Crédit : Gwenola Coic.

Krismenn, breizh power !

Arti­cle extrait de Tsu­gi 101, disponible à la com­mande ici.

Kris­menn rappe en bre­ton, mais sa musique dépasse large­ment le cadre hip‐hop pour s’éclater dans une élec­tron­ique som­bre et habitée. 

Désor­mais, on ne par­lera plus de Man­au lorsque l’on évo­quera le rap en Bre­tagne. Rien que pour cela, remer­cions Christophe Le Menn alias Kris­menn. Loin des facil­ités folk­loriques des “auteurs” de la Tribu de Dana, Kris­menn vient de réalis­er un pre­mier album fasci­nant, entière­ment chan­té en langue bre­tonne, qui explore bien au‐delà des fron­tières du hip‐hop pour vers­er dans une élec­tron­ique étrange. Une musique aus­si atyp­ique que le par­cours de son auteur. Jusqu’au col­lège, pour­tant rien de très orig­i­nal dans les goûts musi­caux d’un ado qui écoute en boucle Rage Against The Machine. C’est au lycée qu’il se pas­sionne pour les musiques tra­di­tion­nelles et bien enten­du la musique bre­tonne dont il écoute en boucle les archives sonores. Christophe se lance alors dans le chant a cap­pel­la et joue de la gui­tare dans les fest‐noz. Le rap, il ne le ren­con­tr­era que bien plus tard, à 23 ans (il en a 36 aujourd’hui), lors d’un voy­age au Québec où il rejoint sa copine de l’époque : “C’est là‐bas que j’ai enten­du des gens rap­per en français, ce fut une révéla­tion, cela m’a don­né envie d’écrire en bre­ton.” nous explique‐t‐il au télé­phone depuis Callac, en pleine forêt du Cen­tre Bre­tagne où il réside.

Bien lui en a pris. Tout au long de ‘N om Gus­tu­miñ Deus Deñ­val­i­jenn (S’habituer à l’obscurité), on s’aperçoit que le Bre­ton sonne beau­coup mieux que le français lorsqu’il s’agit de dérouler un flow impétueux mais aus­si onirique car chez Kris­men, rap­per dans cette langue est une reven­di­ca­tion en soi. “Ce serait exprimer deux fois la même chose que de rap­per en bre­ton et de le dire dans les textes. C’est intro­spec­tif au niveau des paroles. Ce n’est pas du rap mil­i­tant. Je me laisse porter par la rime et cela crée des images un peu étranges qui finis­sent par me par­ler. Je préfère ten­ter d’élaborer une oeu­vre poé­tique, et à tra­vers cette créa­tion, exprimer que l’on trou­ve impor­tant de par­ler cette langue. Tous nos grands‐parents par­lent bre­ton, alors que nos par­ents ne le con­nais­sent pas. Peu de gens trou­vent ça bizarre, alors que si on dis­ait ‘main­tenant tous nos enfants vont par­ler unique­ment anglais’, cela soulèverait des protes­ta­tions.”

Si par son rap et son chant Kris­menn nous attire dans des ambiances irréelles, ce n’est pas seule­ment en rai­son des sonorités inhab­ituelles à nos oreilles du bre­ton, c’est aus­si parce qu’il a su com­pos­er des musiques pro­fondes et belles, dont les cli­mats évo­quent à la fois l’étrangeté d’un Sig­ur Rós (“Liv Mut”) ou la douceur ténébreuse d’un James Blake (“Leusk d’o’r an didrouz”). Pour le jour­nal­iste enseveli chaque matin sous une pile de pro­duc­tions musi­cales inter­change­ables, c’est un bon­heur de tomber sur une telle pépite. Impos­si­ble de l’imaginer sor­tir ailleurs que du cerveau de Kris­menn, dont on inter­prétera les mots de “Hun­vre­où Mer­glet” comme un sen­si­ble auto­por­trait : “Cha­cun est étrange à sa manière. Il n’y a que ceux qui ont l’esprit tor­du qui peu­vent tenir le coup. Quand on est mal­mené de tous côtés, on s’en fout d’être pris pour un paumé.” Pré­ci­sion utile : nous ne nous sommes pas mis au bre­ton, tous les textes sont traduits dans le livret.

Si vous êtes plutôt Spo­ti­fy : 

N om Gus­tu­miñ Deus Deñ­val­i­jenn (S’habituer à l’obscurité) (PIAS), sor­ti le 14 avril.

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