Sebastian Mullaert, un homme en paix.

Tran­quil­lité, zéni­tude, médi­ta­tion et créa­tiv­ité, voilà quelques mots qui per­me­t­tent d’in­tro­duire le per­son­nage Sebas­t­ian Mul­laert. Musi­cien depuis qu’il est tout petit, le Sué­dois s’est con­cen­tré sur la musique élec­tron­ique lorsqu’il a atteint ses vingt ans et n’a plus jamais arrêté. C’est notam­ment à lui et son ami Mar­cus Hen­riks­son qu’on doit le mag­nifique pro­jet Mini­logue. Aujour­d’hui, Sebas­t­ian Mul­laert est un artiste accom­pli qui a fait de l’ex­péri­men­ta­tion et l’ou­ver­ture d’e­sprit ses mar­ques de fab­rique. Capa­ble de trans­former “Porce­lain” de Moby en une véri­ta­ble bombe à dance­floor, il sait aus­si faire voy­ager ses audi­teurs avec de longues nappes élec­tron­i­ca sous son alias Wa Wu We et col­la­bor­er avec des artistes de tous bord. Son nou­v­el EP en solo All The Keys Are Here, qui sort aujour­d’hui, sem­ble ouvrir une nou­velle étape dans la car­rière de l’artiste. On a donc voulu en savoir plus sur un homme qui ne se laisse jamais enfer­mer dans une case.

Si vous êtes plutôt Spotify :

Ton nou­v­el EP sort sur Apol­lo, la divi­sion ambi­ent du mythique label R&S.

L’identité d’Apollo et mon nou­v­el EP ne sont pas stricte­ment ambi­ent. Toutes ces déf­i­ni­tions et ces caté­gories de musique, on en a besoin mais elles peu­vent nous lim­iter et créer des prob­lèmes de com­préhen­sion. Depuis le début (en 1992, ndlr), Apol­lo est un bon exem­ple d’un label qui n’est pas coincé dans un genre par­ti­c­uli­er, qui explore des ter­ri­toires divers, tout en ayant évidem­ment une approche mélodique et douce com­parée à R&S.

Com­ment définirais-tu ton EP alors ?

C’est de la dance music avec une atten­tion par­ti­c­ulière portée sur la mélodie, moins sur l’énergie. Il est vrai­ment nour­ri d’influences ambi­ent, mais il m’arrive de jouer ce genre de musique en club au milieu de la nuit. “Vis­i­tor’s Path” par exem­ple est très mélodieux tout en pos­sé­dant un rythme en 4x4 et un groove qui le ren­dent jouable en club si le DJ s’autorise cer­taines libertés.

C’est une direc­tion que tu veux con­tin­uer d’explorer dans le futur ?

Mes prochains sons vont aller dans de nom­breuses direc­tions mais cet EP est un bon exem­ple de ce que j’explore actuelle­ment. Beau­coup d’artistes aiment rester con­cen­trés sur un genre à la fois et je com­prends cela mais je suis plutôt dans la démarche opposée, j’ai besoin de faire des choses dif­férentes, de l’ambient, des sons plus funky ou d’autres plus durs. J’aime vrai­ment cette diver­sité et c’est là que je trou­ve mon plaisir. J’imag­ine que cela peut paraître dif­fi­cile pour cer­tains de com­pren­dre ce que je fais, de définir ma musique.

D’autant que tu sem­bles plus libre depuis la fin de l’aventure Mini­logue il y a quelques années. Tu as ton nou­v­el alias Wa Wu We, tu as tra­vail­lé avec Aril Brikha, Math­ew Johnson… 

C’est vrai que pour le moment le pro­jet Mini­logue est endor­mi et j’aime beau­coup mes nou­veaux pro­jets. C’est impor­tant de savoir chang­er, de don­ner de la place à d’autres expres­sions. J’ai tra­vail­lé avec des artistes pop, des musi­ciens, d’autres pro­duc­teurs de musique élec­tron­ique et chaque sit­u­a­tion ouvre quelque chose de nou­veau en moi, c’est comme décou­vrir un nou­veau lieu ou une nou­velle cul­ture par exem­ple, cela per­met d’enrichir sa pro­pre expéri­ence. Col­la­bor­er et jouer avec d’autres artistes peut don­ner d’intéressants mélanges de créa­tiv­ité et per­me­t­tre d’abor­der une sit­u­a­tion avec des approches mul­ti­ples. Mais j’ai aus­si besoin de m’exprimer en tant qu’artiste en solo de temps en temps, être seul en stu­dio pen­dant des semaines et voir ce qui peut sor­tir de cette soli­tude, de ce focus sur soi-même. Ce sont deux approches dif­férentes mais complémentaires.

Quand j’ai écouté ton EP, les petites touch­es d’acid m’ont directe­ment fait penser à Tin Man, c’est quelqu’un qui t’a influencé ? 

Ce n’est pas une influ­ence que je revendique, mais j’adore sa musique et for­cé­ment ça devient une part de moi-même d’une cer­taine manière. Sur “Vis­i­tor’s Path” par­ti­c­ulière­ment je suis totale­ment d’accord avec toi.

Et glob­ale­ment, quelles sont tes influences ? 

Il y en a telle­ment… J’essaye de rester en per­ma­nence ouvert et de m’inspirer des choses que je vis. Cela peut être des rela­tions humaines, des décou­vertes musi­cales, des prom­e­nades dans la nature, des voy­ages. Musi­cale­ment, je n’écoute pas trop de dance music excep­té en club, je suis plutôt expéri­men­tale à la mai­son : ambi­ent, free jazz, musique clas­sique et on peut enten­dre tout cela à l’intérieur de ma musique. Quand j’étais jeune, j’ai joué de nom­breux instru­ments : du vio­lon dans un groupe de pop, du piano dans un orchestre, en cher­chant en per­ma­nence l’éclectisme. C’est aus­si un état d’esprit d’où sort quelque chose de par­ti­c­uli­er en fonc­tion de la sit­u­a­tion dans laque­lle je me trou­ve, et cette même sit­u­a­tion est for­cé­ment influ­encée par un ensem­ble de vari­ables divers­es. C’est peut-être bizarre (rires), j’essaye de décrire com­ment les morceaux vien­nent à la vie mais c’est très dur de l’exprimer avec des mots…

C’est ce que tu veux exprimer avec le titre de ton EP All The Keys Are Here ?

Oui. Tout est là, sous nos yeux, à l’instant présent. La vie est un proces­sus, la créa­tiv­ité aus­si, tout est changeant. Par exem­ple, tu veux être heureux mais pour divers­es raisons tu ne l’es pas à cet instant pré­cis. Il faut être con­scient que cela va for­cé­ment chang­er à un moment, et inverse­ment si tu es heureux tu peux à tout moment devenir triste. Il suf­fit juste de le réalis­er. Sans cette façon de voir les choses, il est dif­fi­cile de vivre pleine­ment. La musique que je com­pose est une image, un paysage sonore de l’instant sans chercher à faire quelque chose de cool mais juste à exprimer quelque chose d’honnête. C’est ce qui créé la beauté de la chose, comme lorsqu’une per­son­ne est totale­ment hon­nête avec elle-même et avec les autres.

Il y a aus­si un lien avec le piano, présent dans les qua­tre titres ? (En anglais, a key sig­ni­fie une touche de piano, ndlr).

Tout à fait. C’était un moyen de mélanger un mes­sage sym­bol­ique tout en met­tant le piano en avant. Une clé peut ouvrir un cade­nas, et nous avons toutes les clés à notre dis­po­si­tion, mais ce sont aus­si les touch­es du piano de manière pure­ment matérielle.

Tu as col­laboré avec le Ton­halle Orches­tra de Zurich cette année. Qu’est-ce que tu pens­es de cette nou­velle ten­dance à faire con­vers­er la musique élec­tron­ique et la musique classique ? 

C’est très intéres­sant. Rassem­bler des univers dif­férents per­met d’imag­in­er quelque chose de nou­veau, il y a donc un réel intérêt autour de cette ten­dance que cer­tains appel­lent néo-classique. Mais il y a aus­si de mau­vais côtés.

Quels sont-ils ? 

Mon expéri­ence avec le Ton­halle Orches­tra n’avait rien à voir avec un Jeff Mills ou un Carl Craig faisant un con­cert avec un orchestre dont ils sont les chefs, où les musi­ciens jouent leur musique. Je com­prends que cela puisse plaire à cer­tains mais je ne suis pas dans cette approche. Avec le Ton­halle Orches­tra, c’est plutôt un orchestre et moi for­mant un ensem­ble. Chaque musi­cien est con­sid­éré égal à l’autre même si il y a un artiste en par­ti­c­uli­er qui s’occupe de la musique élec­tron­ique. J’ai vrai­ment adoré être au milieu de cette struc­ture, de ces gens, mais le but n’était pas d’en être le boss, d’être mis en avant. Cela m’a aus­si per­mis de retrou­ver mes pre­miers amours avec la musique clas­sique. Depuis quelques années, je me suis remis au piano, j’ai ramené le vio­lon dans mon stu­dio, j’ai ouvert beau­coup de portes en moi pour revenir à quelque chose que j’avais un peu lais­sé de côté vers mes 20 ans lorsque je me suis pleine­ment investi dans la musique élec­tron­ique. C’est pen­dant cette nou­velle ému­la­tion que le Ton­halle Orches­tra de Zurich m’a con­tac­té et ça tombait évidem­ment très bien. Aujourd’hui, je me vois plutôt comme un com­pos­i­teur de musique élec­tron­ique et de musique clas­sique à la manière d’un Max Richter par exem­ple. Je compte d’ailleurs sor­tir de nou­velles choses avec cette approche en tête. Cet orchestre qui a col­laboré avec dOP, Luke Slater et beau­coup d’autres artistes tal­entueux par le passé m’a vrai­ment don­né envie d’aller encore plus loin dans cette direction.

Tu as déjà beau­coup évo­qué dans d’autres inter­views l’importance de la médi­ta­tion dans ta vie, mais t’arrive-t-il d’écouter ta pro­pre musique lorsque tu médites ?

Ma pra­tique jour­nal­ière de la médi­ta­tion est silen­cieuse, je regarde juste un mur. Cepen­dant, même si j’ai besoin de ces séances quo­ti­di­ennes, je con­sid­ère aujourd’hui que je suis en per­ma­nence dans un état médi­tatif. Lorsque je fais de la musique ou que je dîne avec des amis je médite (rires). La médi­ta­tion n’est pas quelque chose que tu fais dix min­utes puis tu t’arrêtes, c’est un état per­ma­nent à trou­ver qui per­met d’être totale­ment con­nec­té avec la vie, une manière de vivre. Et j’écoute beau­coup de musique quand je médite, car j’écoute sou­vent de la musique (rires) ! C’est assez para­dox­al mais c’est comme ça que je vois les choses.

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