2010–2019 : petit résumé d’une décennie musicale

par Tsugi

Coup de rétroviseur sub­jec­tif sur dix années d’affranchissement du for­mat album et, par conséquence indi­recte, du for­matage musi­cal.

Arti­cle issu du Tsu­gi hors-série 20, disponible en kiosque et en ligne.
Par Pas­cal Bertin.

 

Une décennie qui vous a pris David Bowie et vous fait regret­ter les bri­quets allumés lors des con­certs, désormais remplacés par les lou­pi­ottes des smart­phones. On pour­rait la résumer ain­si, tourn­er la page, lui reprocher de ne pas avoir offert de révolution à la hau­teur du punk, de la house ou du rap. D’avoir imposé l’EDM (Elec­tron­ic Dance Music) dans les oreilles américaines – Dieu mer­ci, ici ce n’est pas l’Amérique, comme le chan­tait le Thin White Duke. Mais ce serait faire offense à une pro­fu­sion d’artistes qui ont encore le mérite de chercher, d’innover, de sur­pren­dre, sans prétendre créer la nou­velle machine musi­cale à courber la banane. À l’inverse, ce sont eux qui ont su s’inventer, voire se réinventer pour le plus grand bon­heur des oreilles curieuses.

 

Hégémonie hip-hop

Sans sur­prise, les années 10 ont été balayées par la puis­sante lame de fond rap lancée dans la foulée des empires créés par Jay‑Z, Eminem ou Phar­rell Williams. Kanye West les a rejoints dans ce club bling-bling, fig­ure nova­trice et cli­vante, pro­duc­teur de génie et rappeur mégalo. Autour de lui, le rap et le R&B nord-américains ont vite plié le game dans un match inégal face au reste de la planète. Kendrick Lamar et The Week­nd ont gagné leurs galons de poids lourds, l’un par ses textes en écho au rap dit “con­scient” des années 90, le sec­ond par son art d’enquiller les hits en mani­ant soupe soul et pro­duc­tion électro effi­cace. Entre les deux, l’espace disponible a été large­ment exploité par Drake, Frank Ocean ou Chance The Rap­per. Autant de noms qui ont su baiss­er la garde pour révéler leurs faib­less­es et faire chouin­er dans les chaumières.

Les filles ont tout autant brillé dans cette catégorie où Bey­oncé et Solange ont gravé quelques clas­siques, tan­dis que de nou­velles têtes telles Car­di B, Nic­ki Minaj ou Liz­zo ont pimenté la compétition, rat­tra­pant par leurs frasques et leur notoriété les pop-stars d’aujourd’hui. Un club où nul ne con­testera le trône con­quis par Lady Gaga, véritable 4x4 de l’entertainment à l’américaine (artiste tout-terrain si vous préférez), capa­ble de jouer la comédie et de roucouler coun­try pour les besoins d’un gros navet lacry­mal. Pas loin derrière, Tay­lor Swift, Katy Per­ry et Justin Bieber complètent le pop-dium.

 

Pop ado, pop mutante

Loin des pail­lettes et des lim­ou­sines, la pop s’est ressourcée en toute sim­plicité depuis des cham­bres avant de se répandre comme une traînée de poudre, et on ne par­le même pas de drogue. À seule­ment 17 ans, la Cal­i­forni­enne Bil­lie Eil­ish a pub­lié un pre­mier album réalisé avec son frère qui a fait d’elle un phénomène mon­di­al, sur l’idée d’une pop mélancolique humidifiée des trau­mas de l’adolescence. Bin­go, la chanteuse a été engagée pour interpréter la chanson-titre d’une nou­velle aven­ture de James Bond atten­due à l’automne. Bien qu’elle ne doive son succès qu’à elle-même (et quand même aus­si à son entourage), la chanteuse s’est engouffrée sur une voie royale que d’autres avaient débroussaillée et bitumée avant elle. Comme Lorde, autrice-compositrice-interprète et pro­duc­trice néo‑zélandaise, qui a su déclencher l’hystérie de ses ados de fans dès ses 16 ans et un pre­mier album truffé de hits, qui lui a aus­si valu le respect d’un pub­lic et d’artistes plus matures.

Quant à Lana Del Rey, elle a pris son temps avant de se révéler à la face du monde, le temps de s’inventer un per­son­nage à la hau­teur de son imag­i­naire nour­ri aux clichés de la cul­ture américaine. À force de boulot et de choix de pro­duc­tion judi­cieux, elle s’est imposée comme l’une des meilleures com­positri­ces du moment, pour qui aime les bal­lades roman­tiques et dépressives colorées d’un fil­tre Insta­gram sépia. Son succès a ceci de ras­sur­ant qu’il démontre qu’en dépit de ses rouages bien huilés, l’industrie musi­cale peut encore se laiss­er forcer la main par des objets chan­tants non identifiés à qui nom­bre de directeurs artis­tiques fumant des cig­a­res auraient refusé un con­trat.

Comme Orville Peck, chanteur coun­try masqué, sorte de néo- Chris Isaak qui chante son mal‑être queer en cos­tume à franges, coiffé d’un Stet­son. Par­ti de Sub Pop, légendaire label grunge, mais recruté au mer­ca­to par une major du disque. D’étranges ou différents, cer­tains artistes sont carrément passés au stade de mutants en jouant de leur look, de la chirurgie esthétique, de leur homo ou bisex­u­alité revendiquée et du miroir grossis­sant du numérique. La pro­duc­trice vénézuélienne Arca, l’Écossaise SOPHIE, la Lon­doni­enne FKA Twigs, autant de per­son­nages intri­g­ants qui utilisent l’outil électronique et leur image pour déranger, provo­quer, mais aus­si séduire en ce début de siècle tiède où la musique évite tout engage­ment poli­tique et sociétal.

 

Rock, France, empowerment

Appuy­er là où ça fait mal, c’est aus­si la seule échappatoire du rock, revenu par une vaguelette dans les années 2000, mais porté dis­paru depuis. Seuls les Strokes lui ont survécu, optant pour une flu­o­ri­sa­tion de leur pro­duc­tion qui les a vus boss­er avec nos Daft Punk et se rap­procher de notre fleu­ron pop nation­al, Phoenix. Le nou­veau rock n’a eu d’autre choix que de se dur­cir et c’est d’Angleterre qu’ont débarqué les groupes les plus punks dans l’esprit, donc les plus exci­tants, de Fat White Fam­i­ly à Sleaford Mods.

Et la France dans tout ça ? Ici, ça va, mer­ci. La jeune génération porte la langue française sur des con­struc­tions chan­son, pop ou électronique, de Chris­tine & The Queens à La Femme en pas­sant par Sébastien Tel­li­er, Clara Luciani, Agar Agar ou Malik Djou­di, qui ont tous réussi à se faire une place dans un paysage dominé par le rap tri­col­ore. Mais s’il fal­lait se sou­venir d’une avancée spec­tac­u­laire dont on aimera encore les saisons suiv­antes, c’est la for­mi­da­ble lib­erté bricolée des artistes féminines de tous bor­ds, affranchies des règles et des con­traintes, qui com­posent comme des reines en ne son­nant comme per­son­ne, et surtout, comme aucun homme. Weyes Blood, Aldous Hard­ing, Yae­ji, Hol­ly Hern­don, Jen­ny Hval, Lau­rel Halo, Katie Gate­ly, Kedr Livan­skiy, Cate Le Bon, Deena Abdel­wa­hed, Nilüfer Yanya… Cette décennie était un peu la leur. La prochaine sûrement aus­si.

Arti­cle issu du Tsu­gi hors-série 20, disponible en kiosque et en ligne.

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