Trans Musicales : interview avec Labelle

On par­le beau­coup de lui en ce moment, et pour cause : un disque aus­si organique et insai­siss­able, au milieu d’un océan de sor­ties élec­tro toutes plus clin­iques les unes que les autres, ça fait une (belle) tache dans le décor. Labelle nous par­le de ses racines, de sa façon de com­pos­er, bref, de lui.

Tsu­gi : La dernière fois que je t’ai ren­con­tré, c’était en mai 2012 à la réu­nion. Que s’est-il passé depuis pour toi, dans ta tête d’artiste comme dans les faits ?

Labelle : La dernière fois, je ne pen­sais pas encore à faire un album. J’avais des titres de prêts mais rien n’était encore très clair. J’avais pour idée de faire un EP, mais au fil du temps, ça a glis­sé vers la ges­ta­tion d’un album, avec des voix, des textes écrits… Je suis par­ti en Afrique du Sud deux fois, pour ren­con­tr­er un artiste qui se retrou­ve au chant sur la deux­ième piste de l’album, et aus­si pour une tournée… En fait, faire un pre­mier album, ça clar­i­fie beau­coup de choses. Dès que tu com­mences à faire des choix super pré­cis sur des choses qui vont influer sur le résul­tat, comme le mix­age, le nom­bre de piste, les choix entre les morceaux, ça t’aide vrai­ment à clar­i­fi­er ce que tu veux offrir comme artiste, et j’avais besoin de ça.

La sor­tie de l’album, cela t’a ouvert des portes, des per­spec­tives ?

J’ai vrai­ment ressen­ti un intérêt autour de ce que je fai­sais, notam­ment depuis que les Inrocks ont pub­lié leur chronique. Il y a une sen­sa­tion d’émulation, ça amène beau­coup de retour de gens, qui échangent avec moi, qui appor­tent des idées, genre “tiens, pourquoi tu envis­agerais pas la suite de telle ou telle façon”, bref, il y a plein de dis­cus­sions, qui me nour­ris­sent et qui m’apportent beau­coup.

Ta musique sem­ble analysée par les médias comme une sorte de con­cept immuable, “élec­tro mal­oya”. C’est pas un peu facile de te résumer ain­si ?

C’est quelque chose que je revendique tou­jours. C’est mon point de départ. Après, à l’écoute de l’album, je pense que j’ai réus­si à struc­tur­er les choses, à les ren­dre plus flu­ides, plus organiques. Après, ce pre­mier album présente aus­si plein de facettes, peut-être que j’essaierai d’envisager d’en explor­er cer­taines de manière plus pro­fonde, à l’occasions d’EPs qui me per­me­t­tront d’explorer telle ou telle direc­tion, de déclin­er…

Quels sont les “béné­fices” d’une telle volon­té artis­tique ? ça aide à struc­tur­er une direc­tion sonore ?

Com­pren­dre ce que l’on fait, ça aide beau­coup à avancer. Je sors d’une fac de musi­colo­gie, j’ai appris à faire un tra­vail de décryptage de la musique que je n’appliquais pas for­cé­ment à la mienne au début. Je com­po­sais surtout de manière très instinc­tive, ça venait comme ça. Et puis l’album m’a per­mis de pren­dre un peu de recul sur ce que je fai­sais, j’ai réé­couté tout ce que j’avais fait, et j’ai fait une petite psy­ch­analyse sonore, j’ai com­pris mes tech­niques de com­po­si­tion. Et de con­naître à l’avance les sonorités que tu comptes faire pass­er, ça aide for­cé­ment.

Je me rap­pelle que tu avais déjà eu plusieurs débats avec ton con­frère Kwalud (autre pro­duc­teur élec­to réu­nion­nais, ndlr) à ce sujet… vous avez réus­si à vous enten­dre sur le sujet ?

Non, on n’a tou­jours pas trou­vé de ter­rain d’entente (rires). Kwalud n’est pas dans cette reven­di­caiton là, mais nos bagages famil­i­aux sont dif­férents. J’ai gran­di dans la double-culture, quand j’ai gran­di dans les envi­rons de Rennes on m’a tou­jours con­sid­éré comme “le fils du réu­nion­nais”, je porte ça en moi et j’ai aus­si eu besoin, à un moment, de me pencher sur cette par­tie que je con­nais­sais mal. En allant vivre à la Réu­nion, et en explo­rant ses facettes musi­cales. Kwalud a un bagage dif­férent, c’est donc nor­mal qu’on ne se com­prenne pas tout à fait sur ce point de vue là.

Ce ne sont pas tes pre­mières Trans’, tu y as déjà joué en 2010. Depuis ces trois ans, com­ment a évolué ta rela­tion avec le fes­ti­val, et, on l’imagine, avec son directeur Jean-Louis Brossard ?

En fait, j’ai un peu per­du les Trans’ de vue pen­dant les deux ans qui ont suivi mon pas­sage. Je suis par­ti en voy­age, j’ai démé­nagé à la Réu­nion… Ce n’est qu’au moment où l’album a com­mencé à pren­dre forme que j’ai envoyé un mail à Jean-Louis, pour savoir s’il ne pou­vait pas m’aider à chop­er des con­tacts. Je lui ai fait écouter quelques nou­veaux morceaux, on s’est remix à échang­er régulière­ment, et il a décidé de me redonner une place dans sa pro­gram­ma­tion, assez tôt dans l’année, d’ailleurs. Il m’a beau­coup appris, je sais qu’il a beau­coup par­lé de ma musique autour de lui, bref, je luis dois pas mal de choses.

Tu joues tôt, sur la scène prin­ci­pale, devant un pub­lic assidu, qui risque de déjà se mass­er dans le hall 9 pour anticiper la venue de Stro­mae. Com­ment tu appréhen­des de jouer sur tes ter­res, dans ce fes­ti­val avec lequel tu as une his­toire ?

C’est vrai que c’est l’une de mes plus gross­es scènes. J’espère surtout ne pas m’évanouir pen­dant les cinq pre­mières min­utes ! Plus sérieuse­ment, je pense surtout faire mon live tel que j’ai envie de le faire, et faire de mon mieux, même si une grande par­tie du pub­lic qui sera en face de moi sera en attente d’autre chose. Mais j’ai une place assez con­fort­able au final, Les Gor­don (qui joue juste avant Stro­mae, ndlr) aura la tâche la plus dure !

Tu attends des proches dans le pub­lic ?

Oui, mes par­ents, ma famille et pas mal de mes amis seront là. Ils vien­nent me soutenir à chaque fois que je joue pas trop loin de chez eux, et c’est vrai­ment cool de pou­voir compter sur eux.

Quel est ton tout pre­mier sou­venir de Trans Musi­cales ?

Je traîne aux Trans depuis très longtemps, on allait voir des DJ-sets gratos au Vil­lage du fes­ti­val avec des potes, puis au Parc Expo. J’aurais plein de petites anec­dotes à racon­ter sur toutes les édi­tions que j’ai vécues !  Je me rap­pelle avoir vu un truc qui s’appelait Cabaret Trash & Tra­di­tion il y a pas mal de temps, je me rap­pelle que ça m’avait vrai­ment fait dire qu’en fait, ce fes­ti­val pou­vait un peu tout se per­me­t­tre au niveau de la prog’, et que ça n’existe pas vrai­ment ailleurs…

Tu as repéré des artistes que tu avais envie de voir ?

J’aimerais bien voir une par­tie de Stro­mae, mais aus­si Tiloun qui vient aus­si de la Réu­nion le same­di. Sinon, Dakhabrakha, Gang Do Eletro…

L’électro n’a jamais pris autant de place dans le spec­tre indé, les clubs vont bien, y’a de la house partout… C’est bon pour la diver­sité ?

Je suis assez cri­tique avec toute cette his­toire de renou­veau house et tech­no. J’écoute beau­coup de choses, et j’ai notam­ment décou­vert la musique élec­tron­ique avec les pro­duc­teurs de Detroit et Chica­go, et ce que j’écoute aujourd’hui ne me fait pas dire qu’il y a une inno­va­tion. Beau­coup de pro­duc­teurs actuels com­posent ce genre de sons et pour eux, c’est leur vérité, mais j’ai peur que l’on retrou­ve un sys­tème que j’appellerais “de gar­di­ens”. Dans le jazz, tu as tous ces groupes qui per­pétuent l’existence de toutes les nich­es de ce style, que ce soit le jazz manouche, le free jazz… La musique élec­tron­ique se place comme une musique inno­vante, “du futur”, elle a ça dans le sang. Et si des gar­di­ens du bon ordre tech­no com­men­cent à émerg­er, c’est un peu dom­mage. Dis­ons que j’attends de voir si quelque chose de fort émerg­era de toute cette effer­ves­cence, mais pour l’instant, il n’y a rien de très intéres­sant à trou­ver dans tout ça, y com­pris dans les façons de mix­er…

Quels sont les pro­duc­teurs, musi­ciens que tu respectes par­ticuière­ment aujourd’hui ? Et de qui te sens-tu proche humaine­ment ?

Je pense automa­tique­ment à Danyèl Waro, mais aus­si Lindi­go. Après, j’aimerais bien retra­vailler avec des artistes sud-africains, il se passe énorme­ment de choses intéres­sante là bas. Sinon, en élec­tro, je suis tou­jours fan de Four Tet et jai décou­vert Sunken Foals que j’adore.

Ensem­ble (Eumolpe)

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