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©Paul Palacio pour Supercamp
7 octobre 2021

Microfestivals : pourquoi cette alternative séduit de plus en plus de monde

par Masha Litvak

Ça y est, clap de fin pour l’été. Aux terrasses des bars, les réminiscences des souvenirs accumulés les trois derniers mois forment un joyeux brouhaha empreint de nostalgie. Sur le podium des récits de vacances, on retrouve les indétrônables couchers de soleil, les escapades rurales, les cuites d’anthologie, et ce qui regroupe souvent les trois : les festivals. Mais cette année, ce n’est pas les noms des habituels rendez-vous qui ressortent dans les conversations ; les Dekmantel, Bon Air ou Astropolis sont remplacés par des noms qui ne vous disent sûrement pas grand chose, comme Paturia, Supercamp, Feu de Broussaille, Pic du Son, Dixmontel, Vierzival, La Frairie ou encore La Cavale ; des microfestivals intimistes, souvent réalisés dans un cadre privé.

“Le résultat financier n’a pas été celui espéré, mais l’essentiel était ailleurs.”

 

Une réponse au contexte musico-festif

Après neuf mois d’interdiction de rassemblements et de rideaux baissés pour le spectacle vivant, la reprise des festivals estivaux s’est montrée mitigée, entre contraintes imposées à des organisations déjà fragilisées, réduction des formats, ou évolutions incessantes du cadre juridique – qui ont parfois mené à des annulations. Et les périodes d’isolement prolongées ont indéniablement bouleversé les pratiques musico-festives que l’on connaissait dans le monde d’avant : combien d’entre nous s’imaginent encore danser serré·e dans une foule compacte d’inconnu·e·s, patienter dans des queues interminables et dépenser des sommes conséquentes pour assister aux lives de nos artistes préféré·e·s ? A-t-on vraiment envie d’infrastructures et programmations mastodontes qui font converger des dizaines de milliers de personnes en un même endroit, en période d’incertitude sanitaire ?

Si de nombreux microfestivals existaient déjà en parallèle de structures plus massives, leur prolifération pourrait souligner la mutation socioculturelle opérée depuis la pandémie (on se rappelle notamment de sa première forme avec les free-parties organisées à l’été 2020), et ce en dépit de la levée progressive des boucliers sanitaires. L’attention se porterait davantage sur le besoin de se retrouver en petit comité, dans des espaces naturels, de renouer des liens sociaux mis à mal par les multiples confinements. Antoine Odin et Marie Desseauves, binôme derrière le festival Paturia, dont la deuxième édition s’est tenue en août dans la Haute-Loire, ont saisi l’occasion : “À cause du Covid, beaucoup d’événements ont été mis en stand-by ou annulés, du coup on s’est dit pourquoi pas organiser un microévénement qui soit adapté à la conjoncture actuelle et aux problématiques sanitaires, sociales et environnementales que l’on connaît.”

 

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Mais la visée est aussi de construire des rencontres sur-mesure, adaptées à des groupes qui partagent les mêmes goûts, pratiques et valeurs, quitte à n’attirer qu’un public de niche. À Paturia, qui a rassemblé 430 personnes à l’été 2021, l’envie réside dans le fait de “créer un événement de A à Z. On avait le fantasme de pouvoir proposer ce qu’on veut sans faire d’énormes concessions.” Même son de cloche chez P2Z, le collectif parisien à l’origine de Feu de Broussaille (150 festivalier·e·s), dont l’idée de festival était déjà en gestation avant la pandémie : “On s’est dit qu’il fallait qu’on organise notre petit truc à nous, en toute intimité, avec nos copain·e·s et nos règles !” Pour donner vie au projet, deux cas de figures se présentent alors : saisir une opportunité de lieu privé ou investir un espace illégalement.

©Gauthier Navarre pour Supercamp

Ainsi, groupes de potes, amateur·ice·s ou professionnel·le·s du secteur, finissent par s’organiser avec les moyens du bord et souvent en dehors des radars : un terrain privé par-ci, un bois caché par-là, généralement en zones périurbaines voire rurales. Pour les organisateur·ice·s de Supercamp, le rejeton du crew bordelais Super Daronne, c’est un bon plan dans le Béarn qui a permis au festival d’avoir lieu en août et d’accueillir 500 participant·e·s à la dernière édition. “Ce lieu privé appartient à la mère du meilleur ami d’enfance de l’un d’entre nous. Chantal nous loue généreusement ce spot de 25 000m2 pendant la semaine du festival. La ruralité permet une liberté plus palpable.” Configuration similaire chez Feu de Broussaille, où le site breton accueillant la fête est la propriété d’une famille proche du collectif. Et côté Paturia, après avoir passé de nombreux coups de fils inaboutis, c’est finalement le propriétaire du Château de Marcoux qui accepte la location (et se montre particulièrement investi durant tout l’événement).

 

Autogestion, mère de vertu ?

À l’intérieur, les règles de fonctionnement sont définies par chaque équipe et comportent néanmoins toutes la même vision, celle de proposer un espace bienveillant et safe. Dans le cas de Supercamp, le festival a utilisé les ressources des associations Consentis, Act Right et Ekinox pour leur sensibilisation, alors que les organisateur·ice·s de Paturia et de Feu de Broussailles ont distribué une charte du festivalier pour rappeler les principes du respect et de la non-violence.

©Gabrielle Ferry pour Feu de Broussaille

Rares d’ailleurs sont les cas où les professionnel·le·s de la sécurité sont sollicité·e·s ; les participant·e·s sont plutôt incité·e·s à faire preuve de responsabilité collective au sein de ces petits comités DIY où l’implication de chacun·e devient une pierre angulaire du bon déroulement – comme un clin d’œil aux Temporary Autonomous Zones théorisées par l’écrivain anarchiste et libertaire Hakim Bey, en 1991. Ces choix sont rendus possibles grâce aux petites jauges des microfestivals, et donnent raison à une étude suédoise d’après laquelle la confiance mutuelle et la communication s’instaurent mieux dans une limite de 520 personnes.

 

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Laboratoires d’expérimentation

Dénuées de gros budgets et d’impératifs de rendement trop importants, les programmations des microfestivals laissent donc plus de place à l’expérimentation et la mise en avant d’artistes peu connu·e·s, majoritairement des ami·e·s. À Paturia, le line-up est le reflet de Soleil Rouge, le label imbriqué au projet : “Tous ceux qui figurent sur le line-up sont des gens que l’on aime et qu’on écoute souvent, et on privilégie les projets peu connus ainsi que les associations d’artistes qui n’ont pas encore collaboré ensemble [comme le duo K I A, composé de Jan Loup et A Strange Wedding, tou·te·s deux signé·e·s sur le label Toulouse Gouffre Club, NDLR].”

Au-delà de leur format, ce qui relie les microfestivals est une volonté commune de proximité avec l’ensemble des participant·e·s. Que ce soit pour Supercamp, Paturia ou Feu de Broussailles, ami·e·s, familles et connaissances ont mis la main à la pâte et porté plusieurs casquettes pour compenser l’absence de prestataires spécialisé·e·s dans les plus gros événements. “Sans l’aide des ami·e·s proches, moins proches et surtout des familles de locaux, on n’y serait pas arrivé·e·s” nous confie l’équipe de Feu de Broussaille. La recette comporte beaucoup de débrouille et tient grâce à la bienveillance des festivalier·e·s : “On a eu des pluies torrentielles non-stop pendant trois jours. La régie manquait de ressources pour contrer son pire ennemi : l’eau. Mais malgré les 200 coupures du générateur électrique, il s’est vraiment passé quelque chose d’assez magique : en intégrant la pluie à leur week-end, ces ami·e·s incroyables ont créé une vibe qui a dépassé tout ce qu’on aurait pu imaginer.”

©Iheb Fehri pour Feu de Broussaille

Il faut dire que financièrement, le modèle économique permet surtout de parvenir à l’équilibre, étant donné le faible prix des billets (comprenant souvent les repas et le camping) et l’impasse sur la rémunération des organisateur·ice·s. Pour Antoine et Marie, dont le rêve serait de vivre grâce à Paturia et Soleil Rouge, “même si on estime que ce n’est pas encore suffisant, on essaye de gratifier toutes les personnes qui travaillent (régie son, scénographie, lumière, artistes musicien·ne·s). Après, comme personne nous subventionne ou nous aide financièrement, ce n’est pas facile de joindre les deux bouts.” Super Daronne, quant à elles et eux, racontent que “la première année, on a juste gagné de quoi se faire un bon restaurant avec le staff”. Le bilan est plus mitigé à Feu de Broussaille, pour qui la première édition était surtout un moyen de se tester et prendre des risques. De fait, “le résultat financier n’a pas été celui espéré, mais l’essentiel était ailleurs.”

Cet essentiel, c’est la possibilité de redevenir enfant à nouveau : on se contente de peu et on s’amuse beaucoup avec, le reste n’est que bonus. Les visages devenus familiers au bout de quelques heures deviendront vite de nouveaux·lle·s ami·e·s – façon colonie de vacances où l’on partage les mêmes activités, les mêmes galères, et dans ce cas, la même passion. C’est un déchirement similaire qui se produit lorsque tout le monde remballe ses tentes et fourre ses sacs dans un coffre étroit, le corps marqué par les moult accolades d’au revoir : comment retrouver le monde réel après avoir renoué avec l’insouciance ?

La réussite de la fête repose sur le groupe dans son entièreté.

Sur place, l’ambiance laisse penser que nos réalités citadines sont bien loin. Isolé·e·s de tout, sans les sirènes de la police ou des ambulances, sans incitation à consommer plus que ce qui est nécessaire dans l’instant, sans les multitudes d’objets qui rappellent un travail, une facture, la misère. Délestés de leur anonymat, les inconnu·e·s sont plus soucieux·ses les un·e·s des autres. Et dans ces villages éphémères, où tout le monde finit par se connaître, le sentiment d’appartenance n’en est que plus renforcé : la réussite de la fête repose sur le groupe dans son entièreté.

Les microfestivals naviguent donc entre deux dimensions : celle du hobby et de l’activité professionnelle. Cette agilité permet d’accorder de l’espace à l’expérimentation et à la sérendipité, mais aussi d’amortir les conséquences des imprévus – car l’expérience des festivalier·e·s va de la simple consommation à la contribution au projet collectif. Si l’on peut néanmoins s’interroger sur l’homogénéité des publics (les invitations circulant en vase clos parmi des cercles initiés), la richesse de l’expérience humaine est le point commun qui ressort après chaque événement. À titre personnel, les équipes des microfestivals interrogés pour l’article s’accordent à dire que ce modèle n’a pas pour vocation de remplacer les autres. Toutefois, la magie qui naît de ces courtes hétérotopies laisse des pistes à suivre pour les fêtes de demain… À l’abri du monde, l’archipel des microfestivals déploie ses îlots de liberté.

Pour suivre les collectifs interviewés :
Soleil Rouge
Super Daronne
P2Z

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