And the (new) beat goes on

A la fin des années 80, on déboulait de France, d’Alle­magne, des Pays-Bas jusqu’en Bel­gique pour par­ticiper à la grande fête new beat, mou­ve­ment éclair qui bras­sait smi­leys, les shorts cyclistes, les insignes Volk­swa­gen, l’eu­ro­dance et la cold wave. Le doc­u­men­taire The Sound Of Bel­gium en retrace l’épopée.  

née en 1987, atteignant son apogée en 1988, morte et enter­rée en 1989, la new beat aura été un phénomène éclair de la club cul­ture, longtemps oublié, voire méprisé. Et comme tout recoin de la pop cul­ture se doit désor­mais d’être étudié, c’est au tour de la new beat (cur­sus d’électronique com­parée, option dancefloor-Europe) de faire aujourd’hui l’objet d’un doc­u­men­taire intel­li­gent, qui retrace sa tra­jec­toire météorique, sur fond de cul­ture de la fête dans le plat pays. Réal­isé sur six ans par Jozef Dev­il­lé et par­tielle­ment financé sur le Web, The Sound Of Bel­gium con­voque de manière clas­sique archives, acteurs de la scène, DJ’s, pro­duc­teurs… Tous revi­en­nent sur cette fête immense que fut la new beat, avant de som­br­er dans le grand n’importe quoi. L’intelligence du film est de ne pas se con­tenter d’un focus étroit sur la new beat, mais d’aller chercher cette par­tic­u­lar­ité de l’esprit et des dance­floors belges, un sens et un désir de la fête. En remon­tant aux orig­ines, des bals ’après­guerre avec leurs fab­uleux orchestres mécaniques — une des véri­ta­bles décou­vertes du film — et leurs hec­tolitres de bière aux après-midi amphé­t­a­m­inés du club Pop­corn, où l’on ralen­tis­sait déjà les 45-tours de north­ern soul (l’imparable “Comin’ Home Baby” de Mel Tor­mé passé de 45 à 33 tours). 

 

LES OREILLES DE L’EUROPE

Mais c’est à Anvers, en 1987, que la Bel­gique trou­ve un son pro­pre et attire toutes les oreilles de l’Europe. Tan­dis que les brumes du nuage de Tch­er­nobyl se dis­sipent gaiement au-dessus du pays, épargnant judi­cieuse­ment la France, le dance­floor de l’Ancienne Bel­gique fait le plein. On vient de tout le pays pour s’éclater sur le mélange de new wave, balearic, euro­dance, cold wave que les DJ’s rési­dents mix­ent dans un cock­tail inédit. Ils ralen­tis­sent leurs dis­ques pour obtenir un tem­po lent et hyp­no­tique — entre 90 et 110 BPM — et faire ressor­tir les bass­es. Au Pairs, Max Berlin, Allez Allez se téle­scopent dans les enceintes. Ce qu’on appelle désor­mais le son AB se répand dans les clubs. Et pour faire face à la rel­a­tive pénurie de dis­ques, les pro­duc­teurs locaux déci­dent de pro­duire leurs pro­pres tracks, pro­longeant la tra­di­tion dis­co du pays. La Bel­gique tient enfin un style pro­pre, plus la peine d’attendre ce qui vient d’Angleterre ou des États-Unis: le son du moment est pro­duit sur place. Les oreilles de l’Europe se tour­nent vers la Bel­gique. New wave… euro beat… Il faut un nom à chaque mou­ve­ment, à chaque ten­dance: ce sera donc la new beat. Et comme pour toute scène, il faut aus­si un club emblé­ma­tique, où le mou­ve­ment va réelle­ment explos­er. Ce sera le Boc­cac­cio, à côté de Gand — dis­cothèque géante toute en miroirs et lasers — qui devient le tem­ple de la musique élec­tron­ique belge, un son qui n’existe alors nulle part ailleurs: ambiances indus­trielles, tem­pos lanci­nants, atmo­sphère som­bre, incon­fort­able. Entr­er au Boc­cac­cio est une expéri­ence qui ne s’oublie pas: “C’était comme pénétr­er un enfer som­bre. Ou un film au ralen­ti”, enten­don dans The Sound Of Bel­gium.

De France, d’Allemagne, des Pays-Bas, on s’entasse dans des voitures et on fait la queue toute la nuit dans l’espoir de pénétr­er le sanc­tu­aire de la new beat. Trois mille kids se pressent dans le club, qui ne désem­plit pas du week-end, emportés par le même tem­po ralen­ti, toute la nuit, jusqu’à l’hallucination. Le son est som­bre, la fête est joyeuse.

 

MUSIQUE AU KILOMÈTRE

En 1988, la Bel­gique est sub­mergée par la folie new beat. Looks improb­a­bles, chemis­es à pois, docs coquées, shorts cyclistes, cru­ci­fix, insignes VW, cha­peaux mel­ons… Boy Lon­don, Marithé et François Gir­baud, Gau­thi­er. Le smi­ley du Sum­mer of Love anglais vient se coller sur les dis­ques et les chemis­es. Les pho­tos funéraires sur porce­laine dis­parais­sent des cimetières pour ressur­gir sur les chemis­es des danseurs. Les tracks sor­tent des base­ments, sont testés sur les dance­floors puis par­tent directe­ment au mastering/pressage. Les morceaux sont plus ou moins bons, mais l’énergie et l’enthousiasme empor­tent tout sur leur pas­sage.

Les dis­ques se vendent par palettes entières, semaine après semaine. Les smi­leys sont cuis­inés à toutes les sauces, la musique est débitée au kilo­mètre. Les danseurs font la queue pour acheter les dis­ques enten­dus dans les clubs. Tout le monde se frotte les mains. Un peu trop même. Tous les gredins du music busi­ness se ruent sur l’aubaine.

Le coup de grâce arrive avec “The Sound of C.”, de Confetti’s, track com­mandé par un patron de club, torché en quelques heures, avec un groupe mon­té de toutes pièces. Car­ton  his­torique. La boîte de Pan­dore est ouverte, et les titres idiots s’enchaînent dans un phénomène d’autocombustion accéléré. La new beat devient un mon­stre incon­trôlable: hymnes pour stades de foot, new beat de Noël… N’importe quoi, n’importe com­ment. Même Plas­tic Bertrand s’y met. La musique devient une vul­gaire euro­dance de fête foraine, et for­cé­ment, la bulle spécu­la­tive finit par explos­er. Être asso­cié à la new beat devient hon­teux. Mal­gré son naufrage, elle a inoculé le virus élec­tron­ique à la Bel­gique, libéré et décom­plexé pro­duc­teurs et danseurs. Tech­no et house pren­nent logique­ment la suc­ces­sion et ont leur lot de démêlés avec les autorités. The Sound Of Bel­gium, à défaut de véri­ta­ble­ment réha­biliter la new beat, devrait bien­tôt insuf­fler à nou­veau un peu de bel­gi­tude hors des fron­tières, “agréable à crev­er”.

Olivi­er For­est

The Sound Of Bel­gium de Jozef Dev­il­lé, dif­fusé le 29 sep­tem­bre sur Arte.

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