©Kevin Condon

L’album du mois : Fontaines D.C.

Chronique de A Hero’s Death de Fontaines D.C. par Antoine Gail­hanou, pub­liée dans le Tsu­gi 132 (juil­let 2020)

 

Art­work

Ce n’est plus un secret : le punk bri­tan­nique est en plein renou­veau. Des groupes comme Slaves ou Idles sont désor­mais bien instal­lés dans le paysage, et chaque année voit éclore de nou­veaux groupes for­mi­da­bles, qu’on par­le de Shame ou des Irlandais The Mur­der Cap­i­tal. Mais ce sont bien d’autres Irlandais qui ont raflé la mise en 2019 : Fontaines D.C., avec leur pre­mier album Dogrel. Mal­gré des com­po­si­tions par­fois un peu sim­plistes, il sédui­sait grâce à sa pro­duc­tion brute au ser­vice de paroles par­faite­ment ciselées. Reste que la for­mule ne pou­vait pas soutenir un sec­ond album : il fal­lait se renou­vel­er. Et plutôt que de mon­ter en inten­sité, le groupe, sûr de ses forces, a choisi de calmer le rythme, pour nous don­ner l’essentiel de son style. Tout élé­ment super­flu est aban­don­né, aboutis­sant à une pro­duc­tion épurée, et à des tem­pos plus réduits. Rien n’est vrai­ment nou­veau : ni ces rythmes lanci­nants étirés jusqu’à la folie, ni cette ten­sion sourde, ni ces paroles répétées comme des mantras. Mais plus rien ne tombe dans le rouge des déci­bels, tan­dis que les sons gag­nent en pro­fondeur. Ce min­i­mal­isme fait de chaque morceau un flux sonore, où la ten­sion est à la fois con­tenue et entretenue patiem­ment. Main­tenue à chaque instant au point de rup­ture, sans jamais vrai­ment explos­er, elle évolue sans cesse.

Pour autant, cette arid­ité appar­ente des com­po­si­tions n’a rien de stérile. En aban­don­nant tout élé­ment démon­stratif, le groupe se mon­tre d’un prag­ma­tisme froid vis-à-vis du monde qui nous entoure. Mais il se recen­tre aus­si sur la lumière qui peut en émerg­er. Pour cela, Fontaines D.C. con­voque égale­ment une cer­taine pop désuète, celle d’un Phil Spec­tor par exem­ple, mêlant à ses gui­tares froides des chœurs pleins de can­deur, en par­ti­c­uli­er sur le sin­gle homonyme. Mal­menés, salis, ces sons naïfs pren­nent une tour­nure ironique, ambiguë, mais jamais cynique. Ils incar­nent plutôt les oppo­si­tions entre ombre et lumière qui par­courent notre monde. Cela donne des titres de punk sous pres­sion, mais aus­si l’autre face de la médaille : une suc­ces­sion de fan­tas­tiques bal­lades.

Dans la lignée de “ Dublin City Sky ”, qui con­clu­ait Dogrel, on a ici pas moins de qua­tre titres mélan­col­iques, dont “ Sun­ny ” qui va jusqu’à sor­tir les chœurs féminins et les cordes. L’économie de moyens fait alors jail­lir l’émotion dans toute sa pureté et sa com­plex­ité : mélan­col­ie, rage, bien­veil­lance, désil­lu­sion, nos­tal­gie, tout se téle­scope. Cette sim­plic­ité per­met aus­si de met­tre en avant le tal­ent d’interprète du chanteur, Gri­an Chat­ten et son mer­veilleux accent irlandais, aus­si à l’aise dans un reg­istre croon­er cré­pus­cu­laire que punk tour­men­té à la Alan Vega. Avec ses atouts, le groupe aurait pu devenir le héros de la scène punk, avec des morceaux exal­tants et fédéra­teurs. Mais il choisit de pren­dre du recul, de se recen­tr­er sur ses forces, et de frap­per de manière détournée. Plutôt que d’être les Bea­t­les de ce revival, ils choi­sis­sent délibéré­ment d’en être les Kinks : à part, certes, mais pro­fondé­ment sincères dans leur point de vue. Se détachant du bruit ambiant, le groupe nous rap­pelle que le monde est âpre, froid, cynique, mais aus­si pro­fondé­ment ambigu et tra­ver­sé de moments lumineux. Sans ori­peaux, sans arti­fices.

Artiste : Fontaines D.C.
Album : A Hero’s Death
Label : Par­ti­san Records
Date de sor­tie : 31/07/2020
Band­camp

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