Naked (On Drugs) : Nus dans la crevasse

Arti­cle extrait du numéro 77 de notre mag­a­zine. 

Dans un décor en noir et blanc peu­plé de fan­tômes, eux dis­ent se foutre du glo­rieux passé local. Naked (On Drugs) était le groupe rêvé pour pren­dre des nou­velles de Man­ches­ter. 

Ici Sal­ford. Dans cette périphérie brumeuse du grand Man­ches­ter surnom­mée Dirty Old Town, quelques gangs orig­i­naires d’Europe de l’Est qui font régn­er la loi à coup de machettes, des anci­ennes usines de fila­tures aux fenêtres meur­tries, des ter­rains vagues… Quand il promène sa longue car­casse dans cette par­celle de Man­ches­ter Sébastien Per­rin, lève son regard en direc­tion des miradors de la prison de Strange­ways. Le chanteur de Naked (On Drugs) achève de con­sumer une cig­a­rette (mal) roulée et esquisse un sourire las : « Tout est en noir et blanc ici. Ce coin, c’est vrai­ment le Man­ches­ter de carte postale. Celui auquel tu rêves quand tu es un étu­di­ant un peu con et que tu as trop écouté les dis­ques des Smiths ou de Joy Divi­sion. Ceux qui vien­nent là pour ten­ter leur chance dans le rock fan­tas­ment sur cette laideur. A croire qu’ils aimeraient qu’elle prenne entière­ment pos­ses­sion de leur musique. Une autre bouf­fée de roulée et Sébastien pré­cise, avec ce mélange d’arrogance et de mal­adresse qui n’appartient qu’aux grands timides De toute façon, on ne s’intéresse pas au soi-disant glo­rieux passé local. On n’aime pas les Stone Ros­es, on déteste ces ringards d’Oasis et quand j’entends ces pochetrons dans les bars du coin qui repren­nent en chœur du New Order avant de ger­ber dans leur pinte je trou­ve ça car­ré­ment pathé­tique ! »

Un rocher pointu

Ce jeune homme né dans la Drôme Provençale a beau s’en défendre, il cul­tive une dégaine par­faite­ment rac­cord avec le roman­tisme de la ville qui l’a accueil­li. Plongé dans le Man­ches­ter 2014, son vis­age émacié, son teint pale et son large pardessus évo­quent ces groupes post punk du début des 80s nour­ris à l’expressionnisme alle­mand et aux dis­so­nances des for­ma­tions du New York no wave. Musi­cale­ment le con­stat est sim­i­laire. Si Naked (On Drugs), le jeune quin­tette dans lequel Sébastien Per­rin pousse sa voix grave et fait dérap­er ses notes de clar­inette, flashe autant, c’est car il est un des rares groupes (le seul ?) à tra­vailler le passé rock pour en ressor­tir une urgence actuelle. A preuve les quelques sin­gles sor­tis par le groupe depuis ses débuts en 2013 : Death Dance, This Gift et l’épatant Lee Ann’s Skin évo­quent, tour à tour, Birth­day Par­ty, Scott Walk­er, Bauhaus, Echo & The Bun­ny­men, Talk­ing Heads, dEUS, les jeunes gens mod­ernes Mar­quis De Sade et Thelo­nious Monk. Et mal­gré ces références, Naked (On Drugs) réus­sit à garder bien actuelle la ten­sion. « Nous sommes un groupe mod­erne parce que nous pio­chons dans le passé à notre guise – Lee Ann’s Skin est un col­lage, il y a des gui­tares surf 50s, une rhyt­mique 80s, des dis­so­nances plus 90s, etc. Est-ce que cela fait de nous des passéistes ? Non ! Si nous avions émergé dans les années 70s, quelque chose me dit que nous seri­ons devenus un groupe de jazz fusion dégueu­lasse. Je me sou­viens de Bri­an Eno dis­ant en inter­view qu’il avait appris à jouer de la basse et qu’il allait à présent devoir trou­ver une util­ité à l’in­stru­ment, comme un homme des cav­ernes cher­chant une util­ité à un rocher pointu. Ce genre de truc nous cause. »

Les pre­mières inter­ro­ga­tions de Sébastien Per­rin sur la musique remonte à l’époque où il habitait Lyon. 2010. Le garçon se débat entre études de psy­cholo­gie, petits boulots (en hôpi­tal psy­chi­a­trique et dans une mai­son d’enfant à car­ac­tère social) qui le ren­dent amer et ambi­tions musi­cales dans l’impasse : « Pen­dant ces deux ans j’avais l’impression de press­er avec insis­tance sur un tube de den­ti­frice vide ! »

L’occasion de rompre avec la France survient quand il ral­lie Man­ches­ter le temps d’un week-end et atter­ri, au hasard d’une nuit d’alcool, entre les murs d’un club local. Sur place un con­cert du nou­veau side-project d’un mem­bre des anci­ennes gloires locales cold funk, A Cer­tain Ratio dont Sébastien Per­rin dit avoir tout oublié jusqu’au nom. Mais il y a surtout la ren­con­tre avec Luke Byron-Scott, orig­i­naire de Mil­ton Keynes. Ce dernier mar­que sa rup­ture avec son envi­ron­nement white trash et ces gamins écoutant de la mau­vaise house dans leurs bag­noles, Luke a pris l’habitude de porter des chemis­es léopard et de ne jur­er que par la noise de Glen Bran­ca. « Avec Luke, on sym­pa­thise immé­di­ate­ment, on par­le de musique, de Naked, ce film de Mike Leigh qu’on vénère, de ce à quoi on aspire et l’alcool fait le reste. A la fin, il me dit ‘Toi, mon pote, tu te débrouilles pour pla­quer ta vie merdique en France et tu viens t’installer à Man­ches­ter. Au moins on aura essayé !’ »

Entre deux chais­es

Quelques mois plus tard, Sébastien Per­rin s’est instal­lé à Man­ches­ter. Il partage aujourd’hui sa vie entre son groupe dont la répu­ta­tion grimpe vite, une épouse, un chat et un emploi de bar­man pour assur­er le loy­er. Luke, lui, assure son train de vie en tra­vail­lant pour des gang­sters locaux. Très roman­tique, son boulot con­siste à ven­dre à des pigeons de la presse locale des encar­ts pubs qui n’existeront jamais. Ceci posé, Naked (On Drugs) a été rejoint par le bat­teur des météoriques Egypt­ian Hip Hop et surtout David McLean, sax­o­phon­iste. « Un autre mis­fit. s’anime Sébastien Il a joué dans une cinquan­taine de groupes, c’est une ency­clopédie du jazz vivante, mais avec un accent de voy­ou ! Nous avons le cul entre deux chais­es — trop bruyants pour la scène alter­na­tive, et trop calmes pour la scène noise, mais entre nous, ça marche. Je ne sais pas jusqu’où notre petit sys­tème peut s’entretenir lui-même ! »

Le sys­tème en auto­suff­i­sance dont par­le le français ne con­cerne pas que Naked (On Drugs). Il fait aus­si par­tie du quo­ti­di­en de Sways, le label qui dif­fuse le groupe à (toute) petite échelle et en vinyle unique­ment. Der­rière cette struc­ture qui s’inspire claire­ment de la stratégie de Fac­to­ry Records, lors de ses débuts, Ben­jamin Ward. Avec ses petites lunettes car­rées, sa chevelure à la Oscar Wilde, l’homme ressem­ble à ces grands labels man­agers moitié escroc, moitié génie – de Mal­colm Mc Laren à Tony Wil­son – comme l’Angleterre sait les inven­ter. Avec son acolyte Marten Hur­ley, Ward se dit qu’il serait temps de créer lui-même un label et le déco­rum qui va avec. Le label c’est Sways Records. Le déco­rum c’est une anci­enne usine à coton à l’abandon que Marten Hur­ley a reçu en héritage de son grand-père syn­di­cal­iste d’origine polon­aise. La suite c’est Sébastien Per­rin qui la racon­te : « Cet endroit a vite été renom­mé le bunker par ceux qui font par­tie de la bande. Tout le monde peut y jouer, y dormir, y faire la fête ou des sales trucs. Ben et les autres ont inven­té une com­mu­nauté à la marge du Man­ches­ter offi­ciel dans ce lieu ! »  Vrai. Par­mi les habitués du bunker : Jamie Lee, leader exhi­bi­tion­niste et poète de Mon­ey, groupe cold wave 2.0, mais aus­si Nathalie Cur­tis, fille unique du leader pen­du de Joy Divi­sion, dev­enue la pho­tographe offi­cielle des groupes Sways. « Nous ne signons pas for­cé­ment des groupes aboutis, mais nous aidons les per­son­nages intéres­sants. Ceux qui passent la porte du bunker ont tous un goût pour les choses extrêmes. Ils aiment Franz Kaf­ka, Lars Von Tri­er, Scott Walk­er, Louis-Ferdinand Céline, le Marx­isme par­fois ! Naked (On Drugs) sont ils des gens et des musi­ciens intéres­sants ? Bien sûr et ce moment qui arrive, très court, est peut-être le leur. S’ils sor­tent de ce trou à rat, très bien, ça rejail­li­ra sur cette ville et ses dégénérés… » Façon de dire, qu’à Sal­ford, comme dans une chan­son de Joy Divi­sion, on attend tou­jours « qu’un guide vienne et vous prenne par la main… » (Jean-Vic Cha­pus)

Arti­cle pub­lié dans le Tsu­gi #77

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