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3 octobre 2013

Turning Tables, le deejaying militant

par rédaction Tsugi

Martin Fernando Jakobsen n’est pas un DJ comme les autres. Plutôt un électro-militant pour qui la musique peut transcender toutes les frontières, même celles qui pètent sous les bombes. Portrait du DJ danois en jeune humanitaire, des camps de réfugiés palestiniens à Phnom Penh.

Ni hippie tendance mièvre, ni cynique trop bien rasé : Martin Fernando Jakobsen, 31 ans, casse à première vue les clichés de l’aspirant humanitaire qu’on croise parfois dans les rades branchés des pays du sud. Jean, t-shirt, baskets, la simplicité. À l’image de son projet des Turning Tables, novateur mais pas prétentieux, lancé en 2009 au Liban.

À l’époque, Martin est basé à Beyrouth, parce que sa femme y travaille. DJ de profession, il cherche à faire venir son groupe de Copenhague, le temps d’une performance. Il demande alors au Centre danois pour la culture et le développement si, par hasard, il ne pourrait pas financer le transport de musiciens et de matos vers Beyrouth. “Ils m’ont dit qu’il fallait qu’on présente ça avec une bonne cause… C’est comme ça que j’ai commencé à discuter avec des amis qui bossaient dans les camps de réfugiés palestiniens. On a vite eu des idées.”

 

Les spots de la révolution

Avec l’aide de quelques partenaires associatifs, Martin organise des petits ateliers de deejaying dans les camps libanais de Mar Elias, Sabra et Chatila, ou Nahr el-Bared. Le succès est radical auprès des jeunes Palestiniens en exil. “Nos platines offraient plus qu’une activité aux jeunes marginalisés, exclus des effets positifs de la globalisation : elles représentent une plate-forme d’expression libre, une voie non violente pour partager leurs visions, leurs craintes et leurs espoirs.”

Martin commence alors à officialiser l’action des “Turntables in the Camp”, son cursus en relations internationales aidant à traduire le tout dans le jargon des institutions. Une levée de fonds permet d’acquérir des équipements, parfois sommaires, mais suffisants pour des sessions d’initiation à la production musicale, au rap deejaying et au beatmaking. L’argent ne fait pas tout : dans des camps qui sont “des reproductions miniatures de la situation politique complexe de la Palestine”, on ne fait pas entrer le matériel et la musique qu’on veut. Les conservateurs accueillent avec suspicion ces nouvelles formes de divertissement proposées gratuitement à leurs enfants. “J’ai eu à discuter avec beaucoup de cheikhs de la façon dont la musique occidentale corrompt la jeunesse, et j’étais d’accord avec eux dans une certaine mesure. On prend garde à ne pas utiliser de la musique commerciale pourrie aux paroles abrutissantes.” Dans les sessions de mix, les jeunes sont aussi encouragés à inclure des éléments de musiques traditionnelles. Du bon son, oui, l’air colon, jamais.

Début 2011, alors que le réseau des Turntables poursuit son expansion, Martin s’intéresse au mouvement hip-hop qui accompagne le Printemps arabe. Il se rend dans les gros spots de la révolution, à la rencontre ­d’activistes égyptiens, tunisiens, libyens. De ces voyages naît un nouveau projet : le festival Voice Of The Streets, qui vise à encourager les collaborations entre les rappeurs dissidents de la région. Le festival s’est depuis posé au Caire, à Benghazi et à Amman, et ce malgré les “pressions exercées par le régime militaire”. En novembre prochain, une nouvelle édition se tiendra à Tunis, où a également été lancé un “Turning Tables Lab” : un atelier permanent de production musicale et de montage vidéo. Wael Ben Aissa, fondateur de l’association et de la radio libre Chaabi, n’a pas hésité une seconde à devenir le partenaire local du programme. Cet étudiant de 23 ans qui a participé à la révolution tunisienne se souvient du rôle qu’y ont joué les musiques alternatives : “Pendant la révolution, la musique n’a pas cessé d’exister. C’est avec les jeunes musiciens qu’on a pu tenir pendant les longues nuits du sit-in sur la place El Kasbah.” Pour Wael, les Turntables sont un excellent moyen de poursuivre son “combat pour la liberté d’expression à travers la musique urbaine, et toutes les pratiques artistiques marginales”. Des dizaines de jeunes Tunisiens, âgés de 15 à 20 ans, y trouvent un espace libre et accessible, où ils peuvent développer leurs compétences en deejaying, composition, réalisation de clips.

 

     
 

Dans le casque de Martin Fernando Jakobsen

“J’aime vraiment bien Death Grips et Svarte Greiner. Les premiers Various Production ont été pas mal sous-estimés, et je respecte grave le Danois 2000F. Sinon, vous devez découvrir le collectif palestinien Tashweesh, sur www.tashweesh.com. Là tout de suite, ils sont dans mon casque.”

 
     

Un réseau mondial

En trois ans, Martin Fernando Jakobsen a donc semé pas mal de platines au Proche et Moyen-Orient. Mais ses programmes de deejaying sans frontières prennent aujourd’hui une nouvelle ampleur avec la création de “Labs” partout où l’occasion se présente. En Haïti, par exemple, pour les jeunes des bidonvilles de Port-au-Prince. Ou encore à Phnom Penh, où Turning Tables est hébergé par un partenaire idéal : l’association Skateistan, qui propose des activités alternatives (skate, graff, danse hip-hop) aux gamins de la rue, souvent victimes de graves abus. Non ­seulement les jeunes passent un moment fun, mais les horaires fixes et les exercices imposés apportent aussi “la discipline et la confiance en soi à des ados en manque de repères”. Tin, instructrice de skate et de deejaying pour Skateistan et Turning Tables, confirme : “Avant, j’avais tout le temps peur. Tout ça m’a rendue plus courageuse.” Elle a déjà enregistré sa première mixtape et ne se lasse ni d’apprendre, ni de transmettre ses connaissances aux jeunes qui viennent tous les jours par petits groupes se dépenser dans l’enceinte du skatepark. Un enthousiasme qui a marqué Martin : “S’ils avaient pu, les instructeurs qu’on formait là-bas auraient dormi dans le ­skatepark pour pratiquer au maximum.”

Initié il y a quelques semaines, le Lab de Phnom Penh est la première expérience du DJ danois en Asie du Sud-Est. Un appel aux dons a été lancé, pour développer un atelier vidéo comme en Tunisie, et étendre le programme à d’autres villes du Cambodge. Martin, qui nourrit toujours le rêve d’un réseau électro militant à l’échelle mondiale, ne s’arrêtera pas là : un Turntables Lab est en train de se monter en Birmanie, en partenariat avec l’organisation Action Aid. Dans quelques mois, les Cambodgiens formés au deejaying iront partager leur savoir-faire pendant un workshop organisé à Rangoon. En échange, ils recevront, de la part des jeunes Birmans, des tuyaux sur… l’activisme et la démocratie. Un projet qui repose justement sur l’une des caractéristiques essentielles de la musique électro : des mixes visionnaires.

turningtables.org
skateistan.org

 

     
 

En savoir plus : le clubbing à Phnom Penh…

Si elle n’en est pas encore au niveau de sa voisine thaïlandaise, la capitale cambodgienne propose désormais quelques lieux de vie nocturne (autres que les bars à filles). Deux clubs ont pris le dessus dans le top du “Phnom Penh by night” : le Pontoon, qui domine par son ancienneté et sa taille, et qui s’est notamment payé l’année dernière Cut Killer et Grandmaster Flash, deux têtes d’affiche comme on en voit rarement par ici. Le Nova, club VIP devant lequel se pressent des 4×4 rutilants, cible ouvertement la jeune élite khmère. Points communs entre ces deux clubs et la quinzaine d’autres qu’on a pu tester à Phnom Penh : la loi du marché règne, et ça s’entend dans les basses. Pas une soirée où vous n’entendrez, au moins trois fois par heure, d’infâmes remix de Pitbull et des Black Eyed Peas. Biberonnés aux tubes commerciaux, la plupart des DJ’s locaux reçoivent des consignes : il ne faudrait pas que la clientèle de nouveaux riches perde ses repères et déserte la piste. Si vous êtes toujours motivés pour aller danser à Phnom Penh, préparez-vous donc mentalement, histoire de ne pas devenir dingues quand il vous faudra encaisser du Beyoncé à la truelle. Heureusement, il y a toujours des alternatives. La Meta House, le centre culturel allemand du Cambodge, propose régulièrement des DJ-sets plus créatifs (mais moins tardifs), notamment avec le collectif Kimchi. Il accueille aussi des artistes de la région, comme DJ Jase, artiste électro vietnamien émérite, dont le son et le parcours valent bien le détour.

PONTOON
#80, rue 172, Phnom Penh
WWW.PONTOONCLUB.COM

NOVA
#19, rue 214, Phnom Penh
FACEBOOK.COM/NOVA.PHNOMPENH

META HOUSE
#37 Sothearos Boulevard, Phnom Penh
WWW.META-HOUSE.COM

 
     
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