Renaud 'Reno' Gay, hiver 2016. Crédit photo : Mathieu Zazzo pour Tsugi.

Rave In Peace : Concrete rend hommage ce vendredi 23 mars à Reno d’Expressillon avec Spiral Tribe

Des pre­mières raves français­es jusqu’aux couliss­es de la barge Con­crete, Renaud Gay a défendu la cul­ture tech­no avec pas­sion et humil­ité. Homme de l’ombre, il a surtout été l’instigateur d’Expressillon, l’un des labels les plus emblé­ma­tiques de la scène free par­ty, accueil­lant entre autres les musi­ciens des Spi­ral Tribe. Retour sur le par­cours d’un activiste par­ti trop tôt, alors que Con­crete invite une bonne par­tie du crew Spi­ral Tribe ce ven­dre­di 23 mars pour lui ren­dre hom­mage, évidem­ment en musique.

Renaud Gay, mieux con­nu dans le milieu tech­no sous le nom de “Reno Expres­sil­lon”, s’en est allé le 23 octo­bre dernier des suites d’une longue mal­adie. Ironie du sort ou signe du des­tin, le 23 l’aura accom­pa­g­né durant toute sa vie passée au ser­vice de la musique. C’est en effet le nom­bre fétiche des Spi­ral Tribe – leurs avatars SP23 ou Network23 par­lent d’eux-mêmes –, ces Anglais épris de fêtes libres et de nomadisme qui ont imposé la cul­ture free par­ty en France dès le début des années 90. Ce sont eux, les pre­miers, qui ont annon­cé la dis­pari­tion de leur ami sur les réseaux soci­aux. Pas vrai­ment une sur­prise quand on con­naît les liens qua­si famil­i­aux qui unis­saient les routards de la tech­no à ce Parisien séden­taire, longtemps patron de label. “C’était comme un grand frère pour moi, con­fie Sebas­t­ian, alias 69db, mem­bre de la fameuse tribu. Il a tou­jours été là pour m’aider. C’était le genre de per­son­ne qui te mon­trait que tout le monde n’est pas cor­rompu. Tant qu’il y aura des gens comme lui, il y aura de l’espoir.” Tout com­mence en 1992. Alors que les “Spis” débar­quent sur le con­ti­nent, fuyant la répres­sion du gou­verne­ment de John Major con­tre les raves, leurs chemins se croisent pour la pre­mière fois. Cela se passe au C.A.E.S. de Ris-Orangis, où les Anglais organ­isent leur troisième soirée en France, devant un pub­lic à l’époque encore clairsemé. “Il avait payé sa dona­tion à l’entrée et est repar­ti avec une expéri­ence qui l’a influ­encé, ain­si que toute la scène française under­ground par la suite”, sou­tient Ixy, alias Ixin­damix, autre musi­ci­enne du crew. De l’aveu même de Reno, cet événe­ment fon­da­teur a changé sa vie. Il suit désor­mais le mou­ve­ment free par­ty avec assiduité, emprun­tant la R5 de son grand frère. “Je crois qu’il a fini par ne jamais lui ramen­er”, rigole, avec une pointe de nos­tal­gie, Adrien Betra de Con­crete, l’un de ses plus vieux com­plices. C’est ensuite à bord d’un camion rouge qu’il arpente les tekni­vals un peu partout en France et en Europe. “Sa porte était tou­jours ouverte et lui tou­jours très accueil­lant”, se sou­vient encore Adrien.

LES SPIRAL ET LES ÉLECTRONS LIBRES

Peu à peu, notre homme s’investit dans le mou­ve­ment de la tech­no dite “libre”. D’abord en tant qu’organisateur/DJ au sein des soundsys­tems Teknokrates et Furi­ous. Il y fait la ren­con­tre de Jeff23, un autre mem­bre des Spi­ral arrivé un peu plus tard dans l’Hexagone. “Mon pre­mier sou­venir avec lui, c’est une teuf Teknokrates à Ivry-surSeine. À l’époque il était DJ et il avait fait un super set. Je lui ai sou­vent demandé par la suite pourquoi il avait arrêté de mix­er, car il était vrai­ment bon.” Délais­sant les platines, c’est dans la pro­duc­tion discographique que Reno se lance corps et âme à par­tir de 1997. Il crée simul­tané­ment deux labels : Passe-Muraille et Perce~Oreille. Si le pre­mier pro­pose une techno/hardtechno lourde, par­faite pour l’obscurité des hangars, le sec­ond remonte aux orig­ines bri­tan­niques de la free par­ty avec une musique plus enjouée, sautil­lante et gorgée de break­beats. “Reno bos­sait chez le dis­quaire Hokus Pokus, spé­cial­isé dans les sons joués en free, pour­suit Jeff23. Lui s’occupait surtout de la dis­tri­b­u­tion et il a eu envie de mon­ter ses pro­pres labels. Au même moment, avec Sebas­t­ian, nous en avions marre de nous autodis­tribuer, de pass­er notre temps à envoy­er des col­is au lieu de faire de la musique. C’est ain­si que Network23, le label de Spi­ral Tribe a pris fin. Du coup, cer­tains de nos artistes ont trou­vé naturelle­ment leur place chez Reno en qui on avait entière­ment con­fi­ance.” C’est aus­si à ce moment-là qu’Adrien Betra, graphiste de for­ma­tion, va rejoin­dre Reno dans ses aven­tures. “Il m’a demandé si ça m’intéressait de tra­vailler sur l’identité des labels. Il voulait faire quelque chose qui ait de la gueule. Tout en ne s’enfermant pas dans la hardtek et en se don­nant une plus grande lib­erté artis­tique.” À l’inverse de la scène free par­ty qui se développe dans un fonc­tion­nement de plus en plus clanique autour des sound-systems, Reno va s’attacher à dénich­er les élec­trons libres. Ceux ne se récla­mant d’aucune chapelle, qu’elle soit matérielle ou musicale.

UN SOUTIEN SANS FAILLE À SES ARTISTES

Il signe des artistes et des max­is au gré de ses coups de cœur et de ses ren­con­tres. Par­fois dans des cir­con­stances sur­réal­istes comme le racon­te Ixy: “Dans un tekni­val en Ital­ie en 1998, Reno était venu écouter mes dernières pro­duc­tions. Je me sou­viens de son regard inter­loqué quand il est entré dans mon camion. Ce dernier ser­vait à la fois de loge­ment pour ma famille et de stu­dio mobile. Il y avait d’un côté mes enfants, dont ma fille d’un an qui fai­sait ses pre­miers pas. De l’autre mes machines qui clig­no­taient dans tous les sens en prévi­sion de mon live du soir.” Tou­jours avide de pro­jets et de décou­vertes musi­cales, Reno ouvre de nou­veaux labels comme Cos­met­ic Music – élec­tro et min­i­male – ou Dub Tech­nic – dub puis dub­step. Tous sont regroupés au sein d’une struc­ture nom­mée Expres­sil­lon qui, à par­tir de l’an 2000, est égale­ment celle où parais­sent pour la pre­mière fois des albums au for­mat CD. On lui doit notam­ment la série des Chip Jock­ey, un ensem­ble de lives impro­visés signés entre autres Crys­tal Dis­tor­tion, Inter­lope, Sig­nal Elec­trique, Tam­bour Bat­tant ou… 69db. “Reno m’a tou­jours soutenu sur les dif­férents pro­jets que je lui ai pro­posés, explique Sebas­t­ian. J’ai fait un album jazztechno-dub avec des musi­ciens qui a dû se ven­dre à peine à 500 exem­plaires. C’était du pur sui­cide com­mer­cial, mais ça ne lui posait pas de prob­lèmes. Je me suis éloigné très loin de la hardtek avec lui et il ne s’en est jamais plaint.” Les temps changent toute­fois dans l’industrie musi­cale. Les CD se vendent moins au prof­it du dig­i­tal et les DJs utilisent de moins en moins les vinyles. Expres­sil­lon s’ouvre à l’électro-tek, décou­vre des artistes en devenir comme Mael­strom et monte des soirées à Paris, notam­ment au Cabaret Sauvage. Reno entre­prend égale­ment de repress­er les vieux morceaux cultes et introu­vables du label Network23. “Les Anglais n’auraient jamais fait con­fi­ance à quelqu’un d’autre que lui pour faire ça. Ils savaient que c’était un mec hon­nête, qu’il n’y aurait pas de prob­lème”, jus­ti­fie Adrien.

UN NOUVEAU CHALLENGE À CONCRETE

Mais la pres­sion économique est trop forte et Reno ne peut plus décem­ment pour­suiv­re les activ­ités d’Expressillon. Après presque 20 années dans le music busi­ness, il finit par jeter l’éponge. Dans le même temps, son ami Adrien a mon­té avec des asso­ciés l’agence Surpr!ze que l’on retrou­ve der­rière les soirées Con­crete et le Weath­er Fes­ti­val. “Au bout de deux ans, on a eu besoin de quelqu’un qui avait les com­pé­tences de Reno, pour­suit Adrien. Une per­son­ne qui con­naisse bien les dif­férentes économies, les lég­is­la­tions, pour remet­tre de l’ordre dans nos dif­férents pro­jets. Reno a accep­té de venir avec nous et il s’est énor­mé­ment investi.” En tant que directeur de pro­duc­tion, il a pour prin­ci­pal inter­locu­teur en interne le pro­gram­ma­teur Brice Coud­ert: “Je m’occupais de choisir les artistes, de con­tac­ter les bookeurs, de négoci­er les tar­ifs. Et ensuite je lui pas­sais la balle. C’est lui qui fai­sait le reste, les trucs pas mar­rants, la par­tie con­tractuelle.” Les deux hommes, qui ne se con­nais­saient pas avant et venaient d’univers très dif­férents auraient pu ne pas s’entendre. “C’est vrai qu’on avait des a pri­ori l’un sur l’autre avant de se ren­con­tr­er. Je viens des clubs, de la house. Lui de la free par­ty, des tekni­vals. J’avais peur que ça soit un peu le choc des cul­tures. Et lui pen­sait tomber sur un mec la coupe de cham­pagne à la main en mode Ibiza.” Mais au final, ce fut une ren­con­tre déter­mi­nante. “Il avait une for­ma­tion d’ingénieur, c’était un type hyper car­ré, avec de grandes capac­ités pour mémoris­er les choses. Il aurait pu faire des boulots super bien payés. Mais il a tou­jours choisi de vivre de sa pas­sion. Parce que pour lui, l’important dans le tra­vail c’était de pren­dre du plaisir. Il était heureux comme ça. C’est peut-être la per­son­ne qui m’a le plus tiré vers le haut de ma vie”, con­fie Brice encore très ému. Prochaine­ment, tous les amis de Reno vont se retrou­ver à Con­crete pour une fête en son hon­neur. En mars. Le 23, plus précisément…

Event Face­book

En bonus : Best Of Expressillon

Sig­nal Elec­trique, Sig­nal (2000)
Le duo Frankein­sound et Erik Elek­trik signe un hymne électro-tek ravageur qui pré­fig­ure la tur­bine bien avant l’heure.
Com­pi­la­tion, Le Perce~Oreille (2000)
Le meilleur des pro­duc­tions Perce~Oreille réu­ni sur CD. Une hardtek décom­plexée loin des canons du genre.
69db, Dra­goon Dub (2002)
Le liveur fétiche de Spi­ral Tribe s’écarte de la hardtek avec un album entre dub, break­beat et expéri­men­ta­tion technoïde.
Com­pi­la­tion, Le Passe-Muraille (2002)
Reno reprend excep­tion­nelle­ment les platines pour revis­iter le cat­a­logue de son label le plus frontale­ment techno.
Wide Open Cage, Woe­be­gone Lul­la­bies (2003)
L’un des pro­jets les plus aven­tureux signé sur Expres­sil­lon. Quand le rock croise le fer avec une élec­tron­i­ca bruitiste.
Com­pi­la­tion, Net­work 23 (2004)
Trois DJs Spi­ral – Mick­ey, Ixy et Jeff – se char­gent de mix­er le cat­a­logue de leur label mythique. Quand le son des free par­ties était loin de rimer avec “cheesy”.
Inter­lope, Elec­tri­fied (2004)
Drag­ongaz et Rimshot se déchaî­nent sur cet album de drum’n’bass syn­thé­tique où le hip-hop n’est jamais très loin.
R‑Zac, Stu­dio 23 (2006)
Rétro­spec­tive des pre­miers travaux com­muns de Crys­tal Dis­tor­tion et 69db. Tech­no rapi­de, min­i­mal­iste et lysergique.
Mael­strom, Real Street Shit (2009)
Le Nan­tais sort du bois avec une électro-house vire­voltante et sat­urée. Le début d’une belle carrière.
Tam­bour Bat­tant, Chip Jock­ey (2009)
Les beat­mak­ers français investis­sent la série des Chip Jock­ey dans un furieux melting-pot électro-dubstep-hip-hop

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