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18 septembre 2017

Saunagate : ce que l’affaire Jérémy Underground nous apprend sur les coulisses du clubbing

par Patrick Thévenin

Tornade dans le monde de l’électro la semaine dernière, le mercredi 13 septembre exactement, lorsque le club Abstrakt (acteur majeur de la nuit d’Edimbourg) a pris la décision d’annuler la venue de Jeremy Underground le samedi suivant et de le faire savoir via une publication Facebook, histoire de ne pas céder aux caprices dignes d’une starlette de la télé-réalité du DJ français qui n’arrête pas de monter. A l’origine de cet imbroglio, une demande un poil incongrue pour quelqu’un qui porte le mot « underground » dans son blaze d’un hôtel quatre étoiles avec gym et sauna (à plus de 400 euros la nuit), qui refuse les deux hôtels (très chics rassurez-vous, mais sans sauna) que le budget limité du club autorise et des SMS de menaces de la part de Lionel Marciano, le booker de Jeremy Underground : « Je vais vous défoncer, vous avez intérêt à me croire, votre allez perdre du sang ».

Il n’en fallait pas plus pour déchaîner un shit-storm (18 k de likes, 2000 partages, plus de 4000 commentaires pour le post d’Abstrakt) comme les réseaux sociaux les affectionnent et un déferlement de commentaires souvent ironiques, parfois jaloux et insultants, mais qui exprimaient une sorte de ras-le-bol général d’un système en train d’exploser en vol. Un grand déballage qui permettait à certains organisateurs d’enfin exprimer leur ressentiment, certains expliquant comment tel jeune DJ qui monte essaye souvent de faire passer sa copine comme ingé son pour voyager gratos avec elle, l’insistance de certains à être accompagnés d’un tour manager dont le boulot consiste à brancher deux clés USB et un casque, les crises de nerfs piquées par d’autres parce que la table de mixage n’est pas le modèle demandé alors qu’ils jouent une heure et demie, sans compter ceux qui essaient de se faire payer des nuits d’hôtels supplémentaires ou de venir tous frais payés avec leurs potes. Cerises sur le gâteau avec certaines anecdotes surréalistes comme l’agent d’un gros DJ demandant à ce qu’on ouvre le bar du Sheraton à 5h du matin pour se faire livrer des cocktails à la piscine jusqu’à la femme d’un producteur de Detroit qui appelle à 4 heures du matin depuis sa chambre d’hôtel pour expliquer qu’elle vient de manger le dernier Twix et qu’elle en aimerait un autre !

Depuis les années 2000 le métier de DJ s’est professionnalisé et tant mieux. Aujourd’hui un DJ qui tourne c’est une équipe composée d’agences de promotion, d’agents, de producteurs, de bookers, de compagnies de voyage ou d’agences aériennes. Mais surtout de beaucoup d’argent à se partager, certains acteurs du milieu n’hésitant pas à parler de « bulle financière ». Pas étonnant dans ces conditions que certains en réclament toujours plus, par caprices égomaniaques souvent mais parfois comme une manière de faire monter leur côte sur le marché. La pression exercée désormais par les réseaux sociaux (on demande de plus en plus aux DJs leur nombre de followers sur Facebook et Instagram, on s’assure qu’ils communiquent sur l’event où ils jouent) a fait le reste. Pour F., programmateur de festival qui préfère garder l’anonymat, le saunagate, comme on a surnommé l’affaire, est révélateur d’un système en train de s’emballer. « Il y a une incompréhension entre d’un côté le public qui ne voit que la notion de plaisir et de fête et les artistes dont c’est le métier, un métier dont on ne voit pas forcément les à-côtés, les voyages incessants, les heures d’avion, la solitude, tout le côté pénible du truc. Le public a une image un peu faussée du métier, il ne se rend pas compte qu’être DJ c’est souvent être 5 jours par semaine sur la route, que quand tu joues 2 heures pour 2000 euros, c’est plus de 48 heures de voyage. Et de l’autre, tu as un phénomène assez récent de starification exagérée d’artistes, encouragé par les agents, les réseaux sociaux, les promoteurs de club, qui fait que certains DJs sont très égocentriques et pensent que le succès d’un festival ou d’une soirée tourne autour de leur venue alors que c’est loin d’être le cas. Et ils oublient qu’une carrière de DJ se construit surtout sur la longueur. Certains DJs sont devenus plus pète-couilles en termes d’exigences que de gros groupes de rock alors que des stars comme Dixon ou Garnier sont réputés pour être hyper cool. Après il y a un décalage qui en choque plus d’un et à raison, entre certains DJ’s qui se revendiquent underground et d’une esthétique warehouse alors qu’ils passent leur vie dans des palaces. A un moment, il faut choisir ».

Remy Baiget, longtemps programmateur émérite du Rex Club, se fait plus sévère. « C’est une des raisons pour lesquelles j’ai arrêté la programmation du Rex il y a cinq ans », nous confie celui qui est désormais directeur de A La Folie. « On s’éloigne clairement de la réalité, de l’esprit originel de l’électro. C’est tout un système qui a énormément changé, qui en dix ans s’est beaucoup professionnalisé et qui subit une concurrence énorme avec beaucoup d’argent en jeu. Il y a déjà une partie du public qui est moins curieuse et qui ne veut que des noms connus et des têtes d’affiche même si la jeune génération, on le constate à La Folie, est clairement plus exigeante, des clubs qui ont perdu leur identité et qui ne prennent plus aucun risque de programmation quitte à surfer sur le travail effectué par d’autres clubs plus underground et puis des agents qui agissent souvent comme un fusible entre les programmateurs et le DJ. C’est un peu simple, même si on connaît tous sa réputation, de charger uniquement Lionel Marciano. Si Jeremy Underground l’a choisi pour le représenter, c’est qu’il lui faisait confiance et il ne peut pas faire croire qu’il n’était pas au courant de toutes les demandes de son agent. Je pense qu’il faut protéger l’underground et les DJs doivent faire attention à ne pas cracher dans la main qui les nourrit. Désormais à la Folie les DJs que nous bookons savent que j’ai un budget limité, que je ne pourrais pas les faire dormir dans un 5 étoiles mais à l’hôtel Amour qui est plus que convenable, tant pis pour ceux qui n’acceptent pas ces conditions. » Une situation que confirme Thomas Bordese, directeur du festival réunionnais Les Electropicales, qui avait programmé Jeremy Underground lors de l’édition 2016. « Sans tirer sur l’ambulance, nous avions signé un contrat, versé une avance, booké le vol et l’hôtel pour cet artiste qu’on aimait énormément et qu’on attendait à la Réunion. Après de longs et hallucinants échanges avec son booker qui est un drôle de personnage condescendant et versatile, Jeremy a annulé sa venue deux ou trois jours avant au prétexte de fatigue et déprime alors que juste après il faisait une all-night de 6 heures. On a collé un avocat aux fesses de Marciano pour récupérer les avances. Il faut dire que ça faisait trois fois qu’on subissait la loi de l’annulation de dernière minute, DJ Hell aussi nous a fait le coup, et ça commençait à nous fatiguer. Entre ceux qui veulent 100% d’acompte ou celui qui annule 24 heures avant parce qu’il a décidé de ne plus venir alors qu’on a réservé deux vols en business, entre les cachets qui explosent, les demandes farfelues, ça commençait à bien faire et je pense que Jeremy Underground et son tourneur paient aussi pour les autres. L’emballement viral autour de cette anecdote (on l’a tous plus ou moins vécu côté organisateur) traduit une sorte de ras-le-bol généralisé. J’espère que l’artiste pourra rebondir, je lui souhaite, ce bad buzz n’est pas mérité. Depuis on bosse avec des maisons sérieuses, on évite les tourneurs et les artistes qui ont mauvaise réputation. Il faut savoir qu’on porte une attention toute particulière à l’accueil des artistes, on sait qu’ils passent beaucoup de temps sur la route, on fait d’autant plus attention qu’ils font 11 heures d’avion pour venir jouer chez nous, on peut se plier en quatre pour leur faire passer le meilleur des séjours, mais quand ça devient des caprices d’enfants gâtés, on refuse d’entrer dans la combine. A ce propos, des artistes comme Jeff Mills ou Vitalic aux carnets de tournée ultra-chargés ont été d’une grande classe. »

Récemment des organisateurs de festivals se plaignaient des demandes de plus en plus incongrues des groupes avec des fiches techniques dignes d’un spectacle son et lumière du Puy du Fou ou des demandes de riders qui dépassaient l’entendement. Les professionnels de l’électro se partagent des blacklists d’artistes et d’organisateurs à éviter. Même si le scandale Jeremy Underground semble avoir trouvé une résolution heureuse (le DJ jouera gratuitement et les bénéfices seront reversés à une association caritative) le saunagate sera-t’-il la goutte d’eau qui fera déborder le vase ? Le coup de semonce vis-à-vis de bookers qui pensent que leur poulain est le prochain Jeff Mills ? Permettra-t-il à certains d’enfin réaliser que l’underground est un concept fragile à l’équilibre financier précaire ? C’est tout le mal qu’on souhaite à cette malheureuse affaire de vapeurs et d’ego.

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