Sven Love raconte Eden, “notre paradis perdu”

L’explosion de la scène élec­tron­ique, les années rave, Sven Love les a vécues de l’intérieur, comme DJ et organ­isa­teur des soirées Cheers. Il les racon­te aujourd’hui dans le film Eden.

Né à Paris et d’origine danoise, Sven Love a été l’un des apôtres français du garage, cette ­décli­nai­son chan­tée de la house, dérivée de la soul, du gospel et du dis­co, qui était l’un des courants majeurs de la musique élec­tron­ique des années 90. DJ et organ­isa­teur des soirées Cheers avec son parte­naire Greg Gau­thi­er, Sven est un des pio­nniers de la généra­tion rave, à l’époque où les ini­tiés n’étaient qu’une poignée. Il par­le de ces années comme d’un “par­adis per­du” autant que d’un “tour­bil­lon” et vient d’écrire Eden, un film large­ment auto­bi­ographique que sa sœur, la très tal­entueuse réal­isatrice Mia-Hansen Løve, qui incar­ne le renou­veau d’un ciné­ma d’auteur à la française avec des films comme Tout est par­don­né ou Le Père de mes enfants, tourne en ce moment même. Pour Tsu­gi, il se sou­vient de cet âge d’or et dévoile un film qui s’annonce comme l’un des plus exci­tants de 2014.

Au début des années 90, tu as fait par­tie de la toute pre­mière généra­tion d’acteurs de la scène élec­tron­ique française, com­ment as-tu ren­con­tré cet univers??

Quand j’étais ado, Greg Gau­thi­er, qui est devenu mon parte­naire aux platines, habitait à côté de chez moi et nous avions sym­pa­thisé avec un autre voisin, un peu plus âgé, homo et très fêtard, qui nous a entraînés dans les pre­mières soirées. La scène de l’époque était minus­cule?; les courants, tels qu’on les con­naît aujourd’hui, n’existaient pas. Des ados un peu per­dus comme nous se mélangeaient avec des night­club­bers aver­tis, des fans de dis­co frater­ni­saient avec ceux de la scène rock/new wave. Jamais on n’avait vu autant de gens dif­férents s’aimer sur la même musique. Cet âge d’or n’a pas duré.

Raconte-nous les pre­mières raves…

Il y en avait tous les week-ends dans toute sorte de lieux, des salles des fêtes, des hangars désaf­fec­tés, des forêts… C’est dif­fi­cile de l’imaginer aujourd’hui où on a trop ten­dance à associ­er rave et free-party mais l’atmosphère était très joyeuse et col­orée. Il y avait un côté néo-hippie. Nous étions tous heureux, même si par­fois c’était lié à la décou­verte de l’ecstasy. Cette couleur dans la gri­saille a déter­miné les vingt années suiv­antes de ma vie, je suis devenu DJ moi-même, puis organ­isa­teur de soirées… Je suis tombé dedans la tête la pre­mière.

Les témoins de l’époque racon­tent qu’ils avaient le sen­ti­ment de vivre une révo­lu­tion.
C’était nou­veau, vrai­ment nou­veau. Cela ne ressem­blait à rien de ce qu’on avait enten­du et vécu. Tout nous parais­sait d’une orig­i­nal­ité ren­ver­sante.

Et elle se répandait com­ment cette révo­lu­tion??

Il n’y avait pas de Web, pas de réseaux soci­aux, pas de jour­nal­istes pour par­ler du phénomène et même pas vrai­ment de dis­ques dans les mag­a­sins, seule­ment un peu de radio notam­ment grâce à FG. C’était une scène très under­ground qui grossis­sait par bouche à oreille avec un sen­ti­ment de sol­i­dar­ité très fort entre ses acteurs. On était tous copains avec la naïveté de croire que nos dif­férences n’avaient pas d’importance. Pour com­mu­ni­quer, on avait les numéros des info­lines imprimés sur les fly­ers qui per­me­t­taient d’accéder à un répon­deur don­nant les infor­ma­tions pour se ren­dre aux soirées. C’était notre Face­book?!

Il y avait aus­si eDEN, un fanzine auquel tu as par­ticipé et qui a sans doute été, avec le men­su­el Coda, le pre­mier mag­a­zine élec­tron­ique.

C’était un mag­a­zine à l’esthétique très affir­mée et d’un for­mat suff­isam­ment petit pour tenir dans une poche, réal­isé à par­tir de 1992 par des ama­teurs pas­sion­nés qui avaient le sen­ti­ment d’être des pio­nniers. Des gens comme Christophe Vix, qui fait par­tie aujourd’hui de Technopol, le graphiste Michaël Amza­lag de M/M, Christophe Monier des Micro­nauts ou Loïc Pri­gent, qui est devenu le célèbre jour­nal­iste de mode qu’on con­naît, écrivaient aus­si bien des chroniques de disque que des con­seils pour vivre la fête, avec un humour incroy­able et en même temps une approche très pro­fonde. eDEN pro­po­sait une réflex­ion sur la dimen­sion utopique de ces pre­mières soirées. On avait le sen­ti­ment que ce que l’on fai­sait du jeu­di au dimanche était plus qu’une grande fête. Cette musique révo­lu­tion­nait aus­si les com­porte­ments et les men­tal­ités.

Que veux-tu dire par “plus que la fête”??

Nous avions le sen­ti­ment de par­ticiper à un mou­ve­ment qua­si­ment poli­tique. Impos­si­ble de con­tin­uer à vivre de la même manière après avoir été dans une rave. On y rece­vait un tel con­cen­tré d’amour et de musique que la vie nous parais­sait plus intense. Métro, boulot, dodo avec une petite famille par-dessus, ce n’était plus pos­si­ble. Une autre vie, plus frater­nelle, hédon­iste et joyeuse, était pos­si­ble. En défini­tive, nous n’avons pas réus­si à chang­er le monde même si la scène tech­no a pro­fondé­ment mar­qué son époque et boulever­sé l’industrie de la musique. Bon, on a quand même réus­si à sauver le vinyle?! (rires)

Quelle a été la meilleure péri­ode de cette préhis­toire de la scène élec­tron­ique selon toi??

Je dirais l’époque de la Yes Par­ty, la pre­mière soirée garage organ­isée à Paris par Christophe Vix et Patrick Vidal en 1992 avec David Morales, Tony Humphries et Robert Owens dans une salle de gym incroy­able. À la même époque, les Anglais ont organ­isé des fêtes géantes, notam­ment à Eurodis­ney, ce qui serait impens­able aujourd’hui. C’est à cette soirée de trois jours dans une grande salle qui appar­tient encore au parc que les Daft Punk débu­tants ont don­né au label anglais Soma une cas­sette qui allait devenir leur pre­mier maxi.

Tu te sou­viens de la pre­mière soirée où tu as mixé avec Greg Gau­thi­er??

C’était en 1996 à l’Erotica, un club de striptease délabré à Pigalle qui ser­vait de salle de con­cert dans les années 90. Toute la brit­pop a joué là-bas, Pulp, Blur ou Oasis. Ensuite, on a rapi­de­ment été embauchés comme DJ’s rési­dents au What’s Up Bar, à Bastille. À notre grande sur­prise, c’est rapi­de­ment devenu un endroit à la mode dans une péri­ode où la musique élec­tron­ique se répandait partout. Au même moment Radio FG nous a pro­posé d’animer une émis­sion de trois heures tous les dimanch­es. On est restés dix ans à l’antenne.

Radio FG était à cette époque l’un des rares médias entière­ment dédiés à cette scène émergeante.

Les stu­dios de FG, rue de Riv­o­li, étaient le cen­tre névral­gique de notre univers. C’était une radio très arti­sanale et bor­délique où l’ambiance était restée la même qu’à l’époque de la libéral­i­sa­tion des ondes. FG était alors tenue par un per­son­nage haut en couleur, mal­heureuse­ment décédé depuis, Hen­ri Mau­rel, qui avait beau­coup grav­ité dans le milieu poli­tique et en avait gardé pas mal de sou­tiens. Il ado­rait faire la fête et appor­tait son incroy­able énergie à la radio. Il ani­mait une équipe de pas­sion­nés entière­ment dévoué aux musiques élec­tron­iques et à leur ray­on­nement. C’était aus­si une radio gay et les deux mil­i­tan­tismes, celui de la cause homo­sex­uelle et celui de la tech­no, se mélangeait. FG alter­nait inter­views de musi­ciens et petites annonces gay dans un sym­pa­thique chaos.

À quel moment est-on sor­ti de l’utopie pour quelque chose de plus “nor­mal­isé”??

Il y a eu plein de petits événe­ments, la sor­tie du pre­mier album des Daft Punk, la mul­ti­pli­ca­tion des arti­cles dans la presse, de plus en plus de gross­es fêtes et de pub­lic, tout d’un coup on est sor­ti de l’underground pour ray­on­ner au grand jour. À cette époque, franche­ment, je fai­sais la fête tout le temps. Je vivais les choses sans avoir le temps de les analyser. À y repenser, je dirais que le début des soirées Respect le mer­cre­di au Queen sur les Champs-Élysées, qui ont rapi­de­ment con­nu un énorme suc­cès mar­que l’explosion au grand jour de cette cul­ture. Nous avons beau­coup joué à Respect, Greg et moi. C’était à la fois des soirées à suc­cès, et en même temps très proches de l’esprit des pre­mières raves.

Tu es devenu pro­fes­sion­nel toi-même??

Avec dif­fi­culté, il faut bien dire. Comme beau­coup à ce moment-là, je vivais dans l’insouciance. Tout était payé au noir, même dans un bar comme le What’s Up. C’est seule­ment durant trois ans, de 2001 à 2004, lorsque nos soirées Cheers ont eu lieu au danc­ing de la Coupole, que tout est devenu légal. On a réus­si à se salari­er et à pren­dre un compt­able, c’était inouï pour nous d’en arriv­er là. La Coupole, c’était un lieu à nous, il n’y avait pas eu de soirée élec­tro avant et après il y a eu David Guet­ta qui s’est plan­té?! (rires) Ces trois années à la Coupole cor­re­spondaient au chant du cygne de cette musique, ou en tout cas à celui du garage. Ensuite avec Greg, nous nous sommes instal­lés au Djoon, c’était bien mais on était dans le revival d’un genre mort. Les gens nous demandaient des anciens morceaux, il n’y avait plus de créa­tion.

Qu’est-ce qui vous a fait arrêter la Coupole??

Nos soirées ont été “vic­times de leur suc­cès”. Quand une soirée prend une dimen­sion qua­si famil­iale, cela devient dif­fi­cile d’en faire pay­er l’entrée. On se retrou­vait avec une guest-list de 300 habitués et ce n’était plus rentable. À la fin, c’était comme une fête à la mai­son. Il y avait aus­si beau­coup de danseurs qui ne payaient pas non plus car ils créaient l’ambiance en faisant un véri­ta­ble show. En plus, on investis­sait tous les béné­fices dans les cachets des DJ’s qui com­mençaient à devenir de plus en plus impor­tants. On a été par­mi les pre­miers à faire jouer des gens comme Ker­ri Chan­dler ou Osun­lade. Les cachets moyens allaient de 1?000?à 2?000 dol­lars mais quand on a fait Lit­tle Louie Vega, qui était une star à l’époque, cela nous a coûté 20 000?dollars. Et puis, il y avait les caprices, je me sou­viens d’India, la chanteuse des Mas­ters At Work, qui refu­sait de chanter si on ne lui trou­vait pas un coif­feur avant de mon­ter sur scène. Du coup, elle a chan­té avec une heure et demie de retard. On est loin de l’utopie des pre­miers temps de la tech­no où il n’y avait pas de star, ni de bar­rière entre artiste et pub­lic…

Les abus et les caprices, il y en a eu très vite. Surtout du côté des Améri­cains qui se rendaient bien compte qu’ils avaient un pres­tige énorme en Europe, bien plus qu’aux États-Unis. Cer­tains artistes fai­saient mon­ter les enchères et finis­saient par ne même pas venir… À New York, Junior Vasquez, le DJ rési­dent du Twi­lo, un des plus gros clubs des années 90, avait son apparte­ment dans le club même. Il voy­ait la piste de danse de son salon, der­rière une vit­re sans tain avec un accès direct à la cab­ine de DJ. Le Twi­lo a fini par fer­mer après une his­toire de meurtre et beau­coup de ces DJ-stars des années 90/2000 ont dis­paru depuis.

Vingt ans après, qu’est ce qui t’a amené à écrire un film sur cette époque??

C’est au départ une idée de ma sœur (la réal­isatrice Mia Hansen-Løve, ndlr). Elle aus­si a été sous le charme de cette musique, mais elle a suivi tout ça de loin, hap­pée par sa car­rière de cinéaste. Elle a sept ans de moins que moi et je pas­sais mon temps à lui faire des cas­settes. C’est elle qui m’a pro­posé un jour d’écrire un scé­nario à par­tir de mes sou­venirs. On a puisé dans des élé­ments auto­bi­ographiques pour écrire une his­toire qui a sa pro­pre vie. Nous avons essayé de retran­scrire la vérité d’une époque, en accor­dant le max­i­mum d’attention aux détails pour que le film soit le plus authen­tique pos­si­ble. À tel point qu’aujourd’hui, quand je lis le scé­nario, je ne sais plus ce qui est vrai ou pas.

Que racon­te ce film??

L’histoire d’un jeune homme, sor­tant d’une décep­tion sen­ti­men­tale, qui décou­vre les raves, la house, le garage et tombe amoureux d’un univers qui con­naît son âge d’or. Avec un ami, il organ­ise des soirées à suc­cès, qui, comme les miennes, s’appellent Cheers. On a changé les noms des per­son­nages, même s’ils sont sou­vent proches de gens qui ont existé. En revanche, on a gardé le nom des soirées et des clubs. Et celui de quelques grands DJ’s comme les Daft Punk qui font par­tie des per­son­nages du film. Le scé­nario racon­te les prob­lèmes que beau­coup de gens de l’époque ont con­nu, la dépen­dance à la drogue, l’argent mal géré, l’étrange rap­port au suc­cès et la dif­fi­culté d’avoir une rela­tion sen­ti­men­tale sta­ble dans un monde comme celui-là, un angle qui intéresse beau­coup ma sœur. Le film est en deux temps?: l’âge d’or, la décou­verte de la musique et de la fête, la marche vers le suc­cès puis le désen­chante­ment et la néces­sité de rebondir. Le titre du film, Eden, est un clin d’œil au fanzine du même nom ain­si qu’au jardin dont, selon la Bible, nous avons été chas­sés. Ces années décrites dans le film sont notre par­adis per­du.

Un film dans lequel la musique joue un rôle aus­si prépondérant ne pose-t-il pas d’innombrables prob­lèmes??

Cela fait trois ans que l’on tra­vaille sur ce pro­jet. Les nom­breuses recon­sti­tu­tions de scènes de club avec de nom­breux fig­u­rants ren­dent le film for­cé­ment cher. On a passé un an à chercher quel rôle exact aurait la musique. Et quand on a don­né une liste de titres à un spé­cial­iste de la négo­ci­a­tion des droits musi­caux, il nous a don­né une pre­mière esti­ma­tion d’un mil­lion d’euros pour la quar­an­taine de titres dont nous avions besoin. Une somme totale­ment hors bud­get. Heureuse­ment, les Daft Punk ont lu le scé­nario et accep­té de nous aider. On entend trois de leurs morceaux dans le film, sans leur accord, le pro­jet ne pou­vait aboutir. Le film racon­te l’histoire d’une généra­tion qui est aus­si la leur. Ils ont cédé leurs droits pour une somme sym­bol­ique et leur sou­tien a entraîné celui des autres musi­ciens et édi­teurs. Finale­ment, le coût des droits musi­caux est bien moin­dre qu’il aurait pu être. Dans cet univers, les négo­ci­a­tions sont tou­jours très com­pliquées et les artistes ne sont pas les seuls inter­venants. C’est un beau mic­mac.

Vous tournez où??

Dans les clubs de l’époque, comme le Queen ou la Coupole, seul le What’s Up qui a dis­paru va être recon­sti­tué. Idem pour les scènes se pas­sant à Radio FG, leur stu­dio actuel est trop mod­erne et pro­pre par rap­port à celui de l’époque. On va aus­si filmer quelques scènes de rave, notam­ment dans un château. Manu Casana, qui est un des pre­miers organ­isa­teurs de raves français, nous aide beau­coup pour les repérages ou la déco.

Et le cast­ing??

C’est l’avantage d’avoir pré­paré longue­ment le film. On a eu la chance de choisir cer­tains acteurs qui entre-temps sont devenus célèbres, c’est le cas de Pauline Éti­enne et Gre­ta Ger­wig qui a récem­ment explosé dans le film Frances Ha, ou Vin­cent Macaigne dont on par­le énor­mé­ment en ce moment. Vin­cent Lacoste, l’acteur des Beaux Goss­es qui appa­raît aus­si dans le dernier Astérix, joue le rôle de Thomas Ban­gal­ter des Daft Punk. Il y a aus­si des DJ’s qui jouent leur pro­pre rôle comme Tony Humphries – un de mes préférés – ou Tony Hunter qui a pro­duit beau­coup de clas­siques de l’époque.

Le tour­nage vient de se ter­min­er, que vas t’il se pass­er main­tenant ?

J’ai mis beau­coup de temps à me ren­dre compte que la musique n’était pas vrai­ment ma voca­tion. Je ne suis pas musi­cien, même si j’ai eu un label et si j’ai com­posé des morceaux notam­ment avec Cata­lan FC, j’ai d’ailleurs écrit des titres pour le film. C’est sans doute pour cela que je ne suis jamais devenu un pro­duc­teur pro­fes­sion­nel de soirées. La house et le garage ont été un moment très fort de ma vie, mais seule­ment un moment. Aujourd’hui j’ai décou­vert à quel point l’écriture est impor­tante pour moi. Ces années ont été un tour­bil­lon. Le film est arrivé au bon moment. 

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