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11 juillet 2017

Terres du Son : bienfaits du syndrome de la Touraine

par Mathias Riquier

Au fond, qu’est-ce qui nous donne droit, en tant qu’humains, de planter d’énormes structures en bâche et en ferraille au milieu d’un champ pour y faire jouer des groupes de musique pendant trois jours, devant un public qui n’est a priori pas venu à cheval, avec toutes les dépenses énergétiques que cela implique ? Bah oui, la culture a une empreinte carbone, oups. Si le constat n’est pas nouveau, il est rarement brandi en AG de radio associative ou en conf’ programmatique chez Live Nation (d’autant moins dans ce cas-là, on peut imaginer). Et c’est dommage, parce que cette fatalité possède une réponse, et n’en est donc pas totalement une.

On est samedi, il fait une chaleur paralysante, le genre qui vous scotche sous un arbre de peur de faire une combustion spontanée au soleil. C’est le moment où on pourrait penser avoir deux ou trois hallucinations, mais c’est bien un cheval de trait qui semble faire office de camion poubelle, là, devant nos yeux. On n’est pas dans un remake “Centre-Val-de-Loire” de Problemos, on est juste à Terres du Son, festival organisé par les chouettes personnes du Temps Machine (à Tours). Curieux, parce que ce festival ne nous avait jamais semblé particulièrement « eco-friendly ». Genre, pas de vert sur l’affiche, pas de communication excessive autour d’attraits autres que musicaux, bref, ce festival semble vouloir faire sonner la corde principale de son arc : la musique. On ne va pas lui en vouloir.

Niveau son, il fallait sortir l’ouvre-boîte à chakras, vu le niveau de diversité musicale offerte. Pour tout avouer, on a même eu un peu peur que tout ça ne soit pas parfaitement digéré par la foule massive des festivaliers, aussi enthousiastes et relax qu’ils aient pu être pendant tout le week-end. C’est peut-être pendant le show de Gojira qu’on s’est dit “ouais, OK, ça passe” : le quatuor de metal français mettait une tartine à une audience qui sirotait un petit Saint-Nicolas de Bourgueil devant Camille en fin d’aprem, et qui s’apprêtait à enchaîner avec Birdy Nam Nam. Sans filet, donc. Si l’égérie de notre numéro de mai a fait le job en essayant d’invoquer les nuages (t’inquiète, ils viendront), ce premier jour (le deuxième pour les festivaliers) aura été ceint de deux prestations aussi excellentes que diamétralement opposées : celle de Bachar Mar-Khalifé, musicien toujours prêt à nous coller la chaire de poule, et celle de Trunkline, le duo Madben – Yann Lean jouant comme s’ils se retrouvaient à 4h du mat’ au Weather et pas à minuit, en même temps que les peak timers (Birdy Nam Nam, donc, mais bon, on a choisi notre camp).

Dimanche plus compliqué, pour une seule raison : merci Camille, on s’est tapé une météorologie catastrophe pendant deux bonnes heures, mais pas de quoi inonder le métro parisien non plus. Juste de quoi nous faire fraîchement apprécier des prestations musicales hyper cool, Inna De Yard en tête, le trio de chanteurs restant impeccable malgré les kilomètres au compteur. Isaac Delusion et Polo & Pan, grands bénéficiaires des intempéries car programmés sur une scène couverte, ont fait le plein, mais ils n’avaient pas besoin de ça : la présence scénique des premiers arrive enfin à maturation, et les seconds, moins rôdés à l’exercice, ont réussi à jouer les agences de voyage quali. On a fait l’impasse sur Un Air Deux Familles (on a arrêté la fac de socio il y a pas mal de temps), et grand bien nous en fasse : on a pu faire partie des 27 privilégiés à assister au concert de YachtClub. Les autres festivaliers étaient pas mal concentrés sur leur frite-mayo à ce moment-là ? Tant pis pour eux, cela confirmera l’inamovible adage “manger, c’est surfait”, surtout que la free pop pour autistes éclairés du quatuor de Tours était truffée de bonnes idées et de fougue. La guerre se finit en double déclaration d’amour, Petit Biscuit et Møme portant, chacun dans leur style, une vision extrêmement bien produite et fédératrice de ce mélange entre hip-hop instrumental et chillwave, avec la dose de pop qu’il faut pour s’octroyer la ferveur d’un – jeune – public venu en grande partie pour les voir ce soir.

Mais le plus fou dans tout ça ? C’est qu’on vous a raconté la moitié d’un festival, qui s’échine à proposer, sur une surface presque aussi grande, toute une zone gratuite (parfaitement fréquentable sans billet donc) qui propose une prog’ complète de groupes locaux, mais aussi des projections, des spectacles, de la bouffe en circuit court en veux-tu en voilà… Et des ateliers de découverte des plantes sauvages, des cours de yoga, une bibliothèque sur les thématiques de l’écologie et du développement durable, des “expositions de parole” participatives, des animations pour les mômes, une monnaie locale… De voir un festival réunir deux univers qu’on imagine antinomiques (les musiques actuelles de grande envergure et les initiatives locales) en les mettant en symbiose et à grande échelle, et ainsi offrir au public une expérience qui comprend aussi un apprentissage et des savoir-faires, c’est peut-être ça le turfu. Déso pour Boiler Room.

Meilleur moment : “alors là, tu vois, c’est des flippers, ils sont alimentés par énergie solaire.”

Pire moment : Participer à un blind-test proposé par une caravane rose appelée “la Charcuterie Musicale” et être le seul à repérer le générique du Juste Prix. Bim, dix cheveux blancs.

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