Björk à We Love Green - Crédit : Santiago Felipe

We Love Green : Les feux de l’amour

Allo mon amour, je suis dans votre cour, donne-moi le code du bâti­ment mon amour”. Le rappeur-chanteur Myth Syz­er n’a peut-être pas les clés pour entr­er chez sa meuf, comme il le chante dans son hit, mais il con­naît par­faite­ment le code pour s’ouvrir les cœurs (avec les doigts) de cette sep­tième édi­tion de We Love Green. Son album s’appelle Bisous et cela pour­rait même être le mot d’ordre d’un fes­ti­val qui a baigné dans l’amour tout le week-end. Amour du pub­lic pour les artistes, amour des artistes pour le pub­lic, un échange de tous les instants qui nous a fait voir car­ré­ment la vie en rose l’espace de quarante-huit heures. Une incon­testable réus­site qui prend sa source dans une organ­i­sa­tion sans faille. Alors que depuis sa créa­tion en 2011, on sou­vent rail­lé les queues inter­minables pour entr­er, sor­tir, manger, boire et faire pipi — au point de rater des con­certs entiers — cette année ces points (très) noirs ont été enfin réso­lus. Bon d’accord, si vous aviez envie d’un burg­er sur les 20 heures, il fal­lait quand même prévoir sa petite demi-heure d’attente, mais le choix était telle­ment vaste qu’il y avait moyen de trou­ver plus orig­i­nal comme bouffe. Comme ce stand “pois­son” qui affichait au menu un savoureux “laisse pas traîn­er ton fish”.

Com­plet le same­di, bien rem­pli le dimanche, donc très proche de l’ambition de rassem­bler 70 000 per­son­nes. Mais qui sont ces gens ? Et bien il y a de tout. Des bébés, des enfants, des familles (men­tion spé­ciale à ce cou­ple de trente­naires bien trem­pés et leurs deux bam­bins de 4 et 6 ans, tous à fond sur Migos), des ados à bou­tons, des bobos “moyen vieux”, des très ieu­vs, des nanas sur­lookées, cer­taines en haut talons, pra­tique pour se planter dans l’herbe. On a repéré aus­si des mecs déguisés en sioux, plus quelques licornes gon­flables, l’inévitable keum drapé dans son dra­peau bre­ton, un sac à dos Bob l’éponge, d’innombrables (dont des innom­ma­bles) chemis­es hawaïennes, des “tongistes”, des filles en quasi-maillot de bain, une en doudoune (c’était Bon­nie Banane sur scène avec Myth Syz­er). Et pile vingt ans après la France qui gagne de 98, on sen­tait aus­si un retour à la for­mule “black, blanc, beur” pen­dant ce WLG joyeuse­ment fédéra­teur où on avait l’impression que tout le monde fumait le calumet de la paix. Au pro­pre comme au fig­uré. Cette foule cha­toy­ante, joli­ment mixée, plus le soleil, la chaleur, et les ori­flammes col­orés, nous ont rap­pelé le Coachel­la hédon­is­tique­ment foutraque d’il y a une quin­zaine d’années, avant que les blancs friqués et sur­mus­culés ne pren­nent hélas le pou­voir dans la plaine d’Indio.

Excel­lent baromètre pour mesur­er la réus­site des con­certs : le nom­bre de per­son­nes qui con­nais­sent les paroles par cœur. À ce petit jeu, il y a pas mal de gag­nants et on frise le car­ton plein. Avec des artistes dont les gens enton­nent les chan­sons qui ne sont pas encore sor­ties, genre Angèle et “La Flemme” (enfin, on écrit “la flemme” mais est-ce que c’est bien le titre ?). Le same­di, Myth Syz­er et Lomepal ont lancé le raz de marée hip-hop devant un parterre chan­tant à pleins poumons. Majori­taire­ment féminins pour le sec­ond. Plus sur­prenant, pen­dant la tor­nade Migos (con­cert du week-end ? de l’année ?) le show est aus­si dans le chapiteau (beau­coup trop petit) et à l’extérieur, où tout le monde s’égosille en pogotant sous les regards un brin épatés des rappeurs. Quelle hys­térie ! Et dire qu’on prend les Français pour des quich­es en anglais ! Pas de sur­pris­es du côté d’Orel­san qui a rameuté devant lui plusieurs dizaines de mil­liers de per­son­nes con­nais­sant sur le bout de leurs cordes vocales le mode “sim­ple et basique”, mal­gré un Caen­nais un peu en pilotage automa­tique. On s’est aperçu aus­si que les “Poésies” de Cha­ton comp­taient nom­bre de fans. Grosse per­for­mance surtout qu’en face “La Fête est finie” bat­tait son plein.

Moins de cho­ristes le dimanche. Quelques belles envolées vocales cepen­dant sur la hip soul de The Inter­net, trop indo­lent les Cal­i­forniens pour réelle­ment soulever l’enthousiasme. Le rageur King Krule, pas très aidé par un groupe qui se regarde trop jouer, a quand même su ral­li­er à sa cause les idol­âtres du “Dum Surfer”. Mais c’est bien le sur­volté Tyler, The Cre­ator qui a raflé la mise dans un chapiteau ras la gueule, hurlant comme si c’était le dernier con­cert de la journée (euh, c’était le cas d’ailleurs). Ça n’a pas beau­coup chan­té par con­tre devant Björk. Recueille­ment oblige. Comme prévu, cette messe domini­cale a sat­is­fait les ado­ra­teurs de la Castafiore islandaise et bien cassé les bon­bons des autres. Même si la scéno­gra­phie entre Peter Pan et le Livre de la jun­gle était ravis­sante, et sa robe papil­lon rose trop chou.

On ne fait pas que chanter à We Love Green : on y danse beau­coup égale­ment. C’est comme ça que le fes­ti­val cul­tive sa dif­férence avec une pro­gram­ma­tion élec­tron­ique au poil. Au pre­mier rang, Nina Krav­iz : effi­cac­ité bluffante, classe sidérante, et très fun avec son jeu de capuche, un coup je te la mets, un coup je te l’enlève. L’amour pour la house de Hon­ey Dijon fut total (on a enten­du des “trop bii­i­i­ien”) et pas seule­ment parce qu’elle a passée l’impérissable “I Feel Love” de Don­na Sum­mer. Dan Snaith alias Cari­bou alias Daph­ni a beau avoir un look de voyageur de com­merce quar­an­te­naire (on n’a rien con­tre eux hein) son mix éton­nement bru­tal a ravi. On sera indul­gent avec Ago­ria dont c’était la pre­mière par ici de son nou­veau live cen­sé soutenir son prochain album (prévu en 2019 quand même). Un peu trop “mon­tagnes russ­es” dans le rythme, un peu trop “Ibiza Style” aus­si, même si ça fait tou­jours plaisir d’entendre “Scala” pour de vrai. À revoir vite. Et Dixon ? Bon, ben, en mode mol­las­son pour celui que l’on qual­i­fie de “meilleur DJ du monde” qui heureuse­ment ne met­tait pas son titre en jeu ce week-end dans le chapiteau Lala­land. Voilà, il paraît qu’il y a eu un after. On est sage­ment ren­tré se couch­er. On tra­vail­lait le lende­main. Sans aucun doute we love We Love Green. Défini­tive­ment.

Meilleur moment : Migos.  Le spec­ta­cle sur la scène et surtout devant.

Pire moment : Pas d’écran vidéo sur la grande scène. C’est con on avait oublié nos jumelles.

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