Crédit photo : Nico M

Rap anglais, Mad Max et marionnettes : la mayennaise a pris Au Foin de la rue

Éthique et éclec­tique”. Le slo­gan du fes­ti­val Au Foin de la rue a le mérite de la rime. Mais si les mots parais­sent trans­par­ents, il faut aller faire un tour du côté de Saint-Denis-De-Gastines pour com­pren­dre leur appli­ca­tion con­crète. Organ­isé depuis 2000, le fes­ti­val a peu à peu acquis sa renom­mée locale et fait désor­mais fig­ure de rendez-vous imman­quable annuel pour nom­bre de Mayen­nais. En péné­trant sur le site, on s’imprègne rapi­de­ment de l’esprit du fes­ti­val. Inspiré par Mad Max et entière­ment faite mai­son à par­tir de matéri­aux de récupéra­tion, la déco­ra­tion sur­prend et émer­veille. Des vieux robots con­fec­tion­nés à l’aide de tiges ou de boulons en métal, des vieilles roues, des car­cass­es de voiture, ou un squelette au guidon d’un vélo volant : on fait irrup­tion dans un univers digne d’un roman de Jules Verne. Rajou­tons à cela les pro­duits bio et locaux, la ges­tion poussée des déchets, la sen­si­bil­i­sa­tion effec­tuée par les 1100 bénév­oles, et l’important dis­posi­tif d’accueil pour les per­son­nes hand­i­capées (cette année cinq con­certs étaient traduits en lan­gage des signes par le col­lec­tif Les Mains Bal­ladeuses) et on com­prend l’importance du mot éthique.

Crédit pho­to : Nico M

Pour ce qui est de l’éclectisme, le terme n’est pas non plus gal­vaudé. Du reg­gae à l’électro, en pas­sant par le rap, le funk ou la sal­sa, tout le spec­tre musi­cal était large­ment bal­ayé. Accueil­lis sur les rythmes lati­nos de LA-33, on se dirige vers la petite scène du chapiteau. Pour le pre­mier soir, les organ­isa­teurs avaient décidé d’y tenir une soirée spé­ciale rap anglais afin de met­tre un coup de pro­jecteur sur la scène d’outre-Manche tan­dis que nos regards sont sou­vent braqués outre-Atlantique. On démarre avec Ocean Wis­dom dont l’album Chaos 93’ avait retenu notre atten­tion l’an dernier. Depuis le suc­cès du clip de “Walkin’” il y a trois ans, le jeune homme a pris en mus­cle mais n’a rien per­du de sa sou­p­lesse au micro. Pas évi­dent d’ouvrir une soirée devant un pub­lic encore décimé, surtout lorsque l’on a l’habitude de jouer devant des mil­liers de per­son­nes au pays. Le rési­dent de Brighton parvient toute­fois à élargir son audi­ence en enchaî­nant les fast flows sur des pro­duc­tions grime ou boom-bap scratchées. Autres artistes, autre style, le groupe Sud-londonien 67 prend place sur scène après un warm-up assuré par leur DJ qui sur­chauffe la foule avec les bangers de Stor­mzy, Migos, Future ou XXX Tenta­cion. Un peu à l’étroit sur scène, les qua­tre rappeurs déversent leurs rimes sur des bass­es à retourn­er le ven­tre et des mélodies au piano instal­lant une ambiance funèbre. Derniers représen­tants du rap anglais de la soirée, For­eign Beg­gars débar­que quelques min­utes seule­ment après leur arrivée en Mayenne. Mélangeant rap et dub­step, leur for­mule survi­t­a­m­inée fait rapi­de­ment effet sur un pub­lic du chapiteau qui se fait rem­plir son verre de vod­ka par les deux MCs avant de se le faire ren­vers­er dans les pogos. Un show intense que ni le pub­lic, ni les rappeurs, ne voulaient voir se ter­min­er. Entre-temps on avait assisté au con­cert de Wax Tai­lor sur la grande scène. Accom­pa­g­nés de ses musi­ciens et de la chanteuse Char­lotte Savary, il est aus­si assisté des rappeurs Mat­tic, et Raashan Ahmad — dont on avait un peu per­du la trace depuis son album Cer­e­mo­ny en 2013 — qui s’in­vite pour un hom­mage au défunt rappeur d’A Tribe Called Quest Phife Dawg. Une presta­tion scénique qui a semble-t-il enchan­té un pub­lic mayen­nais ravi d’entendre les nou­velles pro­duc­tions ou les vieux tubes du tailleur de cire, de “Pos­i­tive­ly Inclined” à “Que Sera”.

Le groupe anglais 67 sous le chapiteau du Foin de la rue. Crédit pho­to : Nico M

Same­di pas le temps de buller au soleil, les organ­isa­teurs ont con­coc­té un pro­gramme bien rem­pli. Au menu de l’après-midi : spec­ta­cles et jeux au bord de l’étang. Des activ­ités gra­tu­ites accen­tu­ant le côté famil­ial d’un fes­ti­val ne se con­tentant pas de faire venir 16 000 fes­ti­va­liers dans un vil­lage de 1500 habi­tants le temps d’un week-end de débauche, mais qui inclut dans sa démarche la pop­u­la­tion et le tis­su asso­ci­atif local. Une preuve par­mi d’autres : les arbres entourant l’étang sont habil­lés d’une laine tri­cotée par les rési­dents d’une mai­son de retraite du coin. Le soir, bien accueil­lis sur leur campe­ment par des jeunes locaux, on traîne un peu avant d’entrer sur le site mais on arrive juste à temps pour la per­for­mance de Kate Tem­pest. Si la veille l’un des organ­isa­teurs nous con­fi­ait appréhen­der l’accueil du pub­lic face à l’univers sin­guli­er de la rappeuse anglaise (décidé­ment !), il a sans doute été rapi­de­ment ras­suré. On pou­vait com­pren­dre ses craintes : les longues phas­es de spo­ken word a capel­la, l’accent mis sur le story-telling et les textes reven­di­cat­ifs auraient pu repouss­er un pub­lic fran­coph­o­ne non aver­ti. Il n’en a rien été. La Lon­doni­enne est par­venu à envoûter tout le pub­lic par son charisme et son inter­pré­ta­tion habitée sur des pro­duc­tions d’une éton­nante musi­cal­ité jouées par un bat­teur et deux clav­iéristes. Puis direc­tion la Grande Scène pour y voir Deluxe. Depuis leur EP Pol­ish­ing Peanuts il y a 5 ans déjà, les Aixois n’ont pas mod­i­fié les ingré­di­ents de leur potion de soul et de funk qui rav­it les Dionysiens Gasti­nais du soir (le gen­tilé de Saint-Denis-de-Gastines). Rien de révo­lu­tion­naire certes, mais effi­cace. Men­tion spé­ciale tout de même pour la reprise de « Stronger Than Me » d’Amy Wine­house. Eux non plus n’ont pas changé d’un poil de papi­er mâché mais on prend plaisir à les retrou­ver : les mar­i­on­nettes alle­man­des de Pup­pet­mas­taz. Leur musique qui reprend et singe les codes du rap n’est pas sans intérêt sur disque, mais prend toute sa dimen­sion en live ! Un show à mi-chemin entre le con­cert hip-hop et le spec­ta­cle de mar­i­on­nettes en guise de happy-end à notre week-end mayennais.

Kate Tem­pest same­di soir sur la Scène B. Crédit pho­to : Loewen

Meilleur moment : La poésie révoltée de Kate Tem­pest. Con­scient mais loin d’être chiant.
Pire moment : Rhume des foins et Foin de la rue ne font pas bon ménage.

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