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Manager du Grateful Dead, père de Courtney Love, l’halluciné Hank Harrison est mort

Le jour­nal­iste et auteur américain Hank Har­ri­son a man­agé le Grate­ful Dead, l’un des groupes les plus défoncés de tous les temps, écrit des livres sur eux, ain­si que sur Kurt Cobain, dont il trou­ve la mort sus­pecte. Autant dire que l’histoire du géniteur de Court­ney Love avec la musique et la drogue est colos­sale. On a retrou­vé sa trace pour évoquer les démons du passé.

À tra­vers un post Face­book rédigé dans la nuit de dimanche à lun­di 24 jan­vi­er 2022, sa femme Catri­ona Wat­son a annon­cé sa mort à 81 ans, “pais­i­ble­ment dans son som­meil”.

Arti­cle issu du Tsu­gi 142 : musique et drogue (juillet-août 2021), tou­jours dis­po à la com­mande en ligne

Vous pou­vez ranger dès aujourd’hui vos t‑shirts élimés des Guns N’ Ros­es et de Metal­li­ca. Si on regarde les sites de mode « à la mode », deux groupes se tail­lent la part du lion pour orner les tops en coton : le Grate­ful Dead et Nir­vana. A pri­ori, pas grand-chose ne relie le groupe phare de l’ère psy­ché orig­i­naire de Palo Alto et les antihéros du mou­ve­ment grunge de Seat­tle. Kurt Cobain a même arboré un t‑shirt où il était écrit « Kill The Grate­ful Dead ». Sauf que ces groupes ont eu des lead­ers dont les veines ont absorbé pas mal d’héroïne, ain­si qu’un homme en com­mun : Hank Har­ri­son. Per­son­nage con­tro­versé, l’éditeur pas­sionné par l’histoire celte et irlandaise, l’archéologie néolithique, les mon­tic­ules stel­laires ou encore l’astronomie archaïque a man­agé brièvement le Grate­ful Dead alors qu’il s’appelait The War­locks. Il en a tiré plusieurs livres gorgés d’interviews et d’anecdotes à leur sujet dans les années 1970 et 1980. Le Cal­i­fornien est également le père de Court­ney Love, née en 1964. Aujourd’hui âgé de 82 ans et vivant à Sacra­men­to, Hank prétend, dans son dernier livre autoédité Love Kills : The Assas­si­na­tion Of Kurt Cobain (2017), comme il l’évoquait déjà dans le doc­u­men­taire très décrié Kurt & Court­ney (1998), que le chanteur de Nir­vana ne s’est pas sui­cidé. « J’ai par­lé à des mem­bres de la scène under­ground US de plusieurs villes, explique Hank, qui m’avaient envoyé des mails ou appelé. J’ai aus­si été en con­tact avec des gens qui bossent dans la police. Trop de choses ne col­lent pas. »

« On voy­ait le LSD comme une cure con­tre l’alcoolisme, la dépression et un tas d’autres problèmes, dans une approche thérapeutique. C’était ça le gros souci. »

Pas ten­dre avec sa fille, à qui il ne par­le plus, Hank a sou­vent dépeint dans la presse la chanteuse de Hole en junkie agres­sive et dia­bolique. Mais il reconnaît aus­si son tal­ent de poète. « Les gens m’en veu­lent parce que je cri­tique mon enfant, avoue-t-il. Mais je ne fais que dire ce que j’ai vu. Elle peut être vrai­ment méchante. Elle manque de com­pas­sion. Je l’ai vue faire avec Kat Bjel­land de Babes In Toy­land, avec qui elle avait un groupe et à qui elle a volé son look “kinder­whore”. J’ai croisé Court­ney avec beau­coup de petits amis et de petites amies. Mais elle ne m’a jamais laissé voir Kurt, car elle croy­ait que je courais après son argent. Elle ne m’a pas non plus per­mis d’approcher ma petite-fille, Frances Bean. Et pour ça, je lui en veux. Mais quoi qu’on en dise, j’aime ma fille et j’ai du respect pour elle.»

La brouille entre le père et la fille remonte à loin. Dans plusieurs inter­views, Court­ney a racon­té avoir enten­du que son pater­nel lui avait donné du LSD alors qu’elle était âgée de 4 ans dans le but de développer son imag­i­na­tion. Hank, qui a tou­jours nié cet effrayant épisode, a per­du la garde de son enfant quand cet exem­ple a été épinglé par Lin­da Car­roll, la mère de Court­ney, lors de son divorce avec Harrison.

Hank Harisson

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Janis Joplin en parfaite ménagère

Pour mieux com­pren­dre ces rumeurs, il faut se rep­longer dans le San Fran­cis­co du début des années 1960 où vit Hank, alors étudiant en psy­cholo­gie et en anthro­polo­gie, et plus précisément dans le quarti­er d’Haight-Ashbury. Ce coin de la ville aux quarante- deux collines voit évoluer, dans le sil­lage des beat­niks, une génération prête à tout expérimenter : LSD, vie en com­mu­nauté, sex­u­alité libre, ésotérisme, poésie lysergique, hap­pen­ings. La bande-son de cette quête d’utopie débridée ? Jef­fer­son Air­plane et le Grate­ful Dead. Hank se sou­vient ain­si de ces années-là : « Ce qu’on dit à pro­pos de la lib­erté de cette époque n’est pas un cliché. Il s’agis­sait vrai­ment d’une époque où tout sem­blait pos­si­ble, où on pou­vait réaliser tous ses rêves. »

Hank Harisson

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Hank se trou­ve alors au cœur de la révolution contre-culturelle. Il fume des joints en voiture ou dans des bac­cha­nales en appart’ avec Neal Cas­sady, celui qui a inspiré le Sur la route de Ker­ouac, Allen Gins­berg et Tim­o­thy Leary. « Des esprits bril­lants par rap­port aux­quels nous n’étions que des “baby beat­nik” », se souvient-il. L’une de ses meilleures amies du moment s’appelle Janis Joplin. « C’était une per­son­ne géniale avec qui tu pou­vais par­ler des heures. Sur scène, c’était une diva, mais dans la réalité, elle fai­sait la vais­selle et préparait le café, de manière très nor­male. Elle trans­portait tou­jours une petite valise avec elle. Elle me l’a offerte et je la con­serve précieusement, avec ses let­tres et ses con­trats à l’intérieur. Je suis un musée vivant. Je garde aus­si des let­tres de Kurt et de Court­ney. » Hank, qui a donné ses archives con­cer­nant le Grate­ful Dead à l’Université de Cal­i­fornie, située à San­ta Cruz, a aus­si compté par­mi ses amies de l’époque la petite amie de Charles Man­son qui traînait dans cer­taines fêtes. « On le dis­ait complètement taré. Heureuse­ment, je ne l’ai jamais croisé. »

Il avait tout intérêt à faire croire aux musi­ciens que leur inspi­ra­tion venait des trips pour avoir le pou­voir sur eux. Mais le Dead, c’était surtout du tal­ent, une alchimie explo­sive entre cha­cun de ses mem­bres et beau­coup de travail.”

 

Chimiste perso

Mais la vraie star des soirées des six­ties, c’était le LSD. En tant que pre­mier man­ag­er du Grate­ful Dead et copain d’école puis colo­cataire de Phil Lesh (le bassiste du groupe et par­rain non offi­ciel de Court­ney), Hank a partagé pas mal de sachets de petits cubes d’acide lysergique avec le Dead des débuts. Le groupe emmené par Jer­ry Gar­cia – l’un des meilleurs gui­taristes du monde mal­gré un bout de doigt en moins suite à un acci­dent de hache dans l’enfance était con­nu pour ses con­certs mes­sian­iques et expérimentaux qui pou­vaient dur­er plus de trois heures. Ces lives étaient traqués par les autorités comme des repères à deal­ers. Une rumeur tenace voulait aus­si que le groupe ait pour habi­tude de droguer à son insu ceux qu’il ren­con­trait, pour mieux ouvrir leurs chakras.

Mais Hank n’a jamais pensé que le groupe devait son génie aux sub­stances. Il décrypte : « Owsley “Bear” Stan­ley, le “chimiste” per­son­nel du groupe qui con­fec­tion­nait du LSD dans son labo et était aus­si son ingé son, était à la fois un idiot avec qui je n’ai jamais été copain, mais aus­si un malin car il essayait de pren­dre le contrôle le groupe en réinventant son sto­ry­telling. Il avait tout intérêt à faire croire aux musi­ciens que leur inspi­ra­tion venait des trips pour avoir le pou­voir sur eux. Mais le Dead, c’était surtout du tal­ent, une alchimie explo­sive entre cha­cun de ses mem­bres et beau­coup de tra­vail. Ils étaient plus doués naturelle­ment. Et leur son doit plus au jazz, à Miles Davis et au r’n’b qu’à l’acide. »

 

Sniffer les cendres de Notre-Dame ?
Hank Harisson

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Au milieu des années 1960, Hank fonde l’un des tout pre­miers LSD Res­cue Cen­ter pour informer des risques inhérents à cette molécule. « On ne par­lait pas d’overdoses ni de l’aspect destruc­teur des drogues. Dans la Bay Area, on voy­ait le LSD comme une cure con­tre l’alcoolisme, la dépression et un tas d’autres problèmes, dans une approche thérapeutique. C’était ça le gros souci. » Aujourd’hui, le LSD connaît un revival, notam­ment chez les artistes et les rappeurs, illus­tré par un doc­u­men­taire Net­flix inti­t­ulé Have A Good Trip. Dans les six­ties, et les fameuses soirées Acid Tests organisées par Ken Kesey, en pren­dre, c’était soit avoir l’impression de vivre en quelques heures l’équivalent de qua­tre ans en école d’art, soit se retrou­ver en proie à des hal­lu­ci­na­tions ter­ri­fi­antes. Pour Hank, la prise de LSD ressem­blait avant tout à une expérience métaphysique abyssale : « Tu devais rester chez toi pour te relax­er, car pour la première fois de ta vie, tu te retrou­vais vrai­ment seul en ayant une pleine con­science du rien, du vide, un blanc total. »

Depuis, Hank serait inter­venu dans des procès pour évoquer les effets néfastes des drogues dures, et aurait échangé sur le sujet dans des mails avec l’ex-président Clin­ton. Il reconnaît que cela tient du petit mir­a­cle, avec tout ce qui cir­cu­lait à l’époque du Dead, qu’il soit encore en vie, en train de nous par­ler depuis plus d’une heure. « C’est dû, je pense, au fait de con­tin­uer à écrire. Je fais aus­si de l’exercice, je mange des ali­ments naturels, je me main­tiens en forme. J’essaye aus­si de ne pas trop regarder la télé, mais plutôt par la fenêtre. La rue, derrière la vit­re, est tou­jours là. Elle ne disparaît pas, con­traire­ment à plein d’autres choses. Mais si tu veux vivre vieille, je te con­seille surtout d’aller à Notre-Dame et de manger quelques cen­dres. C’est ce qu’on appelle l’alchimie. Ça peut paraître fou, mais cer­taines per­son­nes pensent qu’en mangeant ou en buvant cer­taines choses, en s’exposant un cer­tain temps au soleil ou en dor­mant pen­dant un cer­tain nom­bre d’heures, on vit longtemps. C’est ce que pas mal de gens ont fait pour tra­vers­er plusieurs décennies. » On va essay­er de suiv­re le conseil.

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