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29 octobre 2021

L’histoire derrière « 10 000 Hz Legend », l’album le plus ambitieux de Air

par Jacques Simonian

Il y a 20 ans, le légendaire duo Air, formé par Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel, sortait un disque qui jusqu’ici reste le plus complexe de leur discographie. 10 000 Hz Legend est aujourd’hui réédité grâce à la technologie Dolby Atmos, une expérience sonore voire sensorielle qui lui offre une seconde jeunesse, en écoute exclusive sur Apple Music jusqu’à sa sortie officielle le 5 novembre. À cette occasion, Tsugi a rencontré JB Dunckel et Bruce Keen, l’ingénieur du son enrôlé lors de cette épopée.

Propos recueillis par Sylvain Di Cristo.

Revenons en arrière, au passage à ce nouveau millénaire. À cette époque où la planète craint un bug sans précédent, la France est au centre des attentions musicales, notamment grâce à cette vague French Touch qui déferle sur le monde. Au côté des Daft Punk pour ne citer qu’eux, un autre duo s’impose en fer de lance de ce mouvement. Il s’appelle Air, et ses membres fondateurs, Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel – Versaillais d’origines, Parisiens d’adoptions – sont en train de définir les contours d’une musique d’avant-garde. Avec cette pop séduisante et léchée, flouant toujours plus la frontière entre sonorités analogiques et numériques, ils posent les jalons d’un style qui plus tard en inspirera plus d’un. Ce mariage original des genres exploré dès leur premier album, Moon Safari, paru en 1998, leur permet rapidement de jouir d’une cote aussi élevée que leurs amis masqués, en France, comme à l’étranger. Justement, pour leur disque suivant, la paire s’envole aux États-Unis.

Là-bas, une certaine Sofia Coppola, qui, comme son père, va se lancer dans la réalisation de longs-métrages, les réclame pour se charger de la bande originale de son film Virgin Suicides (2000). En résulte un deuxième essai, partageant son titre avec l’œuvre visuelle qui, même s’il fonctionne bien en France, décontenance un peu les Anglais. Quoi qu’il en soit, les frenchies sont au top de leur forme. Ils multiplient les concerts et croquent à pleine dent les joies que cette vie peut leur offrir. Tout ça, jusqu’à revenir en studio pour la conception de 10 000 Hz Legend. Avec cet album que la major Virgin a accepté de produire, Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel se retrouvent dans une situation inédite : comment se renouveler ? Que vont-ils bien pouvoir proposer pour qu’à nouveau leur musique évolue et que leur public soit surpris ? Maintenant que le décor est planté, place à la discussion avec les acteurs concernés.

« C’était l’apogée de notre carrière : on était au top. » Jean-Benoît Dunckel

 

Pourriez-vous me préciser un peu le contexte de ce disque ? Dans quel état d’esprit étiez-vous ? Vous aviez déjà sorti Moon Safari qui était un gros succès, puis The Virgin Suicides

Jean-Benoît Dunckel : Avec ce film, on a voyagé aux États-Unis et on a rencontré Brian Reitzell, le « music supervisor » de Sofia Coppola, qui est aussi batteur, assez rock d’ailleurs. Il nous a présentés à d’autres musiciens, ceux de Beck notamment. Dès le départ, on voulait faire un projet spécial, grand, psychédélique, ultra spatial. On avait envie d’essayer d’exploiter au maximum nos instruments électroniques, mais aussi mettre de l’orchestre et convier de nouveaux intervenants. C’est pour cela que Justin Meldal-Johnsen, Roger Joseph Manning Jr. et Beck jouent sur ce disque. C’est un projet multifacette.

On dit de cet album que c’est le plus expérimental que vous ayez fait. Vous aviez cette volonté de proposer quelque chose que vous n’aviez jamais essayé ? De vous dépasser ?

JBD : Oui. On avait renoncé à faire un single radio qui puisse passer en Angleterre ou en Europe. On voulait juste créer la musique la plus surprenante et profonde possible pour vraiment inscrire l’album dans le temps. On savait que, politiquement, ça allait sûrement déstabiliser nos fans et la presse. Mais c’était ça ou mourir : faire un « Moon Safari 2 » aurait été bien accueilli en Angleterre, mais on serait mort ensuite. On n’aurait suscité aucun intérêt. Puis avec le groupe, avant Moon Safari, on était à Paris, dans nos disques et ce qu’on connaissait de la musique… Mais après, on a tellement voyagé et découvert de choses. Que ce soit à travers les concerts, les rencontres avec d’autres artistes, les live télévisés, les festivals… On voyait tous ces trucs qui se passaient autour de nous et ça a stimulé notre imagination : on était en 3D, en pleine ébullition. On avait vraiment cette volonté de toucher à tout. 

 

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Côté ingénieur son, vous deviez suivre cette envie-là ? Innover peut-être aussi ?

Bruce Keen : Non, ils avaient déjà une idée très précise de ce qu’ils voulaient. Les artistes sont totalement à l’origine de ce qu’on retrouve sur la bande. C’était évidemment incroyable d’aller à Capitol pour enregistrer les cordes, de se rendre à Bomb Factory et enregistrer les magnifiques batteries, de capturer la voix de Beck au Sound Factory d’Hollywood… C’est vrai qu’on était dans des conditions démentes. Puis c’est la première fois qu’on se libérait de la bande et qu’on se servait de Pro Tools, ça avait un côté novateur. Bon, on ne l’utilisait pas encore avec les plug-ins et tout ça, mais plus comme un magnétophone où c’était facile de déplacer, de monter…

« On était fasciné par le son « fat » : les énormes drums et sons d’orchestres. On voulait de la puissance. »

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Peut-on dire de ce disque qu’il est une synthèse entre la technologie la plus pointue que vous ayez eue à ce moment-là et vos envies expérimentales ?

JBD : Oui. Tout a commencé au petit studio Apollo de la rue de l’Abbé Grégoire à Paris [lieu où ont aussi été enregistrés L’incroyable vérité (2001) de Sébastien Tellier et Analog Worms Attack (2000) de Mr Oizo, ndlr], où l’on a fait la structure. Ensuite, nous sommes allés à Los Angeles pour enregistrer des orchestres et faire d’autres prises. Juste après le retour de notre tournée et l’aventure The Virgin Suicides, je me souviens de l’état dans lequel j’étais… On revenait de deux ans où l’on a joué nos précédentes œuvres et j’avais envie de créer des choses nouvelles. Cette fois, avec Nicolas, on voulait proposer quelque chose de novateur. Ça tombait bien : la promo s’était stabilisée et on pouvait rester à Paris. Tous les jours, on bossait, puis on rentrait voir nos familles. Après dîner, on retournait travailler. On partait hyper tard, ce qui n’était pas au goût des voisins qui nous le faisaient savoir ! Je me souviens aussi que, lorsque Michael Stipe [chanteur et parolier de R.E.M., ndlr] est venu nous voir, il était choqué que nous soyons dans un truc tout petit, bizarre… Il ne comprenait pas pourquoi on passait autant d’heures en studio. Lui, ou de façon plus générale, tous les grands groupes anglais, s’enferment au maximum un mois. Ils enregistrent et puis c’est terminé ! Nous, c’était hyper long. Le processus a duré un an et demi. D’abord rue de l’Abbé Grégoire, puis on a été à Los Angeles, ensuite je crois qu’on a refait des prises à Paris, et encore après, le mixage…

BK : Même si je connaissais Air, je n’étais pas trop dans la pop à l’époque. Lorsqu’ils m’ont parlé de leur projet, j’étais très surpris de la direction souhaitée : j’ai eu l’impression qu’ils voulaient faire les nouveaux Pink Floyd. J’ai découvert petit à petit les morceaux. Que tout prenne sens au fur et à mesure, ça donnait beaucoup d’inertie au projet. On était vraiment dans un truc d’énergie qui était très impressionnant à l’époque.

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Artwork

 

À propos du Studio Apollo, Julien Doubey, l’un des assistants de l’époque, se rappelle : « Avec mon collègue Julien Marty qui a beaucoup bossé sur l’album, nous étions impressionnés par l’importante collection de synthés et boîtes à rythmes vintages ; un vrai musée et rêve de geek. Au départ, il n’y avait pas d’ingés son et c’est nous, les assistants, qui faisions les séances et les branchements. Nicolas et JB n’avaient pas de rituels particuliers, sauf peut-être Jean-Benoît qui venait souvent s’entraîner au piano classique, seul. Ils étaient très complémentaires : JB aux claviers et Nicolas aux guitares et basses. »

 

 

 

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Avec cet album, vous aviez donc un objectif défini. Est-ce que vous aviez le sentiment de l’avoir atteint une fois ce dernier sorti ?

JBD : Oui, mais on était déçus des critiques. Les Anglais, par exemple, parlaient de « prog-rock », alors que ce n’était pas du tout ça. On ne voulait pas non plus faire du « rock blues », mais vraiment de la musique électronique psychédélique. On avait l’ambition d’inventer un nouveau style de musique électronique, hyper spatial — même si c’est très prétentieux dit comme ça. On était fasciné par le son « fat » : les énormes drums et sons d’orchestres. On voulait de la puissance.

On était en promo au Japon et pendant une émission un gourou était là. Une spectatrice lui demande : « L’album de Air à paraître, il va marcher ? » Et il lui répond : « Un petit peu maintenant, mais beaucoup dans le futur. »

Êtes-vous satisfaits de cet album ?

JBD : Oui. Je me souviens d’une anecdote marrante. On était en promo au Japon et pendant une émission un gourou était là. Le public lui posait directement des questions. C’était plus un médium en réalité, il avait des sortes de visions. D’un coup, une spectatrice lui demande : « L’album de Air à paraître, il va marcher ? » Et il lui répond : « Un petit peu maintenant, mais beaucoup dans le futur. »

BK : Ah ! Un vrai médium quoi !

 

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Une fois sorti, est-ce que cet album vous ouvre des portes ? 

JBD : Oui, pour les concerts. Je me souviens qu’à l’époque, on rencontre le tourneur de Beck. Il l’était aussi pour Nirvana. Il avait en tête cette idée de nous faire jouer à mort, mais vraiment à mort ! Un jour, il se pointe et nous dit : « Si vous voulez, pendant deux ans vous tournez comme des malades. Vous partez, vous abandonnez votre famille pour enchaîner comme des fous, et je vous promets qu’au bout du compte, vous serez des stars internationales. » Le mec était un Italien mafieux, qui avait une voix un peu grave… On lui a dit : « Non, tant pis, on ne sera pas des stars internationales ! »

Comme pour tous les albums de Air, celui-ci est extrêmement bien produit. Le son est super élégant. Aujourd’hui il ressort en Dolby Atmos. Qu’est-ce qui change ? Est-ce que cela vient compléter quelque chose, ou au contraire, est-ce une sorte de bonus qui permet une écoute unique ?

BK : Atmos n’a pas le même effet selon les projets. Pour celui-ci, la combinaison à la fois de l’orchestre, des chœurs, de la harpe, des bois, de toutes les voix qu’on a ajoutées, donne une réelle spatialisation. Quels que soient les disques de Air, ils sont tous spacieux, mais là, on en prend vraiment conscience. La configuration des enceintes permet de mieux distinguer les éléments : les cordes par rapport à la batterie, d’entendre les voix et les chœurs, les flûtes…

Gildas Lointier (ingénieur Atmos présent lors de cette interview) : En 2016, on a commencé à rassembler les archives de Air avec Warner pour les restaurer. L’idée avec ce nouveau mix, c’était vraiment de respecter l’œuvre originale au niveau sonique et d’aller au-delà. C’est-à-dire de se servir de l’immersion dans la continuité de l’album, sans que cela soit un gadget Dolby, où il y aurait des effets dans tous les sens.

L’idée principale était donc de le rendre encore plus spacieux ?

BK : Oui, sans rajouter de choses. C’est un album qui est relativement sec et on voulait garder cet effet. C’est toujours bizarre de dire que c’est spatialisé tout en étant sec, mais je crois qu’on ressent vraiment ça. « Spacieux » n’est pas un synonyme de « réverbéré ». On devait donc respecter ce côté sec en le rendant gros, rajouter du « fatness » au son.

Jean-Benoît, qu’avez-vous pensé en écoutant cette réédition ?

JBD : Je me suis dit que l’Atmos révélait l’album. C’est comme si le son avait dormi pendant 20 ans et qu’il attendait que la technologie évolue pour enfin sortir dans sa vraie version.

« On savait que, politiquement, ça allait sûrement déstabiliser nos fans et la presse. Mais c’était ça ou mourir : faire un “Moon Safari 2” aurait été bien accueilli en Angleterre, mais on serait mort ensuite. » Jean-Benoît Dunckel

Ce résultat ressemble à ce que vous aviez en tête il y a 20 ans, quand vous imaginiez ce disque ?

JBD : On voyait un truc hyper spatial, fat, quelque chose d’orchestral, mais électronique, avec des morceaux qui ont toutes les directions possibles. Des titres hyper planants, lents… La force de notre proposition à ce moment-là, c’est que c’était psychédélique : de la musique de drogue, ultra trippante, sauf qu’on ne consommait rien. On voulait cultiver cette fascination pour des sonorités entre le rêve et la réalité. Le résultat est empreint d’une certaine beauté, avec de magnifiques harmonies — d’où l’utilisation des orchestres et des chœurs. On avait toujours le fantasme de faire le plus beau morceau possible, le plus émouvant. Qu’il soit entre la musique de film, la musique électronique et le rock. Je crois que cet album synthétise un peu tout ça. Après, grâce aux techniciens et ingés, on a pu se libérer de toutes les contraintes techniques. C’était une chance énorme. En plus, on avait les moyens de le faire, grâce à Virgin, et on pouvait voyager partout. C’était l’apogée de notre carrière : on était au top. Après il y a eu 2001 avec le 11-Septembre et on est passé à une autre phase. Le monde et la société ont changé, les maisons de disque aussi.

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20 ans plus tard, qu’est-ce que ça vous fait de réécouter 10 000 Hz Legend ?

JBD : Quand j’entends un album de Air, je ne me concentre pas sur le son. Mon cerveau se remémore plein de choses. Je nous revois en train d’enregistrer, d’aller au studio et après revenir chez moi pour m’occuper de mes enfants… Je me rappelle de Beck qui était là, je l’entends chanter. Quand il rigole, je me souviens de pourquoi. Je me revois rue du Cherche-Midi quand on déjeunait au restaurant, ou alors quand on était à Los Angeles, qu’on partait le matin de l’hôtel… Enfin, voilà, ce ne sont que des visions comme ça. Ça sort complètement de l’artistique : je m’imagine un monde de réalités que je revis. C’est comme regarder un film de son enfance. C’est au-delà du son. Quand j’ai réécouté l’album, je me suis dit que certains passages étaient extrêmement beaux : des prises de son, l’orchestre… L’émotion aussi, des moments me touchent vachement. Après, mon côté perfectionniste ressort, « non, mais ça, ça ne va pas, c’était quatre fois, ça aurait pu être trois ». Je reste également convaincu qu’on aurait pu faire plein d’autres choses. En 20 ans, tu changes complètement. À ce moment, j’étais quelqu’un de légèrement différent, et comme si tu rencontrais une autre personne, tu peux même devenir fan du toi de l’époque.

C’est le cas ?

JBD : Oui, je crois que je suis en train de devenir fan de moi-même ! (rire)… Ou plutôt de Air. Je veux surtout dire que l’album ne m’appartient plus du tout, et que si c’était à refaire, je ferais un truc totalement différent aujourd’hui… Et on pourrait très bien ne pas rencontrer le succès, même s’il était « meilleur », parce qu’à l’époque on sentait qu’il fallait le faire comme on l’a fait, c’était le moment, le public était dans une certaine attente. On a l’impression que si on le refaisait avec les moyens d’aujourd’hui, avec ce qu’on sait maintenant, alors il aurait encore plus de succès, mais peut-être qu’il n’intéresserait personne parce qu’il serait hyper froid, déplacé, hors contexte…

Appréciez-vous ce qui a été fait ?

JBD : Ah oui, bien sûr, je suis hyper content d’avoir vécu tout ça. Avec Air, le groupe, je sens quand même ce côté un peu rassurant : il fonctionne tout seul, il fait partie de l’histoire de la musique. Enfin, c’est peut-être prétentieux de dire ça, mais c’est l’impression que j’ai aujourd’hui… Puis 10 000 Hz Legend a ce truc unique : c’est l’album le plus collaboratif de Air. On avait cette volonté de s’arracher du son originel. Avec ce disque, on était plus que seulement deux mecs, on était un groupe.

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