Mimi raconte le Pulp

Entre 1997 et 2007, le Pulp, “la boîte pour les filles où les garçons aiment bien venir aus­si” a boulever­sé le club­bing parisien. Celles et ceux qui y étaient en par­lent encore avec des san­glots dans la voix. Celles et ceux qui étaient trop jeunes pour entr­er au 25 boule­vard Pois­son­nière n’ont de cesse de pos­er la ques­tion: “Alors, c’était com­ment?” Réponse avec celle qui a “inven­té” le Pulp: Michelle “Mimi” Cas­saro, aujourd’hui âme du Rosa Bon­heur.

Pro­pos recueil­lis par Patrice Par­dot

J’avais 20 ans en 1983. Après avoir été sur un tracteur, puis fait du vin à Nîmes, j’ai tra­vail­lé pen­dant qua­tre ans dans des bars à Mont­pel­li­er où il y avait aus­si des platines. C’était le début. En 1989, j’ai mon­té ma pre­mière affaire: je suis dev­enue can­ti­nière pour le ciné­ma, notam­ment pour Why Not Pro­duc­tions (pro­duc­teur notam­ment des films de Jacques Audi­ard ou Arnaud Desplechin, ndlr) avec qui je suis encore asso­ciée au Rosa Bon­heur. J’ai bougé au gré des tour­nages et c’est comme ça que j’ai débar­qué à Paris avec mon camion-cantine. J’ai vécu avec lui pen­dant dix ans. Je l’appelais Mon­sieur Jules. Je suis une vraie camion­neuse !”

Tu étais attirée par la vie noc­turne parisi­enne ?

Pour notre bande, Paris ne voulait pas dire grand-chose: les années 80 au Palace, j’entendais cela de loin. On allait surtout à Barcelone et à Valence. C’était l’après-Movida, c’est là que cela se pas­sait, les pre­miers mix­es avec trois platines. C’était le Berlin d’aujourd’hui, mais au soleil. Ma notion de la fête, je l’ai apprise via l’Espagne et la féria camar­guaise. En Camar­gue, il y avait une boîte mythique, où l’on sor­tait tous, la Churas­caïa, c’était très mélangé. Ce qui m’a choquée, quand je suis arrivée à Paris, c’était les bar­rières impéné­tra­bles. Très vite au Pulp, les bar­rières ont volé en éclats.

La musique a‑t-elle tou­jours été impor­tante pour toi ?

J’ai tou­jours aimé toutes sortes de musiques. J’ai été boyscout donc je con­nais par coeur la chan­son que tu joues autour d’un feu de camp. J’ai été aus­si dans le milieu rock, et, en tant que protes­tante, je con­nais bien le gospel et la dimen­sion spir­ituelle du chant. Ensuite, il y a eu le début de la house dans l’unique boîte gay de Mont­pel­li­er. J’ai aus­si fait les soirées Drag­on Ball, les Boréalis. On était dans la tribu des “chépers” ! (rires) Mon apparte­ment à Mont­pel­li­er a même été repris par les Spi­ral Tribe. Del­phine (alias DJ Sex­toy, décédée en févri­er 2002, ndlr) m’envoyait des cas­settes de mix­es que j’écoutais sur les tour­nages. L’autre jour, il y a Mireille Darc qui est venue au Rosa Bon­heur (dans le parc des Buttes-Chaumont, ndlr), et en me voy­ant, elle me dit: “Ah c’est toi Mimi Can­tine!” Puis elle me tire la joue: “La can­tine qui fai­sait le plus de bruit!”

Com­ment s’est passée la nais­sance du Pulp ?

Quand je suis arrivée à Paris, j’ai ren­con­tré Lau­rence qui tenait l’Entracte, le nom de la boîte les­bi­enne avant le Pulp. Elle n’en pou­vait plus de la nuit. C’était ma copine, nous habi­tions ensem­ble dans une mai­son dans le XIXe arrondisse­ment. Une bonne par­tie de l’énergie du Pulp est par­tie de là. Il y avait des platines dans le salon, on a accueil­li des DJ’s de New York comme Deee-Lite, on fai­sait hôtel pour DJ’s pen­dant des fes­ti­vals. Rachid Taha, Miss Kit­tin, Jen­nifer Car­di­ni, Juli­ette Drag­on y ont tous habité quelque temps. Il y avait aus­si les graphistes, Axelle Le Dauphin et Dana Wyse. Et bien sûr Del­phine. Grâce à elle, j’ai com­mencé à ren­con­tr­er des nanas avec une énergie un peu arty,moi avec mon accent du Midi, j’étais plutôt “bode­ga españo­la”. (rires) Mais il y a eu un bon mélange. Un jour, j’ai enten­du Lau­rence télé­phon­er à son patron: “J’en ai marre, j’arrête la semaine prochaine.” J’ai dit à Del­phine: “C’est pas pos­si­ble, on ne peut pas laiss­er tomber une boîte en plein Paris, on fait des fêtes dans la mai­son, on doit y arriv­er.” J’ai demandé à Lau­rence d’appeler son patron pour avoir un rendez-vous. Il m’a reçu le lende­main, dans la cave, sur les fûts de bières, et m’a dit: “Vous avez un mois.” Au bout d’un mois, il m’a red­it: “Vous avez encore un mois.” Puis ça été trois mois. Comme il y avait une image attachée à L’Entracte, je batail­lais pour chang­er le nom. À la fin des trois mois, le patron m’a dit: “Je fonce à fond avec toi et les filles et tu peux met­tre l’énergie et le nom que tu veux. En plus, je vous mets un camion à dis­po­si­tion pour faire l’Europride
same­di prochain.” C’était un lun­di matin. En une semaine, il a fal­lu tout faire et notam­ment trou­ver le nom. Je suis mon­tée voir Del­phine qui dor­mait: “Ça y est, c’est bon, il me faut un nom.” Elle m’a répon­du, encore endormie: “Pulp.”

Quand on te demande “c’était com­ment le Pulp?”, tu réponds quoi ?

C’était une boîte tenue par des gouines avec une énergie de gouines. Cer­taines per­chées, cer­taines très organ­isées, cer­taines très mil­i­tantes avec des formes de mil­i­tan­tisme très dif­férentes. C’était un truc de meufs, cela n’avait jamais existé. C’était aus­si un lieu où on est arrivé à explos­er les bar­rières entre les gays, les hétéros et les dif­férentes class­es sociales. On par­le sou­vent des valeurs sociales du Pulp… On cul­ti­vait des valeurs autour du respect de la dif­férence. C’était val­able dans les deux sens car au début quand des copains mecs, pédés ou pas, venaient, cer­tains se fai­saient agress­er par les goudous: “Mais qu’est-ce que vous faites là ?” Il a fal­lu faire un tra­vail dans ce sens, et bien sûr auprès des mecs qui oubli­aient qu’ils étaient chez nous. Cette volon­té d’ouverture n’était pas celle de tout le monde et il y avait des meufs qui n’avaient pas envie de voir arriv­er des mecs. Mais c’est passé. On avait gardé le same­di réservé aux filles.

Est-ce qu’il y avait dès le début la volon­té d’ouvrir aux garçons ?

C’est venu pro­gres­sive­ment, ce n’était pas cal­culé. Au départ, on ouvrait sept jours sur sept puis on s’est con­cen­tré sur cer­tains soirs et très vite des gens autour de nous nous ont amené les Scratch Mas­sive, Del­phine Quème, Arnaud Rebo­ti­ni, Fab­rice Desprez et Gui­do qui se sont partagé les jeud­is. Le mer­cre­di, c’était les soirées rock “Dans Mon Garage”, une idée de Chris­tine, notre physio. Finan­cière­ment, c’était dif­fi­cile de ne pas faire pay­er l’entrée tout en faisant venir un groupe rock mais tu avais 400 per­son­nes à fond. Et puis les jeud­is où il y avait une queue de folie per­me­t­taient d’équilibrer.

Quel était ton rôle au Pulp ?

Pren­dre des cuites! (rires) C’est dif­fi­cile de par­ler de soi. Je suis quelqu’un qui a de l’énergie. Je n’ai pas peur, je fonce. Quand tu vis dans une mai­son où ça bouil­lonne, tu ne te pos­es pas de ques­tions. Les gens dis­ent que je sais bien m’entourer, j’essaie d’être la plus cor­recte pos­si­ble. Aujourd’hui, je ferme le Rosa Bon­heur à minu­it et je me lève à 6h du mat’, alors qu’à cette heure-là, il y a quelques années, j’étais en train de faire ma caisse au Pulp com­plète­ment fra­cassée. Par­fois je ne dor­mais pas jusqu’au lende­main soir. On était com­plète­ment dingue, mais on en a per­du en route…

Quand est-ce que cela a vrai­ment décol­lé ?

Cela s’est fait à tra­vers les jeud­is au bout d’un an ou deux. Grâce à Fany Cor­ral (du label Kill The DJ, ndlr) qui est arrivée, via Sophie mon asso­ciée, elle a amené la crème des DJ’s. Je n’avais pas cette connexion-là. Ewan Pear­son ou Andrew Weather­all, ils n’allaient pas venir jouer pour moi !(rires) On a eu aus­si la chance que Del­phine apporte l’énergie “filles” avec Jen­nifer Car­di­ni, Chloé, Miss Kit­tin. Cette pro­gram­ma­tion asso­ciée avec l’idée qu’il fal­lait que les soirées soient gra­tu­ites le plus pos­si­ble ont fait décoller l’histoire.

As-tu craint une “peopoli­sa­tion” ?

Non, car j’ai un refus total du coin VIP et du tapis rouge. Madon­na a été annon­cée une fois ou deux, mais elle n’est jamais arrivée. (rires) Ses attachées de presse nous appelaient pour pré­par­er sa venue. Elles nous demandaient qu’au min­i­mum, elle ait un accès sans faire la queue et de lui réserv­er une table. On pou­vait le faire. Mais il n’y avait pas de “car­ré” pour les célébrités et je crois c’est un ser­vice à leur ren­dre. Si tu viens chez nous, c’est juste­ment pour vivre autre chose. Si une ou deux per­son­nes vien­nent te par­ler c’est bien, parce que les gens n’ont plus trop accès à toi. Quand Björk ou Skunk Anan­sie sont venues au Pulp, les filles étaient un peu din­gos. On leur a dit : “Main­tenant, c’est bon, elles sont là pour s’amuser, foutez-leur un peu la paix.”

Tu te sou­viens de galères ?

Les bagar­res de filles. Quand il y en avait, c’était telle­ment sport ! Tu es obligé de ral­lumer les lumières, et tu vois trente gouines qui se tapent sur la gueule ! Ça te reste à vie. Je me rap­pelle aus­si d’une fois où Lau­rence est entrée dans le club en moto en allant jusqu’à la cab­ine DJ. Et puis il y a eu aus­si une armée de pom­piers qui débar­quent en force avec les lances à eau parce que quelqu’un avait appelé à tort en dis­ant qu’il y avait le feu. (rires)

Elle était inévitable la fer­me­ture du Pulp ?

Oui, car l’Opac, qui était pro­prié­taire des murs, voulait trans­former l’immeuble. Cela a été une ago­nie. On devait fer­mer une pre­mière fois,mais le patron arrivait chaque fois à obtenir des délais: “On a encore trois mois.” À la fin de la dernière année, en 2007, je n’en pou­vais plus. J’ai eu des soucis de san­té la dernière année, deux hernies dis­cales, j’ai été absente pen­dant deux mois, sous mor­phine. Physique­ment, je souf­frais. J’avais déjà mon­té depuis deux ans une deux­ième activ­ité en par­al­lèle pour vivre le jour. On a arrêté en juin 2007, le jour de la Gay Pride. J’ai mis le dernier disque: “Promised Land” de Joe Smooth, mon côté protes­tant, “aimez-vous les uns les autres”. Un can­tique ! (rires)

Est-ce que tu éprou­ves de la nos­tal­gie ?

Peut-être que ça com­mence main­tenant. À la fin, il y avait toute une par­tie de moi qui n’arrivait plus à s’exprimer à tra­vers le Pulp. J’étais un peu en retrait. Aujourd’hui, au Rosa Bon­heur, je suis très sat­is­faite d’avoir un endroit où je peux faire et pass­er ce que je veux. C’est une autre fête, qui finit à minu­it.

www.rosabonheur.fr

Arti­cle paru dans tsu­gi 59 (févri­er 2013).

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