Saunagate : ce que l’affaire Jérémy Underground nous apprend sur les coulisses du clubbing

Tor­nade dans le monde de l’électro la semaine dernière, le mer­cre­di 13 sep­tem­bre exacte­ment, lorsque le club Abstrakt (acteur majeur de la nuit d’Edimbourg) a pris la déci­sion d’annuler la venue de Jere­my Under­ground le same­di suiv­ant et de le faire savoir via une pub­li­ca­tion Face­book, his­toire de ne pas céder aux caprices dignes d’une star­lette de la télé‐réalité du DJ français qui n’arrête pas de mon­ter. A l’origine de cet imbroglio, une demande un poil incon­grue pour quelqu’un qui porte le mot “under­ground” dans son blaze d’un hôtel qua­tre étoiles avec gym et sauna (à plus de 400 euros la nuit), qui refuse les deux hôtels (très chics rassurez‐vous, mais sans sauna) que le bud­get lim­ité du club autorise et des SMS de men­aces de la part de Lionel Mar­ciano, le book­er de Jere­my Under­ground : “Je vais vous défon­cer, vous avez intérêt à me croire, votre allez per­dre du sang”.

Il n’en fal­lait pas plus pour déchaîn­er un shit‐storm (18 k de likes, 2000 partages, plus de 4000 com­men­taires pour le post d’Abstrakt) comme les réseaux soci­aux les affec­tion­nent et un défer­lement de com­men­taires sou­vent ironiques, par­fois jaloux et insul­tants, mais qui expri­maient une sorte de ras‐le‐bol général d’un sys­tème en train d’exploser en vol. Un grand débal­lage qui per­me­t­tait à cer­tains organ­isa­teurs d’enfin exprimer leur ressen­ti­ment, cer­tains expli­quant com­ment tel jeune DJ qui monte essaye sou­vent de faire pass­er sa copine comme ingé son pour voy­ager gratos avec elle, l’insistance de cer­tains à être accom­pa­g­nés d’un tour man­ag­er dont le boulot con­siste à branch­er deux clés USB et un casque, les crises de nerfs piquées par d’autres parce que la table de mix­age n’est pas le mod­èle demandé alors qu’ils jouent une heure et demie, sans compter ceux qui essaient de se faire pay­er des nuits d’hôtels sup­plé­men­taires ou de venir tous frais payés avec leurs potes. Ceris­es sur le gâteau avec cer­taines anec­dotes sur­réal­istes comme l’agent d’un gros DJ deman­dant à ce qu’on ouvre le bar du Sher­a­ton à 5h du matin pour se faire livr­er des cock­tails à la piscine jusqu’à la femme d’un pro­duc­teur de Detroit qui appelle à 4 heures du matin depuis sa cham­bre d’hôtel pour expli­quer qu’elle vient de manger le dernier Twix et qu’elle en aimerait un autre !

Depuis les années 2000 le méti­er de DJ s’est pro­fes­sion­nal­isé et tant mieux. Aujourd’hui un DJ qui tourne c’est une équipe com­posée d’agences de pro­mo­tion, d’agents, de pro­duc­teurs, de book­ers, de com­pag­nies de voy­age ou d’agences aéri­ennes. Mais surtout de beau­coup d’argent à se partager, cer­tains acteurs du milieu n’hésitant pas à par­ler de “bulle finan­cière”. Pas éton­nant dans ces con­di­tions que cer­tains en récla­ment tou­jours plus, par caprices égo­ma­ni­aques sou­vent mais par­fois comme une manière de faire mon­ter leur côte sur le marché. La pres­sion exer­cée désor­mais par les réseaux soci­aux (on demande de plus en plus aux DJs leur nom­bre de fol­low­ers sur Face­book et Insta­gram, on s’assure qu’ils com­mu­niquent sur l’event où ils jouent) a fait le reste. Pour F., pro­gram­ma­teur de fes­ti­val qui préfère garder l’anonymat, le sauna­gate, comme on a surnom­mé l’affaire, est révéla­teur d’un sys­tème en train de s’emballer. “Il y a une incom­préhen­sion entre d’un côté le pub­lic qui ne voit que la notion de plaisir et de fête et les artistes dont c’est le méti­er, un méti­er dont on ne voit pas for­cé­ment les à‐côtés, les voy­ages inces­sants, les heures d’avion, la soli­tude, tout le côté pénible du truc. Le pub­lic a une image un peu faussée du méti­er, il ne se rend pas compte qu’être DJ c’est sou­vent être 5 jours par semaine sur la route, que quand tu joues 2 heures pour 2000 euros, c’est plus de 48 heures de voy­age. Et de l’autre, tu as un phénomène assez récent de star­i­fi­ca­tion exagérée d’artistes, encour­agé par les agents, les réseaux soci­aux, les pro­mo­teurs de club, qui fait que cer­tains DJs sont très égo­cen­triques et pensent que le suc­cès d’un fes­ti­val ou d’une soirée tourne autour de leur venue alors que c’est loin d’être le cas. Et ils oublient qu’une car­rière de DJ se con­stru­it surtout sur la longueur. Cer­tains DJs sont devenus plus pète‐couilles en ter­mes d’exigences que de gros groupes de rock alors que des stars comme Dixon ou Gar­nier sont réputés pour être hyper cool. Après il y a un décalage qui en choque plus d’un et à rai­son, entre cer­tains DJ’s qui se revendiquent under­ground et d’une esthé­tique ware­house alors qu’ils passent leur vie dans des palaces. A un moment, il faut choisir”.

Remy Baiget, longtemps pro­gram­ma­teur émérite du Rex Club, se fait plus sévère. “C’est une des raisons pour lesquelles j’ai arrêté la pro­gram­ma­tion du Rex il y a cinq ans”, nous con­fie celui qui est désor­mais directeur de A La Folie. “On s’éloigne claire­ment de la réal­ité, de l’esprit orig­inel de l’électro. C’est tout un sys­tème qui a énor­mé­ment changé, qui en dix ans s’est beau­coup pro­fes­sion­nal­isé et qui subit une con­cur­rence énorme avec beau­coup d’argent en jeu. Il y a déjà une par­tie du pub­lic qui est moins curieuse et qui ne veut que des noms con­nus et des têtes d’affiche même si la jeune généra­tion, on le con­state à La Folie, est claire­ment plus exigeante, des clubs qui ont per­du leur iden­tité et qui ne pren­nent plus aucun risque de pro­gram­ma­tion quitte à surfer sur le tra­vail effec­tué par d’autres clubs plus under­ground et puis des agents qui agis­sent sou­vent comme un fusible entre les pro­gram­ma­teurs et le DJ. C’est un peu sim­ple, même si on con­naît tous sa répu­ta­tion, de charg­er unique­ment Lionel Mar­ciano. Si Jere­my Under­ground l’a choisi pour le représen­ter, c’est qu’il lui fai­sait con­fi­ance et il ne peut pas faire croire qu’il n’était pas au courant de toutes les deman­des de son agent. Je pense qu’il faut pro­téger l’underground et les DJs doivent faire atten­tion à ne pas cracher dans la main qui les nour­rit. Désor­mais à la Folie les DJs que nous bookons savent que j’ai un bud­get lim­ité, que je ne pour­rais pas les faire dormir dans un 5 étoiles mais à l’hôtel Amour qui est plus que con­ven­able, tant pis pour ceux qui n’acceptent pas ces con­di­tions.” Une sit­u­a­tion que con­firme Thomas Bor­dese, directeur du fes­ti­val réu­nion­nais Les Elec­trop­i­cales, qui avait pro­gram­mé Jere­my Under­ground lors de l’édition 2016. “Sans tir­er sur l’ambulance, nous avions signé un con­trat, ver­sé une avance, booké le vol et l’hôtel pour cet artiste qu’on aimait énor­mé­ment et qu’on attendait à la Réu­nion. Après de longs et hal­lu­ci­nants échanges avec son book­er qui est un drôle de per­son­nage con­de­scen­dant et ver­sa­tile, Jere­my a annulé sa venue deux ou trois jours avant au pré­texte de fatigue et déprime alors que juste après il fai­sait une all‐night de 6 heures. On a col­lé un avo­cat aux fess­es de Mar­ciano pour récupér­er les avances. Il faut dire que ça fai­sait trois fois qu’on subis­sait la loi de l’annulation de dernière minute, DJ Hell aus­si nous a fait le coup, et ça com­mençait à nous fatiguer. Entre ceux qui veu­lent 100% d’acompte ou celui qui annule 24 heures avant parce qu’il a décidé de ne plus venir alors qu’on a réservé deux vols en busi­ness, entre les cachets qui explosent, les deman­des far­felues, ça com­mençait à bien faire et je pense que Jere­my Under­ground et son tourneur paient aus­si pour les autres. L’emballement viral autour de cette anec­dote (on l’a tous plus ou moins vécu côté organ­isa­teur) traduit une sorte de ras‐le‐bol général­isé. J’espère que l’artiste pour­ra rebondir, je lui souhaite, ce bad buzz n’est pas mérité. Depuis on bosse avec des maisons sérieuses, on évite les tourneurs et les artistes qui ont mau­vaise répu­ta­tion. Il faut savoir qu’on porte une atten­tion toute par­ti­c­ulière à l’accueil des artistes, on sait qu’ils passent beau­coup de temps sur la route, on fait d’autant plus atten­tion qu’ils font 11 heures d’avion pour venir jouer chez nous, on peut se pli­er en qua­tre pour leur faire pass­er le meilleur des séjours, mais quand ça devient des caprices d’enfants gâtés, on refuse d’entrer dans la com­bine. A ce pro­pos, des artistes comme Jeff Mills ou Vital­ic aux car­nets de tournée ultra‐chargés ont été d’une grande classe.”

Récem­ment des organ­isa­teurs de fes­ti­vals se plaig­naient des deman­des de plus en plus incon­grues des groupes avec des fich­es tech­niques dignes d’un spec­ta­cle son et lumière du Puy du Fou ou des deman­des de rid­ers qui dépas­saient l’entendement. Les pro­fes­sion­nels de l’électro se parta­gent des black­lists d’artistes et d’organisateurs à éviter. Même si le scan­dale Jere­my Under­ground sem­ble avoir trou­vé une réso­lu­tion heureuse (le DJ jouera gra­tu­ite­ment et les béné­fices seront rever­sés à une asso­ci­a­tion car­i­ta­tive) le sauna­gate sera-t’-il la goutte d’eau qui fera débor­der le vase ? Le coup de semonce vis‐à‐vis de book­ers qui pensent que leur poulain est le prochain Jeff Mills ? Permettra‐t‐il à cer­tains d’enfin réalis­er que l’underground est un con­cept frag­ile à l’équilibre financier pré­caire ? C’est tout le mal qu’on souhaite à cette mal­heureuse affaire de vapeurs et d’ego.

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