Konono n°1 et Batida : électrochoc africain

Extrait du numéro 91 de Tsu­gi (avril 2016)

Dans le garage foutraque qui lui sert de stu­dio à Lis­bonne, le pro­duc­teur Bati­da a bricolé des beats aux effets ter­ri­ble­ment hal­lu­cinogènes avec les Con­go­lais de Konono N°1. Le résul­tat, un album où leurs univers se confrontent.

On dirait un jou­et d’enfant. Un objet qu’on sort de sa poche, et dont on fait vibr­er les lamelles métalliques pour obtenir de petites étin­celles sonores. Même son nom, le “piano à pouce”, paraît désuet. Pour­tant, dans plusieurs pays d’Afrique, cet instru­ment accom­pa­gne les célébra­tions essen­tielles de la vie, de la nais­sance au décès. “Le likem­bé, comme on l’appelle au Con­go, est un monde à lui tout seul, explique Vin­cent Kenis, pro­duc­teur his­torique de Konono. Il est très spé­ci­fique­ment conçu pour repro­duire une tra­di­tion vil­la­geoise où chaque musi­cien se posi­tionne en cer­cle et souf­fle dans une trompe en ivoire. Cha­cun joue une seule note : une trompe pour le ré, une trompe pour le do. Ensem­ble, les mem­bres du vil­lage recon­stituent ain­si une mélodie très rapi­de et très vir­tu­ose. Mais les trompes en ivoire ne sont pas faciles à trans­porter, et quand quelqu’un doit quit­ter le vil­lage pour voy­ager, il emporte plutôt un likem­bé. Chaque lame du likem­bé représente une trompe, donc un musi­cien de la com­mu­nauté. C’est comme si on avait un vil­lage minia­ture entre les mains.” 

Ce vil­lage sym­bol­ique, Mawan­gu Mingie­di y avait instal­lé l’électricité dans les années 60. À l’époque, le prési­dent Mobu­tu voulait que le Zaïre impres­sionne par sa moder­nité, et il dis­tribuait du matériel aux grands orchestres de son pays : amplis, câbles, micros, gui­tares… En util­isant des aimants récupérés sur des alter­na­teurs de voiture, Mawan­gu, alors jeune musi­cien prêt à toutes les expéri­men­ta­tions, déci­da d’y branch­er son likem­bé. L’ampli se mit à cracher un son noisy, pas si loin de celui d’une Fend­er améri­caine tor­turée par Bo Did­dley, ce qui devint la mar­que de fab­rique de son petit orchestre, Konono N°1.

DÉTOURNEMENT DE KUDURO

Presque un demi-siècle plus tard, ce son déli­rant fut immor­tal­isé par Vin­cent Kenis sur Con­gotron­ics en 2004, un pre­mier album qui fit hal­lu­cin­er la planète tout entière avec, en plus des likem­bés élec­triques, une bat­terie con­sti­tuée de boîtes de con­serve recy­clées, et un méga­phone en guise de micro. Konono a été pro­gram­mé dans les meilleurs fes­ti­vals rock et élec­tro à tra­vers le monde, de Sónar à Coachel­la. “Jimi Hen­drix serait fier… Étour­dis­sant, dansant et fréné­tique !”, pouvait-on lire dans Newsweek. De grands artistes con­tem­po­rains les ont sol­lic­ités spon­tané­ment, Björk sur son album Vol­ta et Her­bie Han­cock sur The Imag­ine Project, pour ne citer qu’eux.

L’un des pre­miers fans de Konono se nomme Pedro Coquenão alias Bati­da, DJ et pro­duc­teur ango­lais de nais­sance, qui mixe les Konono dans ses sets depuis dix ans à Lis­bonne, la ville où il réside. Bati­da, dont le nom sig­ni­fie sim­ple­ment “beats” en por­tu­gais, affec­tionne lui aus­si les digres­sions et les sor­ties de piste. Dis­ci­ple du kuduro, ce style élec­tron­ique ango­lais, il bous­cule le genre en le (re)mixant avec du sem­ba, de l’afro-house, du dance­hall, de la pop africaine, des sam­ples des Clash, des rythmes de car­naval, des raps argo­tiques, des sirènes de pom­piers des rues de Luan­da, et autres délir­i­ums sonores indi­ci­bles. Deux albums sur le label anglais Sound­way résu­ment tout cela bien mieux que la phrase précé­dente, et en les écoutant, on com­prend pourquoi Stro­mae ou Damon Albarn en sont fans. Bati­da est l’un des trublions les plus ingénieux de cette nou­velle ful­gu­rance élec­tro noire qui incendie les dance­floors de Johan­nes­burg jusqu’à Tokyo. “La musique africaine est très aven­tureuse, très créa­tive. Quand je pense à toutes les musiques que l’on peut enten­dre aujourd’hui sur ce con­ti­nent, c’est fou ! À Luan­da, il n’y a que qua­tre ou cinq ans qu’Internet marche pleine­ment toute la journée, donc cer­tains artistes ont dévelop­pé des styles dif­férents, sans trop écouter de ce qui se fai­sait ailleurs dans le monde. J’admire des artistes comme MCK et Mona Dia Kidy pour le rap ou Os Tur­bantes pour le kuduro. Les jeunes de chez nous aiment les tam­bours et les instru­ments tra­di­tion­nels autant que l’électro minimale.” 

Acci­dent aus­si improb­a­ble qu’excitant : cette tor­nade numérique incar­née par Bati­da a ren­con­tré les likem­bés en bois et métal de Konono N°1 (même si le fon­da­teur est aujourd’hui dis­paru, c’est son fils Augustin, qui mène l’escadron con­go­lais). Après une pre­mière ren­con­tre dans les couliss­es du Casa De Musi­ca à Por­to, un dîn­er est organ­isé à Brux­elles par Vin­cent Kenis et Marc Hol­lan­der du label Crammed. Quelques mois plus tard, Bati­da reçoit le groupe dans son garage bor­délique à Lis­bonne. Au pro­gramme, une petite semaine d’enregistrement et deux con­certs, avec l’espoir que ce crash des cul­tures se trans­forme en clash audi­ble. Vin­cent Kenis explique la dif­fi­culté de l’entreprise : “Bati­da envis­ageait sûre­ment l’enregistrement comme une expéri­men­ta­tion, mais les musi­ciens de Konono expri­ment une tra­di­tion. Ils font ce qu’ils savent faire du mieux qu’ils peu­vent. La recherche sonore, la quête d’un nou­veau son, ce n’est pas leur préoc­cu­pa­tion. Et puis ils n’avaient jamais été dans la sit­u­a­tion un peu stres­sante du stu­dio, je les avais tou­jours enreg­istrés chez eux, ou dans la rue à Kin­shasa. Heureuse­ment, l’ambiance était déten­due dans le garage de Bati­da. C’est un endroit chaleureux, une cav­erne d’Ali Baba avec des col­lec­tions de pagnes sur les étagères, et un bidon d’essence sur lequel il a instal­lé des inter­rup­teurs qui lui ser­vent à déclencher des sam­ples. Tout ça ne les a pas vrai­ment dépaysés.” Il faut dire que Bati­da a tout prévu : des chauffages d’appoints, des litres de choco­lat chaud, des vis­ites du gui­tariste Papa Juju, de la chanteuse Sel­ma Uamusse, et du slameur MC AF Diaphra, tous invités sur le disque. 

© Vera Marme­lo

COURSE-POURSUITE À 130 BPM 

Dès leur débar­que­ment à Lis­bonne, Konono se jette donc avec fer­veur dans l’enregistrement. Ils déposent l’intégralité de leurs nou­veaux morceaux sur le disque dur de Bati­da en moins de 48 heures. Mais un événe­ment change le cours de l’histoire de ce disque. Leur con­cert au Lux, la boîte hype située sur les docks de la ville, reste comme un sou­venir inou­bli­able. “Cinq min­utes avant le con­cert, le likim­bé d’Augustin ne fonc­tion­nait pas, racon­te Bati­da. Impos­si­ble de le branch­er dans les enceintes de la dis­cothèque. Je me suis retrou­vé à jam­mer avec le bat­teur de Konono pour amuser un peu le pub­lic qui attendait… Mais le prob­lème a duré 45 min­utes ! On était tous stressés, car son likem­bé est l’instrument cen­tral de l’orchestre, et pen­dant ce temps, le pub­lic a com­mencé à ren­tr­er dans notre jam, à par­ticiper, à crier, l’intensité est mon­tée, et on s’est lâché sur scène. Quand le son du likem­bé a fini par sor­tir dans les enceintes, les gens sont devenus fous, l’ambiance a explosé, c’était génial !” 

En une soirée, Konono sem­ble avoir soudain pris la mesure de ce que Bati­da pou­vait apporter à sa musique. De retour au stu­dio pour finir la semaine d’enregistrement, ils déci­dent ensem­ble de tout repren­dre à zéro. Cette fois, à chaque prise, ils recherchent cette énergie, cette générosité, et cet altru­isme qui les a tran­scendés sur la scène du Lux. “Qua­si­ment tout ce qu’on peut enten­dre sur l’album a été fait pen­dant ces deux derniers jours. Lorsque j’ai voulu ajouter des beats et des touch­es élec­tron­iques à cer­tains de leurs morceaux, j’ai con­staté que leur tem­po naturel était très proche du mien. Dans le kuduro, on roule sou­vent à plus de 130 BPM, et c’est un tem­po facile pour eux, ils me suiv­ent sans prob­lème. Mais ses sim­i­lar­ités ne sont pas éton­nantes, car beau­coup de musi­ciens con­go­lais vivent à Luan­da, et il y a aus­si de nom­breux Ango­lais ayant fui la guerre d’indépendance aujourd’hui instal­lés au Con­go. L’échange entre les deux pays dure depuis des décen­nies, des siè­cles même.” Et Vin­cent Kenis con­firme à son tour que la ren­con­tre a finale­ment bien tenu ses promess­es, autant spir­ituelle­ment qu’artistiquement : “Le bat­teur de Konono frappe sur une bat­terie qui est en fait une poubelle : un ensem­ble d’éléments ramassés dans la rue, assem­blés et ampli­fiés comme il peut… Et il est passé directe­ment de ce drum kit archaïque au pad élec­tron­ique de Bati­da, ça l’a vrai­ment beau­coup mar­qué. Cet échange de groove a été très intéressant.” 

Si les huit titres se ressem­blent tous un peu, l’album Konono n°1 Meets Bati­da pro­pose une tex­ture sonore sin­gulière, inédite. Cliquez sur “play”, ou posez le vinyle sur une pla­tine en choi­sis­sant n’importe quel morceau, vous recon­naîtrez le son de ce disque dès les pre­mières sec­on­des. Konono, Bati­da et Vin­cent Kenis ne se sont pas con­tentés de fusion­ner la tra­di­tion du likem­bé dans les machines, ils ont aus­si tis­sé des con­nex­ions dig­i­tales avec des cadences qui pren­nent racine de l’autre côté de l’Atlantique, dans les Caraïbes ou au Brésil par exem­ple. Le fon­da­teur de l’orchestre con­go­lais, Mawan­gu Mingie­di, qui avait élec­tri­fié son likem­bé dans les années 60 avec la ferme inten­tion d’en faire un instru­ment mod­erne et indé­mod­able, doit cer­taine­ment se déhanch­er avec bon­heur sur un dance­floor céleste : son piano à pouce est pleine­ment entré dans l’ère numérique. (David Commeillas)

Konono n°1 Meets Bati­da (Crammed Discs/Wagram), sor­ti le 1er avril. 

(Vis­ité 320 fois)