Tame Impala : Dans l’oeil du cyclone

Odyssées sonores et bonnes chan­sons ne vont pas tou­jours de pair. Chez Tame Impala, si, et c’est sans doute ce qui a con­duit le groupe aus­tralien au tri­om­phe. Alors que le groupe s’ap­prête à se pro­duire le dimanche 28 sep­tem­bre au fes­ti­val Rock en Seine à Paris pour défendre l’im­pres­sion­nant Cur­rents, ren­con­tre avec Kevin Park­er à Austin, Texas. Sous la pluie. 

Depuis son pre­mier EP sor­ti en 2008 sur le label aus­tralien Mod­u­lar et la furieuse bombe psy­ché “Half Full Glass Of Wine”, Tame Impala a vu l’avenir s’ouvrir pour lui sur la planète indie rock. Mais son deux­ième album, Loner­ism, sor­ti fin 2012, a fait pass­er le groupe dans une caté­gorie qu’on ne lui pen­sait pas acces­si­ble. Presque un mil­lion de fans Face­book, une tournée inter­minable à tra­vers le monde (dont un Olympia à Paris), une omniprésence dans les classe­ments de fin d’année et une nou­velle stature : avec Griz­zly Bear ou MGMT, Tame Impala fait désor­mais par­tie de ceux qui nagent au-dessus des autres. Deux ans et demi plus tard, sans pres­sion, Kevin Park­er, l’homme qui con­trôle l’Impala (il com­pose et enreg­istre seul, fait même les lumières) revient avec Cur­rents, un album qu’il a pour la pre­mière fois pro­duit seul, chez lui à Perth et pour­suit son autorévo­lu­tion. En ligne de mire, la pop, qu’il con­voite en s’éloignant du rock et du psy­chédélisme et en s’ouvrant, plus direct, plus frontal. Un disque bour­ré de moments de bravoure qui doivent plus à MGMT (tiens donc) ou à Daft Punk qu’aux héros psy­ché sev­en­ties, de “Let It Hap­pen” à “New Per­son, Same Old Mis­takes”. Alors que le groupe a joué pour la pre­mière fois à l’Austin Psych Fest, on retrou­ve mon­sieur Park­er dans le salon du dix­ième étage du Hilton Gar­den dans le cen­tre d’Austin. Sous la grande ver­rière impres­sion­nante, le timide Kevin se détend, peu à peu, mal­gré l’approche de plus en plus menaçante d’une tor­nade.

À la sor­tie de votre sec­ond album Loner­ism en 2012, tout s’est embal­lé, médias, pub­lic… Com­ment as-tu vécu ce suc­cès mon­di­al ?

Je ne con­sid­érais même plus ça comme le cycle du sec­ond album tant ça durait, encore et encore. On a tourné aux États-Unis, puis en Amérique du Sud, en Europe, en Aus­tralie et quelques mois plus tard il fal­lait déjà refaire tout le cir­cuit. Je n’ai pas trop com­pris com­ment tout ça mar­chait, ce que je sais c’est que les salles étaient de plus en plus grandes. En voy­ant les dates s’aligner le sen­ti­ment est tou­jours un peu mit­igé. Je suis très inspiré par le live, faire évoluer les chan­sons, triper sur les lumières. Mais je me sen­tais dérac­iné et puis c’est dur à gér­er avec nos copines. Et ça me rend fou de ne jamais dormir deux fois dans le même lit. Tu sors de ta cham­bre d’hôtel et tu n’y remet­tras jamais les pieds, c’est comme ça tous les jours. Cette idée me fait mal au crâne.

Tu par­les de la créa­tion lumières, il paraît main­tenant que tu as une pièce entière con­sacrée à ça chez toi ?

Oui, dans la mai­son que je me suis achetée à Perth, ma ville d’origine, il y a moins d’un an. C’était un bon moyen d’oublier toute la gueule de bois de tournée et de me recréer un chez-moi. (il sort son iPhone pour mon­tr­er une vidéo du proces­sus de créa­tion des lumières) Je pète com­plète­ment les plombs à force, c’est une petite pièce, en plus j’ai une machine à fumée qui déglingue un peu mon cerveau, je crois.

Tu as com­pris pourquoi Loner­ism avait ren­con­tré un tel suc­cès ?

J’en suis fier, évidem­ment, mais ça m’a pris du temps. Quand j’ai fini Loner­ism je le trou­vais chi­ant et je pen­sais que notre label avait secrète­ment payé tous les mag­a­zines pour qu’ils écrivent des chroniques élo­gieuses, j’en étais per­suadé. Ça prend peut-être deux ans pour que je puisse appréci­er les choses.

Et ce troisième, Cur­rents, tout juste fini, tu le trou­ves com­ment ?

Je ne sais pas… Si je l’écoutais, je me servi­rais sûre­ment pas mal de la zapette (rires).

Tame Impala a pris telle­ment d’ampleur qu’un site chilien avait déclaré que ta chan­son “Feels Like We Only Go Back­wards” était un pla­giat d’un chanteur argentin.

Je l’ai com­pris comme une blague, plutôt drôle, j’ai écouté le morceau du mec et je trou­vais que ça ressem­blait plutôt à “La Bam­ba” (rires). Ca m’a juste un peu énervé parce que ce jour-là on annonçait notre tournée, on essayait d’inciter les gens à acheter des places et cette his­toire a fait de l’ombre à notre annonce.

La blague est allée loin ?

En décou­vrant ça le chanteur avait déclaré songer à porter plainte mais ça s’est arrêté là. Mon man­ageur m’a dit qu’il voulait prob­a­ble­ment se faire de la pub parce qu’il n’avait pas eu de suc­cès depuis l’enfance.

Tu as bien­tôt 30 ans (en jan­vi­er prochain), il y a quinze ans, quel était ton rap­port à la musique ?

Depuis mes 12 ans, la musique a pris le pas sur toute ma vie, acca­paré tout mon cerveau, mes par­ent me dis­aient “la musique c’est fun mais ne crois pas que tu vas pou­voir en faire de l’argent”. Mon père était musi­cien mais avait aus­si un job de bureau. Il me par­lait de ses amis musi­ciens, de leurs prob­lèmes d’argent, du fait qu’ils devaient faire de la musique qu’ils n’aimaient pas pour gag­n­er de l’argent : qu’en faire son méti­er tuait la magie. C’était évidem­ment plus fort que moi, le désir de créer, c’est un tel accom­plisse­ment.

À cet âge-là, tu avais quel genre de plans en tête ?

Je voulais être une rock star, faire des truc de rock star, les filles, le pou­voir, la classe infinie, etc. J’ai vite com­pris que c’était un cliché imma­ture. À 15 ans, j’expérimentais. Mon frère m’avait offert un CD de Radio­head, j’ai com­pris que la musique n’était pas for­cé­ment com­posée que d’instruments. J’enregistrais les sons des out­ils du garage, le train qui pas­sait et je fai­sais de la musique sans aucune règle. C’est l’avantage de n’avoir aucun spec­ta­teur, j’étais libre.

Au lycée, tu étais le rockeur cool ?

Non j’étais le mec débrail­lé. Le rock n’était pas cool. Les mecs cool de l’école, c’était les sportifs et ceux qui descendaient les canettes de bière. J’étais pas mau­vais en bière, très mau­vais en foot.

Ton père fai­sait par­tie d’un groupe de repris­es, tu es aus­si passé par là ?

Avec Dominic, qui joue tou­jours de la gui­tare et du syn­thé dans Tame Impala, on a beau­coup fait des trucs de grunge ou de punk… du Rage Against The Machine et pas mal de trucs plus hon­teux.

Tu as ten­té la fac. Ton père avait réus­si à te décourager ?

J’avais pris con­science que vivre de la musique est un fan­tasme. Vis­er cela c’est comme vis­er de gag­n­er au loto. Et à cet âge-là, vers 20 ans, mes amis et moi n’en étions plus à vouloir faire de la musique pour la gloire et l’argent, on ne pen­sait plus à ce que le monde nous écoute. Mes artistes préférés étaient incon­nus, alors com­ment pouvais-je espér­er devenir célèbre ? Même Neu! ou Can ne sont devenus des légen­des qu’après leur temps. Alors j’ai com­mencé à étudi­er l’astronomie. Mais si à l’école tu es obligé d’être en cours, à la fac tu dois te respon­s­abilis­er… c’était sans espoir (rires). Je n’y allais jamais ou alors en cours je voy­ais les chan­sons naître dans ma tête. Six mois après le début de l’année on a signé avec Mod­u­lar. Adios, l’école !

Finale­ment ta réus­site a‑t-elle tué une part de la magie que tu met­tais dans la musique ?

J’ai eu peur au début. Le label met­tait pas mal de pres­sion, le fait d’avoir un pub­lic me met­tait de la pres­sion. Mais ça n’a pas tué la magie. Quand j’ai com­mencé à faire de la musique je ne savais pas ce que je fai­sais, c’était mys­térieux. Dès que j’ai appris et com­pris, j’ai tro­qué le mys­tère con­tre le savoir. Il faut trou­ver le mys­tère ailleurs.

Ce fut facile de te met­tre à écrire un nou­v­el album ?

Pen­dant longtemps, deux ans, mon énergie était trop ponc­tion­née par la tournée. Quand on a arrêté de tourn­er, mon plan c’était ne plus penser à la musique, jouer aux jeux vidéo, me bour­rer la gueule… mais dès que la pres­sion s’est évanouie, que je me suis dit que faire un troisième album ne pres­sait pas, les idées ont afflué.

Cette mai­son que tu as achetée représentait-elle le début d’une pause ?

Non parce que je l’ai achetée juste­ment pour m’installer un stu­dio, jusqu’à présent je partageais une mai­son avec des colo­cataires, c’était infer­nal. Là, la mai­son fait trois pièces, deux pour la musique, une pour les lumières (rires).

Ta petite amie doit appréci­er !

Elle com­prend (rires).

Il paraît qu’en stu­dio de répéti­tion, vous étiez entourés de stars…

On était coincés entre No Doubt et Paul McCart­ney. (il s’interrompt, la pluie com­mence à s’abattre vio­lem­ment sur la ver­rière)… oh merde !

Il y a une tor­nade pas loin dans le Texas.

T’es sérieux ? Mais on joue ce soir, en extérieur ! Bref, en stu­dio de répète on blague tou­jours sur ce qu’on pour­rait dire à ces stars. Julian a par­lé avec McCart­ney, on était sacré­ment jaloux. On ne pen­sait pas qu’on pour­rait l’approcher. Mais il traî­nait là, sim­ple­ment, sans gardes du corps. J’ai fait la queue aux toi­lettes avec lui… grand moment. Par con­tre je crois que Gwen Ste­fani n’était même pas là. Quand ton groupe fait les répéti­tions sans toi c’est que tu es une vraie star.

Vous jouez au Austin Psych Fest, mais Tame Impala n’a jamais été aus­si peu psy­chédélique.

C’est vrai, tiens. Mais nos lumières sont très psy­chédéliques et on ne joue que peu de nou­velles chan­sons. On nous a tou­jours dit que ce fes­ti­val était incroy­able.

Vu le nom, on imag­ine un pub­lic par­ti­c­ulière­ment per­ché.

Pour­tant je suis sûr que ce sera la foule la plus sobre. Regarde, les musi­ciens les plus drogués font sou­vent la musique la plus sim­ple. Les Grate­ful Dead, acid heads com­plets, fai­saient de la coun­try toute sim­ple. Wayne Coyne des Flam­ing Lips est un mec assez sobre, alors que sa musique est ultra-tripée.

Tu es plutôt caté­gorie Wayne Coyne toi ?

Plutôt oui. Je fume de l’herbe mais je n’ai pas pris d’acide depuis un moment, pas de champ­is depuis un an je crois. Mais être stone et faire de la musique peut-être une chose assez exci­tante.

Où sont les foules les plus folles ?

En Amérique du Sud, tout le monde chante chaque note, y com­pris les lignes de basse et les gui­tares.

Sur disque, tu assumes de plus en plus tes ambi­tions pop ?

J’adore la pop. Longtemps je l’ai con­sid­érée comme taboue, je la voy­ais comme un plaisir coupable, en plas­tique, jetable. Mais plus j’y pense, moins je com­prends pourquoi l’art-rock ou la musique expéri­men­tale sont con­sid­érés comme plus intel­lectuels. Je pense même que ça requiert plus d’intellect de faire une bonne chan­son pop que d’aller dans l’expérimentation, à l’aveugle.

Si Katy Per­ry venait te deman­der de pro­duire ses morceaux…

Je me pré­cip­it­erais ! C’est le côté de la musique qui m’intrigue le plus. Je peux te refaire un album de rock psy­chédélique en deux sec­on­des, ça je maîtrise. Je peux faire du crade, des gui­tares rugis­santes, du son qui crépite. Mais faire la par­faite pop song, maîtris­er ce style plus pro­duit, plus direct, ça je ne sais pas faire.

D’ailleurs ta voix aus­si est de plus en plus cen­trale et moins traitée, sur disque. Tu la boss­es ?

(rires) Non je ne m’échauffe jamais la voix, je bois et je monte sur scène à dégo­b­iller les paroles. Je crois que ça va devoir chang­er et ça me fait flip­per et rire à la fois de devoir m’échauffer. Je pen­sais que c’était réservé à Céline Dion.

L’album est assez léger, esti­val, mais il paraît que c’est un album de rup­ture.

Ce n’en est pas un, mais l’album par­le de sen­tir une force invis­i­ble qui te pousse à repar­tir de zéro. (la pluie tam­bourine encore plus) Wahou, c’est exci­tant cette pluie ! C’est un album qui par­le d’une tran­si­tion per­son­nelle, de pass­er à autre chose. Alors il y a une part de rup­ture là-dedans, des gens et des choses que tu laiss­es der­rière, com­pagne, amis, endroits.

C’est dur de puis­er dans des choses aus­si per­son­nelles ?

C’est devenu un peu plus facile. À l’adolescence je fai­sais des trucs très per­son­nels, mais dès que j’ai su que j’avais un pub­lic ça m’a com­plexé, intimidé. J’ai gran­di dans un monde très mas­culin, à la mai­son je vivais avec mon père, mes deux frères et ma belle-mère, par­ler sen­ti­ments n’était pas vrai­ment accep­té. Main­tenant j’ai pris con­fi­ance.

Tu es très présent sur le dernier album de Mark Ron­son, le pro­duc­teur de stars main­stream (Adele, Amy Wine­house, Christi­na Aguil­era), com­ment est-ce arrivé ?

On s’est ren­con­trés à un fes­ti­val, en Aus­tralie, je blo­quais sur lui et lui est venu me voir pour me dire qu’il aimait ma musique, ça m’a tué. Un jour il m’a demandé de chanter sur deux chan­sons. J’ai aus­si enreg­istré quelques instru­ments, puis lui ai envoyé un morceau un peu funky qu’il a aus­si util­isé sur son album (“Daf­fodils”, ndlr).

Tu te retrou­ves donc sur le même album qu’“Uptown Funk”, le deux­ième tube resté le plus longtemps n°1 dans l’histoire des charts améri­cains.

C’est assez drôle… Je n’ai jamais été impliqué dans quelque chose d’aussi gros. C’est surtout une preuve que de la musique qui vend des tonnes peut être faite de manière humaine, avec un proces­sus naturel, des gens hon­nêtes, etc.

Tu as pro­duit Cur­rents seul, mais l’as-tu fait écouter à Ron­son par exem­ple, lui qui est si influ­ent dans le monde pop ?

Je voulais mais je n’ai pas eu l’occasion. Je fais tou­jours écouter à Dom et à ma copine, parce que les autres mecs du groupe ne vivent pas à Perth et je n’aime pas envoy­er ça par email, je veux voir leurs têtes quand ils écoutent, je veux être dans la pièce.

C’est vicieux !

C’est encore plus dur pour moi en fait (rires).

Et alors ? Tu arrives à tout lire sur leur vis­age ?

Je croy­ais savoir faire ça mais en fait je suis un peu para­no, j’interprète n’importe com­ment. La plu­part du temps ils me dis­ent qu’ils aiment et je leur réponds “vrai­ment ? T’as atten­du la fin de la chan­son pour le dire, pourquoi tu l’as pas dit plus vite ? C’est quoi ton beat préféré ?”. En fait, ce proces­sus ne sert à rien (rires).

Cer­tains titres et des voix font penser aux Daft Punk. Une com­para­i­son qui a du sens pour toi ?

J’espère, je l’accueille avec plaisir, j’ai tou­jours aimé Daft Punk, pour moi le groupe est un des som­mets de la musique, entre disco-funk vin­tage et con­cepts futur­istes.

Tu as vécu à Paris d’ailleurs, quelles étaient tes activ­ités préférées ?

En général je pre­nais un Vélib et je me per­dais dans la ville, ou alors je me rendais sur des lieux touris­tiques, la mai­son de Serge Gains­bourg par exem­ple. Un vrai touriste. Ma copine de l’époque, française (Mélody de Melody’s Echo Cham­ber, ndlr), m’a vrai­ment fait ador­er Gains­bourg ou Françoise Hardy.

Un morceau du nou­v­el album s’appelle “Cause I’m a Man”, on t’y entend chanter “Cause I’m a man, woman/ Don’t always think before I do” et il a sus­cité quelques réac­tions néga­tives…

Les paroles sont assez directes, mais aus­si trompeuses. En sur­face c’est une chan­son où je m’excuse de n’être qu’un homme, un salopard, un cochon. Mais c’est aus­si une lamen­ta­tion sur le fait qu’en tant qu’humain on est fon­da­men­tale­ment inca­pable d’être insen­si­ble, tou­jours vul­nérable. J’étais sûr que je me ferais traiter de misog­y­ne. Mais si tu as peur de froiss­er avec ton art tu ne feras que des trucs chi­ants.

Arti­cle paru dans le Tsu­gi n°83.

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