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18 mai 2018

« The Man-Machine » de Kraftwerk fête ses 40 ans : retour sur un album de légende

par Benoît Carretier

Et l’homme-machine fut. Après avoir réussi avec Trans-Europe Express à faire exister de nouveau le concept de culture européenne et musicalement à faire émerger des structures répétitives que l’on retrouvera plus tard dans l’électro et la techno, The Man-Machine va ouvrir la voie à toute la pop chantée électronique. Pour le meilleur et pour le pire, Kraftwerk va enfanter une génération de musiciens ravie de voir qu’après avoir dansé avec l’électronique, on pouvait aussi chanter dessus. Plus important encore, The Man-Machine est la concrétisation ultime du concept de Kraftwerk. Il suffit de relier par l’électricité le couple humains/machines, pour former alors une seule entité, un grand tout qui inclut jusqu’au public des concerts. La machine est homme, l’homme est machine. Le concept n’a jamais été aussi loin.

LA MACHINE, FUTURE MATRIX

The Man-Machine introduit pour la première fois les robots, ces automates à leur image qui les accompagnent encore en 2014. “We’re functioning automatic/ And we are dancing mechanic/ We are the robots/ We are programmes just to do/Anything you want us to.” Comme toujours avec Hütter, ces paroles a priori simples et répétitives, qui sont des éléments musicaux au même titre que les notes ou les rythmes, sont beaucoup plus profondes qu’énoncées. “The Robots” est un manifeste, situant la position des quatre humains dans la machine, “The Matrix” dira-t-on plus tard. Au-delà de la définition de “robot” (dispositif alliant mécanique, électronique et informatique qui accomplit des tâches répétitives ou pénibles mieux que les humains), le groupe se réfère aussi à l’étymologie même du mot, apparu en 1920 sous la plume de l’écrivain Karel Capek. En tchèque, “robota” signifie travail forcé, en slovaque, un “robotnik” est un travailleur. Le robot version 1978 est un travailleur au service de l’homme, qui ne peut lui nuire (selon les lois de la robotique définies par Isaac Asimov), ni le remplacer. Tout le sens que Hütter et Schneider donnent à Kraftwerk est dans ces deux mots: robot et homme-machine.

Musicalement, The Man-Machine oscille entre le très bon et l’excellent, et malgré les limitations technologiques de l’époque, n’a pas pris une ride. Précis, pointilleux sur les détails sonores, Kraftwerk en a fait une œuvre aussi révolutionnaire que sa pochette géométrique (inspirée du constructiviste russe El Lissitzky) où ils apparaissent en chemise rouge, cravate noire, lèvres passées au rouge cerise. Ils posent comme des versions humaines de leurs mannequins. Mis côte à côte, on ne sait plus qui est qui. Mais cette imagerie, aussi forte soit-elle, ne saurait occulter la quasi-perfection de ces six titres et trente-six minutes de groove robotique teinté de funk voire par instants de disco. Avec ses rythmes plus relevés que par le passé et une maîtrise mélodique totale, The Man-Machine accroche plus immédiatement l’oreille. Bien sûr, le succès commercial des singles “The Robots” et “The Model” aide énormément le disque à sa sortie (le troisième degré de “The Model”, critique à peine voilée du cynisme de la société consumériste, n’empêchera pas le titre de finir premier des charts anglais). Pour la première fois de sa carrière, le quatuor produit un album où la majorité des titres sont des tubes et vont devenir des classiques. Malgré ses neuf minutes, “Neon Lights” est un long moment de grâce où l’on ressent les longues heures d’improvisation dans le Kling Klang Studio et l’osmose totale entre les machines et eux. Mouvant, cristallin par instants, mais aussi terriblement prédictif, le morceau est d’une construction parfaite, tout en micro-évolutions, un “Autobahn” plus léger. A priori plus anecdotique, “Spacelab” nous renvoie aux premières heures de Kraftwerk et à la Kosmische Musik. Mais cette première référence directe à l’espace – paradoxal pour un groupe qui explore le futur – est aussi grandement teintée de disco. Plus répétitif, “The Man-Machine” est un hymne tout en répétitions où les machines s’assemblent naturellement. Porté par la voix vocodérisée de Hütter, seul responsable des “mots” de Kraftwerk, le titre devient un classique du groupe, comme la définition de sa nature profonde.

ALERTE DISCO-NUCLÉAIRE

En fin de disque, “Metropolis”, malgré ses débuts menaçants façon alerte nucléaire, s’emballe après une longue minute d’introduction glaçante pour se transformer en un space-disco que n’aurait pas renié Moroder. Allusion directe au chef-d’œuvre de Fritz Lang (dont Moroder, ironie de l’histoire, massacrera la bande-son de la ressortie tragiquement colorisée dans les années 80);
INSERT INTO `wp_posts` VALUES “Metropolis” est une rengaine futuriste où la voix de Hütter, sans aucun effet de vocodeur, répète inlassablement le seul mot “Metropolis”. Avec lui se clôt un manifeste musical proche de l’univers de la science-fiction et une œuvre magistrale. The Man-Machine a longtemps été l’album préféré des amateurs du groupe, avant que Computer World ne devienne le favori. Si Computer World sera tourné à 100 % vers le futur, The Man-Machine est le dernier album qui utilise le passé (les visuels constructivistes, le clin d’œil à Fritz Lang) pour en tirer une œuvre avant-gardiste accessible à tous. Le 19 mai 1978, Kraftwerk est devenu un modèle.

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