©Paul Palacio pour Supercamp

Microfestivals : pourquoi cette alternative séduit de plus en plus de monde

Ça y est, clap de fin pour l’été. Aux ter­rass­es des bars, les réminis­cences des sou­venirs accu­mulés les trois derniers mois for­ment un joyeux brouha­ha empreint de nos­tal­gie. Sur le podi­um des réc­its de vacances, on retrou­ve les indétrôn­ables couch­ers de soleil, les escapades rurales, les cuites d’anthologie, et ce qui regroupe sou­vent les trois : les fes­ti­vals. Mais cette année, ce n’est pas les noms des habituels rendez-vous qui ressor­tent dans les con­ver­sa­tions ; les Dek­man­tel, Bon Air ou Astrop­o­lis sont rem­placés par des noms qui ne vous dis­ent sûre­ment pas grand chose, comme Paturia, Super­camp, Feu de Brous­saille, Pic du Son, Dix­mon­tel, Vierzi­val, La Frairie ou encore La Cav­ale ; des micro­fes­ti­vals intimistes, sou­vent réal­isés dans un cadre privé.

Le résul­tat financier n’a pas été celui espéré, mais l’essen­tiel était ailleurs.”

 

Une réponse au contexte musico-festif

Après neuf mois d’interdiction de rassem­ble­ments et de rideaux bais­sés pour le spec­ta­cle vivant, la reprise des fes­ti­vals esti­vaux s’est mon­trée mit­igée, entre con­traintes imposées à des organ­i­sa­tions déjà frag­ilisées, réduc­tion des for­mats, ou évo­lu­tions inces­santes du cadre juridique – qui ont par­fois mené à des annu­la­tions. Et les péri­odes d’isolement pro­longées ont indé­ni­able­ment boulever­sé les pra­tiques musico-festives que l’on con­nais­sait dans le monde d’avant : com­bi­en d’entre nous s’imaginent encore danser serré·e dans une foule com­pacte d’inconnu·e·s, patien­ter dans des queues inter­minables et dépenser des sommes con­séquentes pour assis­ter aux lives de nos artistes préféré·e·s ? A‑t-on vrai­ment envie d’infrastructures et pro­gram­ma­tions mastodontes qui font con­verg­er des dizaines de mil­liers de per­son­nes en un même endroit, en péri­ode d’incertitude sanitaire ?

Si de nom­breux micro­fes­ti­vals exis­taient déjà en par­al­lèle de struc­tures plus mas­sives, leur pro­liféra­tion pour­rait soulign­er la muta­tion socio­cul­turelle opérée depuis la pandémie (on se rap­pelle notam­ment de sa pre­mière forme avec les free-parties organ­isées à l’été 2020), et ce en dépit de la lev­ée pro­gres­sive des boucliers san­i­taires. L’attention se porterait davan­tage sur le besoin de se retrou­ver en petit comité, dans des espaces naturels, de renouer des liens soci­aux mis à mal par les mul­ti­ples con­fine­ments. Antoine Odin et Marie Desseauves, binôme der­rière le fes­ti­val Paturia, dont la deux­ième édi­tion s’est tenue en août dans la Haute-Loire, ont saisi l’occasion : “À cause du Covid, beau­coup d’événements ont été mis en stand-by ou annulés, du coup on s’est dit pourquoi pas organ­is­er un microévéne­ment qui soit adap­té à la con­jonc­ture actuelle et aux prob­lé­ma­tiques san­i­taires, sociales et envi­ron­nemen­tales que l’on connaît.”

 

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Mais la visée est aus­si de con­stru­ire des ren­con­tres sur-mesure, adap­tées à des groupes qui parta­gent les mêmes goûts, pra­tiques et valeurs, quitte à n’attirer qu’un pub­lic de niche. À Paturia, qui a rassem­blé 430 per­son­nes à l’été 2021, l’envie réside dans le fait de “créer un événe­ment de A à Z. On avait le fan­tasme de pou­voir pro­pos­er ce qu’on veut sans faire d’énormes con­ces­sions.” Même son de cloche chez P2Z, le col­lec­tif parisien à l’origine de Feu de Brous­saille (150 festivalier·e·s), dont l’idée de fes­ti­val était déjà en ges­ta­tion avant la pandémie : “On s’est dit qu’il fal­lait qu’on organ­ise notre petit truc à nous, en toute intim­ité, avec nos copain·e·s et nos règles !” Pour don­ner vie au pro­jet, deux cas de fig­ures se présen­tent alors : saisir une oppor­tu­nité de lieu privé ou inve­stir un espace illégalement.

©Gau­thi­er Navarre pour Supercamp

Ain­si, groupes de potes, amateur·ice·s ou professionnel·le·s du secteur, finis­sent par s’organiser avec les moyens du bord et sou­vent en dehors des radars : un ter­rain privé par-ci, un bois caché par-là, générale­ment en zones péri­ur­baines voire rurales. Pour les organisateur·ice·s de Super­camp, le reje­ton du crew bor­de­lais Super Daronne, c’est un bon plan dans le Béarn qui a per­mis au fes­ti­val d’avoir lieu en août et d’accueillir 500 participant·e·s à la dernière édi­tion. “Ce lieu privé appar­tient à la mère du meilleur ami d’enfance de l’un d’entre nous. Chan­tal nous loue généreuse­ment ce spot de 25 000 m² pen­dant la semaine du fes­ti­val. La rural­ité per­met une lib­erté plus pal­pa­ble.” Con­fig­u­ra­tion sim­i­laire chez Feu de Brous­saille, où le site bre­ton accueil­lant la fête est la pro­priété d’une famille proche du col­lec­tif. Et côté Paturia, après avoir passé de nom­breux coups de fils inaboutis, c’est finale­ment le pro­prié­taire du Château de Mar­coux qui accepte la loca­tion (et se mon­tre par­ti­c­ulière­ment investi durant tout l’événement).

 

Autogestion, mère de vertu ?

À l’intérieur, les règles de fonc­tion­nement sont définies par chaque équipe et com­por­tent néan­moins toutes la même vision, celle de pro­pos­er un espace bien­veil­lant et safe. Dans le cas de Super­camp, le fes­ti­val a util­isé les ressources des asso­ci­a­tions Con­sen­tis, Act Right et Ekinox pour leur sen­si­bil­i­sa­tion, alors que les organisateur·ice·s de Paturia et de Feu de Brous­sailles ont dis­tribué une charte du fes­ti­va­lier pour rap­pel­er les principes du respect et de la non-violence.

©Gabrielle Fer­ry pour Feu de Broussaille

Rares d’ailleurs sont les cas où les professionnel·le·s de la sécu­rité sont sollicité·e·s ; les participant·e·s sont plutôt incité·e·s à faire preuve de respon­s­abil­ité col­lec­tive au sein de ces petits comités DIY où l’implication de chacun·e devient une pierre angu­laire du bon déroule­ment – comme un clin d’œil aux Tem­po­rary Autonomous Zones théorisées par l’écrivain anar­chiste et lib­er­taire Hakim Bey, en 1991. Ces choix sont ren­dus pos­si­bles grâce aux petites jauges des micro­fes­ti­vals, et don­nent rai­son à une étude sué­doise d’après laque­lle la con­fi­ance mutuelle et la com­mu­ni­ca­tion s’instaurent mieux dans une lim­ite de 520 personnes.

 

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Laboratoires d’expérimentation

Dénuées de gros bud­gets et d’impératifs de ren­de­ment trop impor­tants, les pro­gram­ma­tions des micro­fes­ti­vals lais­sent donc plus de place à l’expérimentation et la mise en avant d’artistes peu connu·e·s, majori­taire­ment des ami·e·s. À Paturia, le line-up est le reflet de Soleil Rouge, le label imbriqué au pro­jet : “Tous ceux qui fig­urent sur le line-up sont des gens que l’on aime et qu’on écoute sou­vent, et on priv­ilégie les pro­jets peu con­nus ain­si que les asso­ci­a­tions d’artistes qui n’ont pas encore col­laboré ensem­ble [comme le duo K I A, com­posé de Jan Loup et A Strange Wed­ding, tou·te·s deux signé·e·s sur le label Toulouse Gouf­fre Club, NDLR].”

Au-delà de leur for­mat, ce qui relie les micro­fes­ti­vals est une volon­té com­mune de prox­im­ité avec l’ensemble des participant·e·s. Que ce soit pour Super­camp, Paturia ou Feu de Brous­sailles, ami·e·s, familles et con­nais­sances ont mis la main à la pâte et porté plusieurs cas­quettes pour com­penser l’absence de prestataires spécialisé·e·s dans les plus gros événe­ments. “Sans l’aide des ami·e·s proches, moins proches et surtout des familles de locaux, on n’y serait pas arrivé·e·s” nous con­fie l’équipe de Feu de Brous­saille. La recette com­porte beau­coup de débrouille et tient grâce à la bien­veil­lance des festivalier·e·s : “On a eu des pluies tor­ren­tielles non-stop pen­dant trois jours. La régie man­quait de ressources pour con­tr­er son pire enne­mi : l’eau. Mais mal­gré les 200 coupures du généra­teur élec­trique, il s’est vrai­ment passé quelque chose d’assez mag­ique : en inté­grant la pluie à leur week-end, ces ami·e·s incroy­ables ont créé une vibe qui a dépassé tout ce qu’on aurait pu imaginer.”

©Iheb Fehri pour Feu de Broussaille

Il faut dire que finan­cière­ment, le mod­èle économique per­met surtout de par­venir à l’équilibre, étant don­né le faible prix des bil­lets (com­prenant sou­vent les repas et le camp­ing) et l’impasse sur la rémunéra­tion des organisateur·ice·s. Pour Antoine et Marie, dont le rêve serait de vivre grâce à Paturia et Soleil Rouge, “même si on estime que ce n’est pas encore suff­isant, on essaye de grat­i­fi­er toutes les per­son­nes qui tra­vail­lent (régie son, scéno­gra­phie, lumière, artistes musicien·ne·s). Après, comme per­son­ne nous sub­ven­tionne ou nous aide finan­cière­ment, ce n’est pas facile de join­dre les deux bouts.” Super Daronne, quant à elles et eux, racon­tent que “la pre­mière année, on a juste gag­né de quoi se faire un bon restau­rant avec le staff”. Le bilan est plus mit­igé à Feu de Brous­saille, pour qui la pre­mière édi­tion était surtout un moyen de se tester et pren­dre des risques. De fait, “le résul­tat financier n’a pas été celui espéré, mais l’essen­tiel était ailleurs.”

Cet essen­tiel, c’est la pos­si­bil­ité de rede­venir enfant à nou­veau : on se con­tente de peu et on s’amuse beau­coup avec, le reste n’est que bonus. Les vis­ages devenus fam­i­liers au bout de quelques heures devien­dront vite de nouveaux·lle·s ami·e·s – façon colonie de vacances où l’on partage les mêmes activ­ités, les mêmes galères, et dans ce cas, la même pas­sion. C’est un déchire­ment sim­i­laire qui se pro­duit lorsque tout le monde rem­balle ses tentes et fourre ses sacs dans un cof­fre étroit, le corps mar­qué par les moult acco­lades d’au revoir : com­ment retrou­ver le monde réel après avoir renoué avec l’insouciance ?

La réus­site de la fête repose sur le groupe dans son entièreté.

Sur place, l’am­biance laisse penser que nos réal­ités citadines sont bien loin. Isolé·e·s de tout, sans les sirènes de la police ou des ambu­lances, sans inci­ta­tion à con­som­mer plus que ce qui est néces­saire dans l’instant, sans les mul­ti­tudes d’objets qui rap­pel­lent un tra­vail, une fac­ture, la mis­ère. Délestés de leur anony­mat, les inconnu·e·s sont plus soucieux·ses les un·e·s des autres. Et dans ces vil­lages éphémères, où tout le monde finit par se con­naître, le sen­ti­ment d’appartenance n’en est que plus ren­for­cé : la réus­site de la fête repose sur le groupe dans son entièreté.

Les micro­fes­ti­vals nav­iguent donc entre deux dimen­sions : celle du hob­by et de l’activité pro­fes­sion­nelle. Cette agilité per­met d’accorder de l’espace à l’expérimentation et à la sérendip­ité, mais aus­si d’amortir les con­séquences des imprévus – car l’expérience des festivalier·e·s va de la sim­ple con­som­ma­tion à la con­tri­bu­tion au pro­jet col­lec­tif. Si l’on peut néan­moins s’interroger sur l’homogénéité des publics (les invi­ta­tions cir­cu­lant en vase clos par­mi des cer­cles ini­tiés), la richesse de l’expérience humaine est le point com­mun qui ressort après chaque événe­ment. À titre per­son­nel, les équipes des micro­fes­ti­vals inter­rogés pour l’article s’ac­cor­dent à dire que ce mod­èle n’a pas pour voca­tion de rem­plac­er les autres. Toute­fois, la magie qui naît de ces cour­tes hétéro­topies laisse des pistes à suiv­re pour les fêtes de demain… À l’abri du monde, l’archipel des micro­fes­ti­vals déploie ses îlots de liberté.

Pour suiv­re les col­lec­tifs interviewés :
Soleil Rouge
Super Daronne
P2Z

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