Album du mois : Neneh Cherry — Blank Project

Pour ceux à qui son nom est fam­i­li­er (et qui ont prob­a­ble­ment plus de 30 ans), la réap­pari­tion de Neneh Cher­ry sur les radars après dix‐huit ans sans pro­duire d’album solo pour­rait ressem­bler à une forme d’opportunisme. Pour les plus jeunes, qui l’associent, au prix d’un effort de mémoire, à “7 Sec­onds”, son suc­cès plané­taire en com­pag­nie de Yous­sou N’Dour (en 1994), le raf­fut qui entoure son retour est à peine com­préhen­si­ble. Pour­tant le groove de son tube “Buf­fa­lo Stance” (1988) était déjà révéla­teur de l’intelligence avec laque­lle la chanteuse sué­doise a usé du métis­sage dans ses choix artis­tiques tout au long de sa car­rière. Et bien que la pre­mière écoute de ce Blank Project, enreg­istré en cinq jours dans une église con­ver­tie en stu­dio et édité par le label indé‐disco‐expé norvégien Small­town Super­sound (après y avoir sor­ti un pro­jet com­mun avec le groupe free jazz The Thing), soit un peu rude, cette intel­li­gence se mon­tre tou­jours capa­ble de tout transpercer, tapie entre les lignes.

Les fon­dus de l’omniscient Four Tet vont pou­voir accrocher une nou­velle médaille à leur héros : ses mains d’orfèvre, accom­pa­g­nées de celles, davan­tage créa­tri­ces d’hypnose, du duo anglais Rocket­Num­ber­Nine, ont con­stru­it un tapis sonore min­i­mal, un peu brin­que­bal­ant, mais où chaque chose est par­faite­ment à sa place. Cet effet de chantier fausse­ment aban­don­né donne un espace d’expression fab­uleux à cette cinquan­te­naire qui, on s’en con­va­inc après quelques jours de test inten­sif, n’est pas là pour rigol­er, mais parce qu’elle tient à mon­tr­er qu’elle n’a jamais quit­té le présent. Sa com­pa­tri­ote Robyn, qu’on croy­ait dévouée à la pop pour cul­tureux, vient squat­ter l’un des titres les plus basiques du disque en ter­mes d’arrangements, mais le duo basse‐batterie de “Out Of The Black” per­met à cet effarant duo de s’exprimer sans filet. Dan­gereux mais réus­si, et donc d’autant plus intense. Du très aride “Naked” aux relents trip‐hop de “Weight­less”, la for­mule est la même, et trop peu de gens s’y sont essayés à ce point. Blank Project est le disque que Björk n’osera plus jamais sor­tir, et qu’aucune chanteuse pop actuelle n’est capa­ble d’assumer. Un album absol­u­ment libre de tout car­can de styles, et extrême­ment humain.

Blank Project (Small­town Supersound/La Baleine)

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