Terres du Son : bienfaits du syndrome de la Touraine

Au fond, qu’est-ce qui nous donne droit, en tant qu’humains, de planter d’énormes struc­tures en bâche et en fer­raille au milieu d’un champ pour y faire jouer des groupes de musique pen­dant trois jours, devant un pub­lic qui n’est a pri­ori pas venu à cheval, avec toutes les dépens­es énergé­tiques que cela implique ? Bah oui, la cul­ture a une empreinte car­bone, oups. Si le con­stat n’est pas nou­veau, il est rarement bran­di en AG de radio asso­cia­tive ou en conf’ pro­gram­ma­tique chez Live Nation (d’autant moins dans ce cas-là, on peut imag­in­er). Et c’est dom­mage, parce que cette fatal­ité pos­sède une réponse, et n’en est donc pas totale­ment une.

On est same­di, il fait une chaleur paralysante, le genre qui vous scotche sous un arbre de peur de faire une com­bus­tion spon­tanée au soleil. C’est le moment où on pour­rait penser avoir deux ou trois hal­lu­ci­na­tions, mais c’est bien un cheval de trait qui sem­ble faire office de camion poubelle, là, devant nos yeux. On n’est pas dans un remake “Centre-Val-de-Loire” de Prob­le­mos, on est juste à Ter­res du Son, fes­ti­val organ­isé par les chou­ettes per­son­nes du Temps Machine (à Tours). Curieux, parce que ce fes­ti­val ne nous avait jamais sem­blé par­ti­c­ulière­ment “eco-friendly”. Genre, pas de vert sur l’affiche, pas de com­mu­ni­ca­tion exces­sive autour d’attraits autres que musi­caux, bref, ce fes­ti­val sem­ble vouloir faire son­ner la corde prin­ci­pale de son arc : la musique. On ne va pas lui en vouloir.

Niveau son, il fal­lait sor­tir l’ouvre-boîte à chakras, vu le niveau de diver­sité musi­cale offerte. Pour tout avouer, on a même eu un peu peur que tout ça ne soit pas par­faite­ment digéré par la foule mas­sive des fes­ti­va­liers, aus­si ent­hou­si­astes et relax qu’ils aient pu être pen­dant tout le week-end. C’est peut-être pen­dant le show de Goji­ra qu’on s’est dit “ouais, OK, ça passe” : le quatuor de met­al français met­tait une tar­tine à une audi­ence qui siro­tait un petit Saint-Nicolas de Bour­gueil devant Camille en fin d’aprem, et qui s’apprêtait à enchaîn­er avec Birdy Nam Nam. Sans filet, donc. Si l’égérie de notre numéro de mai a fait le job en essayant d’invoquer les nuages (t’inquiète, ils vien­dront), ce pre­mier jour (le deux­ième pour les fes­ti­va­liers) aura été ceint de deux presta­tions aus­si excel­lentes que diamé­trale­ment opposées : celle de Bachar Mar-Khalifé, musi­cien tou­jours prêt à nous coller la chaire de poule, et celle de Trun­k­line, le duo Mad­ben — Yann Lean jouant comme s’ils se retrou­vaient à 4h du mat’ au Weath­er et pas à minu­it, en même temps que les peak timers (Birdy Nam Nam, donc, mais bon, on a choisi notre camp).

Dimanche plus com­pliqué, pour une seule rai­son : mer­ci Camille, on s’est tapé une météorolo­gie cat­a­stro­phe pen­dant deux bonnes heures, mais pas de quoi inon­der le métro parisien non plus. Juste de quoi nous faire fraîche­ment appréci­er des presta­tions musi­cales hyper cool, Inna De Yard en tête, le trio de chanteurs restant impec­ca­ble mal­gré les kilo­mètres au comp­teur. Isaac Delu­sion et Polo & Pan, grands béné­fi­ci­aires des intem­péries car pro­gram­més sur une scène cou­verte, ont fait le plein, mais ils n’avaient pas besoin de ça : la présence scénique des pre­miers arrive enfin à mat­u­ra­tion, et les sec­onds, moins rôdés à l’exercice, ont réus­si à jouer les agences de voy­age quali. On a fait l’impasse sur Un Air Deux Familles (on a arrêté la fac de socio il y a pas mal de temps), et grand bien nous en fasse : on a pu faire par­tie des 27 priv­ilégiés à assis­ter au con­cert de Yacht­Club. Les autres fes­ti­va­liers étaient pas mal con­cen­trés sur leur frite-mayo à ce moment-là ? Tant pis pour eux, cela con­firmera l’inamovible adage “manger, c’est sur­fait”, surtout que la free pop pour autistes éclairés du quatuor de Tours était truf­fée de bonnes idées et de fougue. La guerre se finit en dou­ble déc­la­ra­tion d’amour, Petit Bis­cuit et Møme por­tant, cha­cun dans leur style, une vision extrême­ment bien pro­duite et fédéra­trice de ce mélange entre hip-hop instru­men­tal et chill­wave, avec la dose de pop qu’il faut pour s’octroyer la fer­veur d’un — jeune — pub­lic venu en grande par­tie pour les voir ce soir.

Mais le plus fou dans tout ça ? C’est qu’on vous a racon­té la moitié d’un fes­ti­val, qui s’échine à pro­pos­er, sur une sur­face presque aus­si grande, toute une zone gra­tu­ite (par­faite­ment fréquentable sans bil­let donc) qui pro­pose une prog’ com­plète de groupes locaux, mais aus­si des pro­jec­tions, des spec­ta­cles, de la bouffe en cir­cuit court en veux-tu en voilà… Et des ate­liers de décou­verte des plantes sauvages, des cours de yoga, une bib­lio­thèque sur les thé­ma­tiques de l’écologie et du développe­ment durable, des “expo­si­tions de parole” par­tic­i­pa­tives, des ani­ma­tions pour les mômes, une mon­naie locale… De voir un fes­ti­val réu­nir deux univers qu’on imag­ine antin­o­miques (les musiques actuelles de grande enver­gure et les ini­tia­tives locales) en les met­tant en sym­biose et à grande échelle, et ain­si offrir au pub­lic une expéri­ence qui com­prend aus­si un appren­tis­sage et des savoir-faires, c’est peut-être ça le tur­fu. Déso pour Boil­er Room.

Meilleur moment : “alors là, tu vois, c’est des flip­pers, ils sont ali­men­tés par énergie solaire.”

Pire moment : Par­ticiper à un blind-test pro­posé par une car­a­vane rose appelée “la Char­cu­terie Musi­cale” et être le seul à repér­er le générique du Juste Prix. Bim, dix cheveux blancs.

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