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7 octobre 2016

Acid Arab se dévoile

par Francois Blanc

Extrait du numéro 95 de Tsugi (septembre 2016) 

Quatre ans après sa création, Acid Arab est devenu un acteur incontournable du paysage électronique français en puisant dans les musiques orientales. Le premier album du groupe compte parmi les temps forts de cette rentrée 2016.

Mélanger musiques arabes et house music dans ses sets. C’était à leurs débuts en 2012, la motivation du duo de DJs parisien Acid Arab. Soit Guido Minisky, croisé en programmateur du club Chez Moune, en DJ au Pulp, ou en journaliste dans la presse musicale (et même dans les premiers numéros de Tsugi via sa rubrique culte « Antijour ») et le plus discret Hervé Carvalho. Quatre ans plus tard, après une grande compilation, Collections, où Acid Arab a sélectionné le meilleur des deux mondes et un statut de mastodonte de scène, le duo saute le pas et s’attaque avec bonheur à la production, devenu quatuor avec le renfort de Pierrot Casanova et Nicolas Borne. Au point de sortir un premier album, un vrai, Musique de France, où tout a été produit en interne, éclatant largement la formule d’origine (acid house + musiques arabes) et invitant de prestigieux musiciens et vocalistes d’Afrique et de Turquie. L’occasion d’une rencontre à Paris dans son studio du quartier Strasbourg Saint-Denis, d’abord avec Guido seul (Hervé ayant été empêché par un drame familial) puis en compagnie d’un des laborantins de studio, Nicolas, pour un commentaire track-by-track.

Tu racontes qu’Acid Arab est né en Tunisie…

Guido : Le festival Pop In Djerba nous avait invités séparément, Hervé, Gilb’r (le fondateur du label Versatile, ndr) et moi. On a fait un grand back-to-back-to-back à trois, j’étais venu les bras chargés de disques électroniques orientaux et au gré du set, il est apparu évident qu’il se passait un truc de fou. Dès le lendemain, comme notre soirée Chez Moune à Hervé et moi venait de s’arrêter, je me suis dit qu’il fallait en lancer une nouvelle, une soirée orientalo-électronique. C’était à l’été 2012. Gilb’r ne s’est pas joint à l’affaire, mais il nous a mis le pied à l’étrier, nous a offert un morceau pour ces soirées, nous a accueillis sur son label Versatile. Il vient d’une famille tunisienne, ce sont ses racines musicales, je pense qu’il a toujours eu envie de faire référence à ces musiques et j’aime à penser qu’on l’a un peu décoincé là-dessus (King Ghazi, le nouveau projet de Gilb’r avec le percussionniste et DJ Shadi Khries a été enregistré en Jordanie, ndr).

Tu te souviens de ta première rencontre avec Hervé ?

On travaillait tous les deux à la Flèche d’or, je faisais la programmation et lui était au bar, en 2008 ou 2009. Il faisait toujours des fêtes chez lui après les soirées, j’y allais de temps en temps. J’ai quelques flashs, mais on était dans un tel état que je ne me souviens de presque rien, il me disait : « Je suis DJ, je fais des fêtes à Londres. » Je programmais des soirées aux Disquaires à l’époque, je lui ai proposé d’y jouer, il était vraiment bon. Ensuite il a bossé Chez Jeannette, en bas de chez moi, donc je l’ai beaucoup vu. On a fini par lancer notre soirée Moune Power, avec aussi Loac et QOSO.

Les musiques orientales t’ont toujours passionné ?

J’avais trouvé quelques disques en brocante, sans être à fond. Nova avait sorti une compilation arabe dont je suis tombé fou amoureux, il y avait aussi la bande originale du Mari de la coiffeuse. Avouons-le, les taxis ont aussi joué un rôle, à force d’entendre Radio Beur ! En rentrant de ce fameux voyage en Tunisie, j’ai commencé à digger le sujet, sur le net principalement, parce que les vrais collectionneurs n’avaient pas attendu 2012 et que les prix de ces disques avaient déjà flambé.

Quand vous jouez dans les pays orientaux, vous gardez du temps pour chercher des disques ?

À fond ! Mais c’est assez rare, on a fait deux soirées au Liban, une en Jordanie, une en Égypte, deux à Tel-Aviv, deux ou trois en Tunisie et deux au Maroc. Je fais la gueule si on n’a pas le temps de fouiller les disquaires de ces pays ! D’Amman en Jordanie, j’ai ramené des kilos de CDs.

Le concept d’Acid Arab a vite pris ?

Dès le début on a senti un vrai engouement, la première soirée était blindée, nos copains producteurs nous envoyaient des morceaux produits pour l’occasion. C’est comme ça qu’on a récupéré des pistes de Krikor, Pilooski, Joakim… On s’est dit qu’on tenait quelque chose qu’il fallait faire un disque qui porterait le nom de notre soirée, Gilb’r nous a proposé de sortir lui-même la compilation. Il nous manquait un morceau-type pour la compilation, un track qu’il nous fallait produire nous-mêmes.

C’est là que vous passez de deux à quatre ?

Tout à fait, Hervé est allé chercher son copain Pierrot, qui nous a produit « Theme », huit minutes bien mentales, l’hymne de nos soirées. Nicolas nous a rejoints ensuite, il fallait qu’on devienne un vrai groupe.

Vous êtes passés, Hervé et toi, de directeurs artistiques pour cette première compilation à producteurs d’un véritable album aujourd’hui ?

Nous sommes restés les directeurs artistiques, on a des idées, des sons, des concepts, que les deux autres transforment par magie en studio. Hervé met de plus en plus les mains dans le cambouis de la production, moi ce n’est pas mon truc, je me contente du côté visuel et conceptuel. Je n’ai pas le sentiment d’avoir grand-chose à apporter une fois que l’idée a été lancée, je préfère éditer. 

Hervé et toi êtes gênés par la représentation médiatique du groupe, que tout le monde voit comme un duo ?

Bien sûr, mais je le comprends aussi, Pierrot et Nico ne sont jamais sur scène et c’est là qu’Acid Arab est le plus visible. J’essaye de rappeler toujours que je ne suis que le quart d’Acid Arab, mais les gens s’en foutent.

L’album est varié, on dirait que vous vouliez à tout prix éviter le collage grossier entre deux mondes.

On est tombés dans tous les pièges au début, aujourd’hui on sait ce qu’on ne veut pas faire, pas de samples, pas de darbouka sur des beats, pas des trucs faciles, pas de violons clichés, de palmiers et de chameaux sur les pochettes, de danses du ventre et de percussions traditionnelles sur scène. On a des règles… et on veut être un groupe électronique avant tout.

Y a-t-il eu des sceptiques au début, qui contestaient votre légitimité, à une époque où on parle de plus en plus d’appropriation culturelle ?

Au début, il y a eu des chieurs. Mais je pense qu’on a tout bien fait comme il faut pour ne pas penser qu’on vole la musique, ou quelque chose du genre. Les Arabes avec qui on discute ont compris que notre musique est altruiste, on est hyperrespectueux. Un musicien égyptien qu’on adore m’a confessé que la première fois où il nous a croisés sur scène il s’est dit « voilà les connards ». Puis il a changé d’avis, m’a avoué qu’il s’était trompé. Tous ces musiciens qui collaborent au disque ont accepté parce qu’ils aiment notre démarche et sincérité. De toute façon, ce sont des musiques méprisées par la majorité des Occidentaux, on ne vient pas leur voler leur or.

Le titre de l’album, Musique de France, semble hautement politique.

On ne veut pas trop expliquer ce titre, on veut que les gens s’approprient le disque. On n’a jamais fait de déclaration politique, la démarche du groupe parle d’elle-même. Pour schématiser, on ne fait pas de la musique arabe, ces musiques sont en France depuis toujours, on fait de la musique de France.

L’époque angoissante, les communautés qui se regardent d’un mauvais oeil, est-ce qu’Acid Arab a encore plus d’importance à cause du climat social ?

Je le pense, même si j’ai du mal à croire qu’on puisse changer des opinions de cette manière. On symbolise une mixité, mais je ne pense pas que grâce à nous les fascistes se disent d’un coup : « Ah, mais les Arabes c’est super en fait ! » Si on pouvait changer des opinions, ou aider les jeunes à être ouverts d’esprit, ce serait une chose incroyable.

Y a-t-il une de vos dates dans un pays oriental qui vous a particulièrement marqués ?

Il y en a une qui nous avait déprimés, vraiment pourrie alors qu’on en attendait beaucoup. Mais on a joué à Casablanca, dans un stade pour un festival gratuit, c’était impressionnant, comme si cela légitimait notre musique, que les Marocains aiment ce que l’on fait. Au Caire on a eu chaud, on jouait au milieu des stars de l’électro-chaabi, deux petits Français qui débarquent et puis finalement ça a pris, tout le monde souriait.

On dit souvent qu’on vit un nouvel âge d’or du clubbing à Paris et ailleurs. Tu en penses quoi, toi qui as commencé il y a plus de quinze ans ?

Je n’avais jamais mis les pieds en club avant le Pulp à la fin des années 90, même si j’étais DJ depuis longtemps, dans des soirées privées. Autour de 2008, j’avais l’impression qu’on commençait à se faire chier, mais je ne suis pas tenté par le « c’était mieux avant ». Aujourd’hui le clubbing est redevenu cool et tout se renouvelle, de nouveaux personnages débarquent, de nouveaux concepts, j’admire les Salut C’est Cool ou Flavien Berger. Certains artistes ont disparu, des clubs aussi, mais rien n’était mieux avant.

Tu t’es mis à fréquenter les clubs tard, est-ce qu’aujourd’hui tu t’en lasses ?

J’y passerais bien toute ma vie, mais le clubbing ne voudra bientôt plus de moi, d’ici quelques années je n’arriverai plus à faire bonne figure physiquement ! Déjà, aujourd’hui, je me fais appeler monsieur tout le temps. Il faut être une grosse star pour continuer après 50 ans… et pour moi, 50 ans, ce n’est pas si loin.

Ce succès inattendu te tombe dessus à la quarantaine, ça change quelque chose ?

Le groupe a commencé à mes 40 ans. Je ne sais pas si je gère mieux que quelqu’un de plus jeune. Je n’ai jamais bu, je ne prends quasiment pas de drogues, je me maintiens bien. Et je sais que ça ne durera probablement pas. Enfin je viens des Yvelines, je me souviens de Nicolas Godin de Air qui me disait il y a 20 ans quand sortait leur maxi qu’il devait profiter avant que ça ne s’arrête. Ils sont encore là 20 ans après ! On verra… Ce qui est drôle c’est que je n’ai jamais vraiment rêvé de ça, d’être musicien, de faire de la musique. Je rêvais d’être journaliste, d’avoir mes propres soirées, d’avoir un club et de vivre du deejaying… Tout cela, je l’ai fait.

Avec Hervé, vous avez dû apprendre à vivre ensemble en tournée. Qu’est-ce que vous faites quand vous n’êtes pas sur scène ?

Ce n’est pas compliqué, dès qu’on arrive quelque part on demande où est la weed. (rires) Mais on a de moins en moins de temps pour vagabonder à chaque date d’Acid Arab, ce qui est frustrant et triste. On est allés à Dubaï, Hervé est resté huit heures sur place, c’est délirant.

Est-ce que la peur que ça ne dure pas vous force à accepter toutes les propositions ?

Cela arrive qu’on se retrouve à faire des choses qui ne nous plaisent pas, ça crée quelques tensions, mais on est très heureux dans l’ensemble. Des soirées, des DJ-sets, une compilation, un album, les ambitions d’Acid Arab vont crescendo.

Quel est votre plus grand rêve ?

Que l’impact du groupe soit politique, qu’on puisse programmer une scène d’un grand festival, voir créer notre propre festival. Ou même un label, ce qui semblait délirant, mais qu’on est en train de faire. On a déjà un artiste, Rozzma, un mec du Caire qui a inventé quelque chose à lui, une techno mâtinée de hardcore sur laquelle il chante en arabe. La scène là-bas est en train de s’effondrer, les soirées sont bloquées par la police. On a pété les plombs en entendant sa musique !

Musique de France, piste par piste

« Buzq Blues »

Guido : C’est un morceau qui existe depuis longtemps, on avait été approchés par un label d’un autre continent pour une compilation, mais ils n’ont jamais réagi au morceau.
Nicolas : C’est un bon symbole des débuts d’Acid Arab, le mélange des musiques orientales et de la TB-303 de l’acid music.
Guido : On ouvre là-dessus pour ensuite passer à autre chose en élargissant le spectre électronique à la trap, la techno, la musique industrielle, etc.

« La Hafia » feat. Sofiane Saidi

Guido : Sofiane m’avait écrit aux débuts d’Acid Arab, on a beaucoup parlé de cette période étonnante dans les années 90, où la scène arabe est devenue branchée, lancée en France par Universal avec Khaled, Faudel ou Rachid Taha. Sofiane faisait partie de cette bande. Un jour on a joué à la Réunion et on l’a enfin rencontré. Du coup on l’a invité à poser des voix sur ce morceau qui existait déjà sur un maxi précédent. Son dernier album est formidable et ce mec est formidable, on a tout le temps envie de le prendre dans ses bras pour lui faire des bisous, il est touchant. C’est aussi le morceau de Kenzi, notre claviériste sur scène qu’on aime tant (absent lors de la session photo, ndr) et qui a aussi bossé sur quelques autres titres.

« Medahat »

Guido : C’est mon petit chouchou. C’est là que le projet atteint son point culminant, la rencontre entre cette musique chaâbi algérienne, ses flûtes graves au son écorché et un beat un peu trap et dark.
Nicolas : Avec un petit côté industriel, le morceau nous faisait penser à un passage dans Terminator 2 où Schwarzy arrive dans un supermarché avec son fusil et il y a un drone qui met une ambiance oppressante.

« Le Disco » feat. Rizan Saïd

Guido : On n’est pas très bons pour les noms de morceaux, ça n’est souvent pas très profond. (rires) D’autant qu’aucun de nous ne parle arabe, parfois on tenait un mot et on cherchait la traduction ou on la demandait à Kenzi. Rizan se surnomme lui-même le « king of keyboard », il est incroyable, c’est lui qui est derrière Omar Souleyman depuis 20 ans, sans lui Omar n’était rien et maintenant qu’ils ne sont plus ensemble, je ne sais pas si Omar va rencontrer le même succès. On l’a rencontré en partageant des scènes, lui parle quelques mots d’anglais, contrairement à Omar. On était tous ensemble à Lisbonne dans une soirée organisée par Four Tet, on a joué nos morceaux dans les loges à Rizan, pas hyper chaleureux au départ, et d’un coup il s’est ouvert à nous.

« Gui l’Arbi » feat. A-WA

Guido : On les a vues en concert à Tel Aviv il y a deux ans. Épatés, on est restés un peu en contact avec Tomer qui est à la fois leur producteur et leur manager, il nous a proposé de remixer leur tube, en échange on leur a proposé de chanter sur le disque. Tout a été très simple, même si elles ont enregistré à Tel Aviv alors qu’on s’est croisés pas mal à Paris, on a partagé la scène de la Gaîté Lyrique et mangé ensemble au restaurant kurde de la rue d’Enghien. On a demandé à tous les vocalistes des traductions de leurs paroles. Là, les filles parlent d’amour. Seul Rachid Taha est un peu plus politique, mais de façon évidemment poétique.

« Stil » feat. Cem Yildiz

Guido : Cem est un personnage absolument fabuleux. Certains se souviennent peut-être de Insanlar, son groupe avec Baris K, dont le morceau incroyable de 24 minutes « Kime Ne » avait été remixé par Ricardo Villalobos. Il est joueur de saz (un luth des régions kurdes et turques, ndr). On lui a envoyé un mail et il a accepté de jouer pour nous, il a fait ses prises depuis Istanbul, on pensait qu’il ne ferait qu’un solo de saz et il a aussi fait des voix. Cela fait deux ans que le groupe tourne partout, avec parfois trois ou quatre dates par semaine, tous les invités nous connaissent, cela devient plus facile. Enfin ça n’a pas toujours été comme ça, je me souviens d’une date à Berne devant personne en dehors des potes des barmen.

« A3ssifa » feat. Rizan Saïd

Guido : Un morceau “in your face” qui arrête les gens… Rizan y joue comme un fou.

Hervé, Guido et Rizan – Crédit : Flavien Prioreau

« Houria » feat. Rachid Taha

Nicolas : Pierrot est parti sur un délire un peu à la Suicide ou Throbbing Gristle, un morceau vraiment sombre qui montre à quel point l’album est éclectique, en faisant référence à la musique industrielle. On est loin du côté dansant que les gens attendent d’Acid Arab et c’était important pour nous.
Guido : On partage avec Rachid un tourneur et un musicien, le fameux Kenzi. C’est un foufou, on l’a pas mal croisé, il adore faire la fête et on s’entend bien. On est devenus cousins !

« Sayarat 303 »

Guido : Ce sera le prochain single de l’album, hommage à la Peugeot. (rires)
Nicolas : C’est le morceau le plus techno, et un petit clin d’oeil au « Acid » de Acid Arab.

« Tamuzica » feat. Jawad El Garrouge

Nicolas : Jawad est venu chez nous enregistrer ses voix et propres percussions. C’est un personnage étonnant qui fait partie de Gnawa Diffusion. Ce devait être le morceau « Mogador », qui finalement est sorti plus tôt dans une version techno instrumentale, alors que celui-là n’a même pas de beat.
Guido : L’album, c’était l’occasion de ne pas viser que le dancefloor. Et les deux derniers morceaux montrent l’étendue du spectre d’Acid Arab. On a réussi à ne pas tomber dans notre propre cliché.

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