osta : Oui c’est voulu ! Mor­ri­cone, Car­pen­ter, les musique util­isées dans les films de Taran­ti­no… Pour moi qui pro­duit la musique du groupe, c’est une source d’inspiration très claire.

Juniore est un groupe très référencé : on pense aux yéyés, à François Hardy, mais en effet aus­si à Taran­ti­no… On vous présente par­fois sous l’angle “les années 60 sont de retour, sortez les jupes à pois”, ça vous agace ?

Anna Jean : Oui et non car j’ai vrai­ment l’impression qu’on est à l’inverse du courant – il n’y a aucune pré­ten­tion là‐dedans, je pense sim­ple­ment qu’on a raté plein de trains, y com­pris celui des années 80, qui est plus dans l’air du temps aujourd’hui. Si les années 60 revi­en­nent avec nous alors que les années 80 sont partout, ça me va.

Samy Osta : Quitte à choisir, quitte à se faire cat­a­loguer même, autant se posi­tion­ner sur des trucs qu’on aime vrai­ment ! Il vaut mieux être influ­encé par François Hardy, Dutronc etc. que d’être les nou­velles sous‐Christine & The Queens ou les nou­veaux sous‐Tame Impala, qui exis­tent aujourd’hui et font leur truc bien mieux que nous. Il y a plein de groupes français qui man­quent d’identité et qui vont aller s’inspirer d’artistes qui leur sont con­tem­po­rains, je trou­ve ça totale­ment sans intérêt. Mais on n’a pas voulu refaire les années 60 comme dans les années 60 : ça aurait été impos­si­ble. La vie était dif­férente, l’air était dif­férent, la bouffe était dif­férente. Sur notre dernier album, on a voulu mod­erniser tout ça, et ren­dre ces influ­ences plus per­son­nelles, tout sim­ple­ment pour se les appro­prier. Et même si c’est très référencé, on a des pat­terns de bat­terie qui ne datent pas du tout des années 60 et peu­vent être emprun­tés au rap des années 90 par exem­ple, comme dans “A la plage”.

Les textes sont par­fois assez tristes, som­bres, durs… Parce que notre époque est plus triste, som­bre et dure qu’il y a 50 ans ?

Anna Jean : Oui, claire­ment ! Je pense qu’on a une néces­sité de racon­ter ces choses‐là que l’on vit, au quo­ti­di­en. Je les réduis à des espèces de petites anec­dotes que moi je trou­ve légères ou ado­les­centes – ou alors je suis peut‐être une per­son­ne hyper som­bre (rires). Par exem­ple “Panique” : je trou­ve qu’on vit dans un monde plein de panique juste­ment, avec une peur de grandir dans notre société que per­son­ne ne recon­naît vrai­ment, où tout est nou­veau et à la fois en déclin, où on t’annonce la fin du monde toutes les 5 min­utes, entre les prob­lèmes écologiques, poli­tiques, économiques, de fer­til­ité… Je n’ai pas vrai­ment envie de racon­ter ça, tout le monde en par­le tous les jours. Mais j’en ai tout de même le besoin. Alors j’écris ça sous la forme d’une petite anec­dote un peu rigolote d’une fille qui perd tous ses moyens quand elle voit le garçon qui lui plaît. Mais c’est imprégné de notre époque, d’une cer­taine façon. Fon­da­men­tale­ment, si j’ai un côté som­bre, j’aime bien rigol­er tout de même ! (rires)

Utilis­er des anec­dotes a pri­ori légères pour par­ler de sujets un peu plus lourd, c’est quelque chose que l’on retrou­ve égale­ment sur le morceau “En retard”, qui sonne comme un hom­mage au “7 heures du matin” de Jacque­line Taieb. On part d’une his­toire anodine de retard au boulot, pour finale­ment com­pren­dre à la toute fin que le per­son­nage est égale­ment en retard sur ses règles, avec tout ce que cela peut impli­quer…

Anna Jean : Com­plète­ment !

Samy Osta : C’est comme un film, avec un coup de théâtre.

Anna Jean : Et puis on ne par­le jamais des règles ! Pourquoi ? C’est quand même impor­tant dans une vie de femme. On ne par­le pas non plus de ce que c’est qu’être une fille et d’avoir ce genre de préoc­cu­pa­tions, de se deman­der si tu n’es pas en retard. Ça peut servir à ça aus­si d’avoir une petite musique légère pour racon­ter des trucs un peu impor­tants, pas tout le temps, mais de temps en temps.

Est‐ce que ce réc­it de la féminité est quelque chose qui se retrou­vera plus régulière­ment dans vos prochaines sor­ties ?

Anna Jean : Je crois que ça reste un thème parce qu’on le vit. Ce groupe, c’est le reflet, certes un peu imag­i­naire et fan­tasque, de ce qu’on vit. Des ques­tions qu’on se pose tous les jours, des dis­cus­sions qu’on a. Mais c’est com­pliqué, on n’a pas non plus envie que ça devi­enne un gim­mick, ni un fond de com­merce sur lequel tu te posi­tionnes parce que c’est dans l’air du temps et que tout d’un coup tout le monde est éco­lo et fémin­iste. On a envie que ce soit un tout petit plus pro­fond que ça. Donc oui, on en par­lera, mais pas sys­té­ma­tique­ment, c’est un sujet par­mi d’autres.

Ouh Là Là, votre dernier disque, est sor­ti il y a deux ans tout pile. Vous pré­parez un nou­v­el album ?

Samy Osta : Exacte­ment ! En fait, après l’exploitation nor­male et française de l’album il y a deux ans, je me suis vite lassé et les filles aus­si : on s’est tapé toutes les MJCs et pleins de fes­ti­vals, et pour un pro­jet comme le nôtre ça ne sert pas à grand‐chose, parce que ce n’est pas la meilleure manière de faire décou­vrir notre musique. On était pro­gram­mé sur des fes­ti­vals qui n’étaient pas du tout rac­cord avec notre son, en étant par exem­ple sur une soirée le seul groupe avec une gui­tare ou une bat­terie, ou les seuls qui ne fai­saient pas du ska. C’était com­pliqué de trou­ver notre place. On s’est dit qu’on allait repren­dre tout ça nous même, en s’ouvrant à l’étranger. Ça nous a rajouté un an de boulot et de dates sur ce disque, c’est pour ça qu’il s’est passé deux ans sans que l’on sorte d’album. Mais on tra­vaille sur le prochain là. Il y aura plus de chan­sons, et on espère le sor­tir à l’automne !

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