©ibuki Tsubo

đŸ•ș💃 Ma premiĂšre fois en club : les artistes racontent (ep. 2)

Aujour­d’hui, les clubs de France rou­vrent aprĂšs une longue, longue pause. Parce qu’on va enfin pou­voir se crĂ©er de nou­veaux sou­venirs dans ces petites ou grandes boites som­bres, c’est aus­si l’oc­ca­sion de se racon­ter ceux qu’on a dĂ©jĂ . Par­mi ces sou­venirs, il y en a un plus mĂ©morable que les autres, c’est celui de sa pre­miĂšre fois. Qu’elle soit au mythique Pulp pour Rag de Barbi(e)turix ou au Cen­tau­re autour du bassin d’Ar­ca­chon pour la jour­nal­iste de Quo­ti­di­en Ambre Chalumeau, la pre­miĂšre fois est tou­jours une sacrĂ©e his­toire, qu’artistes ou per­son­nal­itĂ©s ont bien voulu nous raconter.

 

Alice et moi, artiste d’électro-pop française : “Je suis arrivĂ©e rĂ©solue, persuadĂ©e que cette fois-ci, j’allais enfin pĂ©cho”

C’était aux Planch­es Ă  Paris. À l’époque, ils fai­saient des soirĂ©es qui finis­saient Ă  minu­it pour les moins de 18 ans sans alcool, avec les tubes du moment. J’étais venue avec mes copines et je n’avais jamais embrassĂ© de mec de ma vie. Je devais avoir 15 ou 16 ans et j’en avais vrai­ment marre de n’avoir jamais pĂ©cho alors que mes copines l’avaient dĂ©jĂ  toutes fait. Donc je suis arrivĂ©e rĂ©solue, per­suadĂ©e que cette fois-ci, j’allais enfin pĂ©cho. On est entrĂ© dans la boite, je n’arrivais pas trop Ă  trou­ver un mec, j’avais peur Ă  l’idĂ©e d’embrasser quelqu’un, donc je suis restĂ©e danser qua­si­ment toute la soirĂ©e avec mes copines. Quand j’y repense, c’était Ă©norme cette soirĂ©e : il y avait une grosse ambiance alors qu’il n’é­tait mĂȘme pas minuit.

La soirĂ©e bat son plein et d’un coup j’ai une rĂ©vĂ©la­tion, parce qu’il y avait une annonce qui dis­ait que ça allait bien­tĂŽt fer­mer. Alors en plein milieu du club je me dis : « Il faut que tu fass­es quelque chose, c’est pas pos­si­ble, tu vas te retourn­er et le pre­mier mec que tu vois, tu l’embrasses, peu importe qui c’est ». Et c’est ce que j’ai fait : je me suis retournĂ©e, on Ă©tait dans la pĂ©nom­bre donc je ne l’ai pas bien vu mais j’ai embrassĂ© ce mec der­riĂšre moi
 c’était hor­ri­ble (rires). Il m’a fait le coup typ­ique de la machine Ă  laver avec la langue Ă  fond, mais bon, peut-ĂȘtre que j’y Ă©tais pour quelque chose. C’était vrai­ment pas ouf, mais en plus il y a eu un stro­bo­scope qui l’a Ă©clairĂ© juste aprĂšs, et j’ai cap­tĂ© qu’il n’était pas mag­nifique du tout. C’était un peu un beauf, fausse­ment bling bling (parce qu’on Ă©tait jeunes) avec la fausse mon­tre et la chaĂźne en or. On s’est embrassĂ© et je suis repar­tie tout de suite avec mes copines. J’ai fui comme jamais. C’est comme ça que j’ai embrassĂ© un mec pour la pre­miĂšre fois, pour ma pre­miĂšre fois en boĂźte
 Pas gĂ©nial mais j’étais quand mĂȘme con­tente d’avoir rĂ©us­si. Je ne l’ai jamais revu et heureuse­ment, c’est ça les ambiances de boites : avec l’anonymat, tu fais ce que tu veux et per­son­ne ne revient t’embĂȘter.

 

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Ambre Chalumeau, journaliste Ă  Quotidien : “J’étais Ă  peu prĂšs autant dans mon Ă©lĂ©ment qu’un daron Ă  un concert de One Direction”

Accrochez-vous : ma pre­miĂšre boĂźte s’appelait Le Cen­tau­re. Si si. Un lieu de dĂ©bauche souter­rain, cachĂ© entre le dis­trib­u­teur LCI et le salon de coif­fure d’une petite sta­tion bal­nĂ©aire. Le bled avait trois boĂźtes, mais le Cen­tau­re Ă©tait la seule oĂč on pou­vait poten­tielle­ment ren­tr­er en Ă©tant mineurs ; et mes potes, qui avaient passĂ© l’étĂ© Ă  net­work­er avec la dĂ©ter­mi­na­tion d’un can­di­dat aux Ă©lec­tions rĂ©gionales, s’étaient liĂ©s avec des habituĂ©s qui les avaient prĂ©sen­tĂ©s au videur. N’empĂȘche que dans la queue je stres­sais comme une espag­nol LV2 sur le point de pass­er son oral d’allemand. J’avais 15 ans. On s’est pointĂ©s devant le videur pat­i­bu­laire, dans une for­ma­tion stratĂ©gique directe­ment inspirĂ©e de l’Art de la guerre de Sun Tzu chapitre 4 : une habituĂ©e Ă  l’avant, les bon­nass­es Ă  sa suite, les mecs der­riĂšre, et moi, brave bouboule intel­lo en plein Ăąge ingrat, cachĂ©e au milieu der­riĂšre mes cheveux. À ce jour, je ne sais tou­jours pas me tenir cor­recte­ment devant un videur, mais lĂ  mir­a­cle : le mec m’ignore, et on rentre.

Pour accĂ©der au Cen­tau­re il fal­lait descen­dre de longs escaliers — ce qui laisse en thĂ©orie assez de temps pour chang­er d’avis et ren­tr­er chez soi. Et pour­tant
 En bas, le patron avait instal­lĂ© des ban­quettes rouges dont, pour sauver ma vie ou gag­n­er Ques­tion pour un cham­pi­on, je ne saurais pas vous dire la matiĂšre, et avait col­lĂ© aux murs de l’aluminium qui ren­voy­ait la lumiĂšre des pro­jecteurs ros­es. Tout Ă©tait ultra kitsch, mais dans la nuit ça pre­nait une cer­taine magie frag­ile, un peu comme les dĂ©cors de fĂȘte foraine. Je dĂ©tes­tais la musique qui pas­sait (c’était l’étĂ© 2012, et comme la mĂ©moire a ten­dance Ă  Ă©vac­uer les sou­venirs douloureux, vous avez oubliĂ© que c’était l’étĂ© de « Call Me Maybe »), mais le DJ, un quadragé­naire juchĂ© dans un booth triste, avait Ă  mes yeux inex­pĂ©ri­men­tĂ©s des allures presque pro­fes­sion­nelles, une aura amĂ©ri­caine low cost, Ă  tourn­er ses bou­tons les sour­cils fron­cĂ©s comme s’il fai­sait une opĂ©ra­tion Ă  cƓur ouvert.

Mais sitĂŽt entrĂ©e, je me suis sen­tie mal Ă  l’aise. J’ai dĂ©cou­vert la cru­elle pyra­mide de valeurs de la boĂźte de nuit : tout se jouait sur le physique, la per­son­nal­itĂ© n’avait rien Ă  faire lĂ -dedans, puisque le vol­ume sonore per­me­t­tait seule­ment d’avoir entre chaque morceau des con­ver­sa­tions de guichet d’administration : PrĂ©nom ? Âge ? Lieu de nais­sance ? Nor­male­ment les boĂźtes c’est fait pour oubli­er qui on est ; moi ça me rap­pelait au con­traire exacte­ment ce que j’étais – et surtout ce que je n’étais pas. Moral­itĂ©, j’ai payĂ© une for­tune un, deux, trois vod­ka pommes (mettez-moi un vod­ka pom­mi­er, qu’on en finisse), et j’ai rĂ©us­si Ă  tenir quelques heures, Ă  peu prĂšs autant dans mon Ă©lé­ment qu’un daron Ă  un con­cert de One direc­tion. Bref, pas une rĂ©us­site. N’empĂȘche qu’il y a quelques annĂ©es, le Cen­tau­re a fer­mĂ©. Ça avait fait la une du jour­nal local, et vous savez quoi : mĂȘme moi, ça m’a fait bizarre.

 

LISA, DJ rĂ©sidente du 1O1 Ă  Clermont-Ferrand : “J’ai l’impression d’ĂȘtre passĂ©e dans un monde parallĂšle”

J’ai 15 ans, je fais le mur rĂ©guliĂšre­ment et je mod­i­fie ma carte d’identitĂ© sur Pho­to­shop pour pou­voir acheter des clopes et de l’alcool au cas oĂč on me demande. Ce soir-lĂ , on part avec une amie, direc­tion le centre-ville de Clermont-Ferrand, et on arrive dans un before, avec des gens plus ĂągĂ©s. Tout est mag­ique, mĂȘme ce before qui main­tenant me paraß­trait banal. Mais pour une fois, je me sens vrai­ment dans mon Ă©lé­ment, la musique me plaĂźt, l’ambiance aus­si, et je ne suis pas en train de zon­er en Ă©coutant du son sur une petite enceinte de poche dans la rue, mais bien sur des mon­i­tor­ing, dans un appart avec des incon­nus oĂč la tech­no dĂ©file. Le temps passe trĂšs vite, on est dans un Ă©tat pitoy­able mais on se sent vrai­ment bien. Et lĂ , quelqu’un lĂąche : « Allez, on bouge au 1O1 ! » J’en ai enten­du par­ler plein de fois mais je n’ai jamais ten­tĂ© d’y aller, je suis trop jeune. Mais tout le monde se chauffe instan­ta­né­ment et on dĂ©cide de suiv­re le mou­ve­ment. Qu’est-ce qu’on a Ă  per­dre ? Le club est Ă  cinq min­utes. Devant, au loin, on aperçoit dĂ©jĂ  quelques club­bers dĂ©chaĂźnĂ©s en pause clope. On s’approche. À chaque fois que la porte d’entrĂ©e s’ouvre, on entend une dĂ©fer­lante de kicks qui raison­nent comme une aura autour de cette devan­ture noire en forme de tem­ple. On arrive devant les videurs, tous les autres sont des habituĂ©s mais ma pote et moi, on n’est pas trop sere­ines. Je tiens quand mĂȘme mon Black­ber­ry avec ma fausse carte d’identitĂ© en pho­to dessus, fer­me­ment dans ma main, prĂȘte Ă  dĂ©gain­er car je sais qu’il ne faut pas avoir l’air de douter devant eux. Mais heureuse­ment, ils n’y voient que du feu. Je range mon tĂ©lé­phone et je descends dans cette cave mys­tique, sans savoir ce qui m’attend.

On passe le SAS et lĂ , j’ai l’impression de pass­er dans un monde par­al­lĂšle. On arrive en plein peak­time (ce que je ne savais pas Ă  l’époque), c’est la folie. Le club est blindĂ©, les stro­bo­scopes sont en furie. Je crois ĂȘtre restĂ©e Ă©bahie un bon moment. En tout cas, la vague de club­bers m’amĂšne rapi­de­ment jusqu’au dance­floor. Der­riĂšre les platines, le rĂ©si­dent Syrob. Je ne me rap­pelle plus exacte­ment de la musique mais je me sou­viens de la vibe incroy­able de ce moment, qui s’est trans­for­mĂ© en heures car je n’ai plus dĂ©col­lĂ© du dance­floor jusqu’à la fin, comme portĂ©e par les kicks, me faisant sen­tir con­fort­able­ment invis­i­ble, flot­tant au-dessus de tout. Je suis ren­trĂ©e chez moi, dĂ©chirĂ©e, fatiguĂ©e, et en mĂȘme temps pleine d’adrĂ©naline. Je passe silen­cieuse­ment par le garage, me glisse dans mon lit et me dis que j’ai envie de ressen­tir ça pour tou­jours, car Ă  ce moment-lĂ , je me suis sen­tie vrai­ment bien. Aujourd’hui, je tra­vaille dans ce club depuis main­tenant trois ans, notam­ment en tant que DJ, et la magie ne s’est jamais estom­pĂ©e jusqu’à la pandĂ©mie il y a un an, qui a ren­du le 1O1 silen­cieux, endor­mi, mais pas mort. Et nous avons besoin de le rĂ©veiller.

 

Charles Di Falco (Positive Education Festival, Fils de Jacob) : “Ça devenait une obsession”

Le club et moi, c’est un peu plus qu’une pre­miĂšre fois. Le 4 novem­bre 1989, mes par­ents ont ouvert leur pre­mier club, Ă  env­i­ron 30 min­utes de Saint-Étienne et 45 min­utes de Lyon. La toute pre­miĂšre fois que j’ai vu un club, donc, c’était pen­dant sa con­struc­tion. Je n’imaginais pas Ă  ce moment-lĂ  que j’y passerai la plu­part de mes week-ends, mais la ten­sion Ă©tait lĂ  ; chaque ven­dre­di soir, je me sen­tais aban­don­nĂ© par ma tribu qui par­tait en boĂźte sans moi – j’é­tais trop jeune – et j’ai atten­du deux ans ce jour oĂč je pour­rais y aller avec eux. Ça deve­nait une obses­sion. Mon grand frĂšre et ses potes fai­saient ma cul­ture musi­cale et j’écoutais les anec­dotes du week-end. J’avais le son mais impos­si­ble de met­tre une image dessus. Puis, Ă  force de crises Ă  rĂ©pĂ©ti­tion, mes par­ents m’ont enfin accordĂ© le 31 dĂ©cem­bre 1991. Le club ressem­blait Ă  un tem­ple au milieu de la cam­pagne, une allĂ©e de colonne rouge avec un tri­an­gle posĂ© dessus. ArrivĂ© sur le park­ing, de nuit, tout avait changĂ©. J’entendais les bass­es faire trem­bler ce que je ne voy­ais plus comme ma deux­iĂšme mai­son, mais comme un mon­u­ment : je ne recon­nais­sais plus les lieux, j’hal­lu­ci­nais. ArrivĂ© Ă  l’entrĂ©e, c’était comme une nou­velle pre­miĂšre fois, l’interrupteur que je n’avais pas trou­vĂ©. La porte s’ouvre et j’étais dĂ©jĂ  un habituĂ©. Tout le monde m’embrasse et il y avait pas moins de 800 ou 1 000 per­son­nes dans un endroit que j’avais iden­ti­fiĂ© comme ma “chambre-salon”. Moi qui adore quand on a des invitĂ©s, j’étais refait.

Je tra­verse ce hall de mĂ©tal et de pail­lette sur fond noir, un mĂ©lange de par­fum inou­bli­able ; tout le monde est dans le mĂȘme Ă©tat, pré­parĂ© pour vivre un moment incroy­able. On ne s’entendait pas crier, c’était fou. Depuis le bord du club, avant de s’enfoncer dans la salle, on ne voy­ait rien de plus que de la fumĂ©e, des lumiĂšres noires sur les murs, des flashs et des rayons de lumiĂšre. J’ai le sou­venir qu’il y avait plein de gens en salopette, des gants blancs, cer­tains fai­saient des pas de danse comme dans les clips. Il y en avait avec des sucettes de bĂ©bĂ© aus­si
 C’était une boom de grands enfants. J’ai dan­sĂ© toute la nuit et j’y ai davan­tage dĂ©cou­vert l’ambiance que la musique. C’était l’annĂ©e de “Makin’ Hap­py” par Crys­tal Waters ou d’ â€Every­body in the Place” par The Prodi­gy, et pas mal de titres qu’on pou­vait facile­ment Ă©couter Ă  la radio. J’étais un gamin hyper timide, j’ai demandĂ© qu’un seul titre au DJ ce soir-lĂ . C’était le dĂ©but d’une longue et incon­di­tion­nelle his­toire d’amour entre la musique, moi, et la com­mu­nion. Avec mes cousins, on est ren­trĂ©s une fois le jour levĂ©, avec le sen­ti­ment qu’on avait vĂ©cu quelque chose d’inexplicable, jusqu’à s’endormir tous ensem­ble avec un fond de musique avant de se faire une bonne journĂ©e console.

 

Rag (Barbi(e)turix) : “Arriver dans le club et voir toutes ces filles, c’était comme une libĂ©ration”

Je devais avoir 18 ou 19 ans quand on est allĂ© au Pulp. C’était une boite les­bi­enne [fer­mĂ©e en 2007, ndr] qui Ă©tait sur les Grands Boule­vards. À cette Ă©poque, j’étais au lycĂ©e et je dĂ©cou­vrais mon homo­sex­u­al­itĂ©, ce qui n’est pas for­cé­ment Ă©vi­dent quand tu n’as aucun repĂšre de ce que sont ces sen­sa­tions et ces sen­ti­ments. Main­tenant j’ai 43 ans, et Ă  l’époque il n’y avait pas de rĂ©seaux soci­aux, donc c’était plus dif­fi­cile. Une amie Ă  moi, dont la grande sƓur Ă©tait les­bi­enne, nous a dit : « Viens on va dans une boite super qui s’appelle le Pulp », donc on est allĂ© lĂ -bas, c’était le soir de NoĂ«l, le 25 dĂ©cem­bre. Avec mes copines du lycĂ©e, on vivait en ban­lieue parisi­enne et il fal­lait s’organiser, venir en voiture, prĂ©voir le temps d’y aller et d’y revenir. Une fois sur place, on est donc restĂ© toute la nuit. Quand on est arrivĂ©, il n’y avait pas grand monde, mais c’était pour moi comme un nou­veau monde que je dĂ©couvrais.

Avec le recul, je revois des choses dont je n’avais pas con­science Ă  l’époque : par exem­ple une queue aux toi­lettes avec des gens qui ren­traient par deux ou trois dans les cab­ines, mais moi je ne com­pre­nais pas pourquoi ils avaient besoin d’y aller Ă  plusieurs. Quand j’y repense, Ă  ma naĂŻvetĂ© aus­si, j’en rigole un peu. Pareil pour l’alcool ou le com­porte­ment des gens, en assis­tant Ă  des scĂšnes qui me parais­saient incroy­ables comme deux filles qui se roulent des pelles puis une troisiĂšme qui les rejoint, aujourd’hui ça m’émoustille beau­coup moins (rires). Quand c’est la pre­miĂšre fois, tu n’as pas les codes, donc tu ne com­prends pas tout. Mais je me revois encore pouss­er les portes d’attentes, arriv­er dans le club et de voir toutes ces filles, c’était comme une libĂ©ra­tion et le dĂ©but d’une grande aven­ture. AprĂšs cette soirĂ©e, on est vrai­ment devenu un groupe soudĂ© avec mes copines. On Ă©tait toutes les­bi­ennes (ou en recherche de quelque chose) et c’est cette pre­miĂšre fois en club qui a crĂ©Ă© beau­coup de liens. For­cé­ment, aprĂšs j’y Ă©tais accro et j’y allais tous les week-ends. Le club­bing n’est donc pas venu d’une inspi­ra­tion musi­cale pour moi : je n’y allais pas tant pour le son que pour le refuge que ça reprĂ©sen­tait. Ce que j’aimais, c’était le lieu de ren­con­tre et l’aspect sul­fureux. À l’époque, la musique qui pas­sait en club je m’en foutais un peu, surtout que les samedis soir au Pulp, ils pas­saient les tubes de la radio et mĂȘme des slows, c’est dire ! Au fil des annĂ©es, le Pulp a com­mencĂ© Ă  prĂ©sen­ter des pro­gram­ma­tions plus Ă©tof­fĂ©es en fonc­tion des jours, du mer­cre­di rock jusqu’au same­di main­stream, donc for­cé­ment ma curiositĂ© musi­cale s’est dĂ©velop­pĂ©e lĂ -bas pour finale­ment crĂ©er ma voca­tion. Aujourd’hui j’organise des soirĂ©es, je mixe et je vis qua­si­ment dans les clubs.

 

Flore, prĂȘtresse française de la bass music  : “Cette situation a la goĂ»t d’un fruit dĂ©fendu”

J’avais 16 ans pour ma pre­miĂšre soirĂ©e en boite. C’était avant que je ren­con­tre rĂ©elle­ment la musique Ă©lec­tron­ique. Une copine Ă  moi, plus ĂągĂ©e, m’avait con­va­in­cu qu’on devait y aller, et aprĂšs moult nĂ©go­ci­a­tions avec ma maman, celle-ci m’avait accordĂ© quelques heures. « Et c’est ton frĂšre qui vien­dra te chercher Ă  1h pĂ©tante ! » C’était un petit club en plein centre-ville qui avait plutĂŽt une image branchĂ©e, loin des Ă©normes dis­cothĂšques plutĂŽt ringardes de pĂ©riphĂ©rie. J’étais trĂšs impres­sion­nĂ©e. Je ne savais pas vrai­ment Ă  quoi m’attendre, je savais juste que quand on pas­sait Ă  cotĂ© en journĂ©e, l’entrebĂąillement de la porte rĂ©vĂ©lait une salle som­bre et mys­tĂ©rieuse, au par­fum de clopes froides et de biĂšre, et qu’un grand mec baraquĂ© peu sym­pa­thique en Ă©tait le gĂ©rant. Avec ma copine, on paie l’entrĂ©e (un truc dĂ©risoire) et on file direct au bar, com­man­der deux Mal­ibu ananas. J’avais dĂ©jĂ  l’impression d’avoir gravi une mon­tagne, j’étais mineure mais j’avais passĂ© le test, apparem­ment j’avais tout d’une grande. Vu qu’on n’a pas beau­coup de temps ma copine et moi, on arrive tĂŽt sur place, le club est vide. La musique est forte et ça rĂ©sonne pas mal – rien de plus incon­fort­able qu’un club de dĂ©but de soirĂ©e – mais ce soir, c’était ma grande pre­miĂšre, c’était totale­ment inĂ©dit : « Alors c’est Ă‡A ?! Â»

Le temps passe, le mec au bar nous garde Ă  l’Ɠil (il n’est pas dupe sur notre Ăąge celui-lĂ ). Nous, on enchaĂźne les Mal­ibu et on prend douce­ment nos mar­ques sur la piste de danse. Aucune idĂ©e de la musique qu’ils pas­saient, ni s’il y avait un DJ sur place, mais dans mon sou­venir ce n’était pas de la var­iĂ©tĂ©. Ma copine Ă©tait trĂšs fan de dance belge et d’acid house, donc j’aurais ten­dance Ă  penser que c’était quelque chose dans ce reg­istre
 En tout cas, ça me plai­sait, moi qui ait tou­jours adorĂ© danser, impos­si­ble de rĂ©sis­ter Ă  ce beat mĂȘme si j’avais l’impression que tous les regards Ă©taient braquĂ©s sur moi. Autre dĂ©cou­verte du club : les regards. Il est minu­it moins le quart et ça ren­tre douce­ment. Les gens se regar­dent. Les garçons au bar matent les filles, nous on rigole, on a un peu peur, toute cette sit­u­a­tion a la goĂ»t d’un fruit dĂ©fendu. C’est par­ti, on se fait branch­er. Deux gars, plutĂŽt du genre Ă  avoir men­ti sur leur Ăąge Ă©gale­ment vien­nent nous par­ler lors d’une brĂšve pause au bar. Pre­miĂšre drague par un incon­nu, en dehors du col­lĂšge. Moi, la fille com­plexĂ©e et pas trĂšs en con­fi­ance sur son physique, je dĂ©cou­vre la prox­im­itĂ© d’un corps que je ne con­nais pas, sa moi­teur, les dis­cus­sions dans le creux de l’oreille, le souf­fle dans le cou Ă  cause du sys­tĂšme son trop fort. Un vĂ©ri­ta­ble tour­bil­lon de saveurs con­fon­dues, exci­ta­tion, gĂšne, ner­vositĂ©, exal­ta­tion
 Je com­mence Ă  apprĂ©ci­er le son fort. Dans n’importe quel autre con­texte, c’est inter­dit d’écouter du son aus­si fort. Je dĂ©cou­vre la vibra­tion, celle du sol et celle qui ren­tre dans mon estom­ac
 Il crĂ©e comme des traits d’union entre tous ces corps dans l’espace du club. Ça me donne du courage, j’ai l’impression d’ĂȘtre une autre.

On me tape sur l’épaule, c’est le videur : « Hey, y’a ton frĂšre dehors ». Quoi ? Non ! Comme Cen­drillon aprĂšs le car­il­lon de minu­it, il faut par­tir
 Le pau­vre garçon avec qui je dis­cu­tais depuis un moment rĂ©alise que je ne suis pas celle qu’il pen­sait et ma copine trou­ve la sit­u­a­tion trĂšs relou elle aus­si, on traĂźne tant qu’on peut, mais il faut par­tir. Tran­spi­rante et excitĂ©e, je rejoins mon frĂšre, qui fait la gueule. Je fais la bise Ă  ma copine qui habite Ă  cĂŽtĂ©. Sans trop rĂ©alis­er, j’avais amor­cĂ© le change­ment. Je ne le savais pas, mais plus tard, j’en ferai mon ter­rain de jeu, et aux cotĂ©s d’animaux bizarres je dĂ©cou­vri­rai ses codes et sa magie. Selon moi, on retourne toute notre vie sur ces pre­miers moments de trans­gres­sion ; pour moi, ce sera la Nuit.

 

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