Aphex Twin : “Une petite machine à voyager dans le temps”

Alors qu’Aphex Twin nous refile plus de 30 morceaux inédits, dont des morceaux com­posés il y a plus de 12 ans et des ver­sions de tra­vail de son dernier album Syro, il est temps pour nous de vous présen­ter Richard D. James comme il se dévoile rarement. 

Entre­tien avec le génie bri­tan­nique de l’intelligent dance music, en couv du Tsu­gi #76, en kiosque le mois dernier. 

 

L’interview d’Aphex Twin cro­quée par sa femme, Anas­ta­sia.

Treize ans qu’il n’avait pas sor­ti d’albums, plus de dix ans qu’il n’avait pas ren­con­tré de jour­nal­istes… Le retour d’Aphex Twin sur le devant de la scène se devait de sor­tir de l’ordinaire. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on a été servi. 

18 août. Après de mul­ti­ples teas­ings – des écrans de la Route du Rock jusqu’au pas­sage d’un zep­pelin dans le ciel de Lon­dres – un tweet émanant du compte “offi­ciel” d’Aphex Twin nous embar­que sur une page du “dark web” affichant un track­list­ing, et le nom, Syro, de ce qui sem­ble être son nou­v­el album, treize ans après les trente morceaux de Drukqs. Warp, sa mai­son de dis­ques depuis 1994, nous con­firme cela dans la foulée et nous con­vie même à l’écoute du disque. Cerise sur le gâteau : on nous laisse même enten­dre qu’une inter­view serait pos­si­ble. Sur­prenant puisque celui qui se nomme en réal­ité Richard D. James ne ren­con­tre plus les jour­nal­istes en face à face depuis plus d’une décen­nie. La dernière fois que nous lui avons par­lé, c’était il y a deux ans, mais via une boîte mail.

20 août. Douze tracks et une heure et quelque plus tard, on con­clut que la prin­ci­pale sur­prise de Syro est juste­ment son absence de sur­prise. Quelque part entre les deux Select­ed Ambi­ent Works et …I Care Because You Do, ce qui lui donne un petit côté “old‐school” scotché dans la pre­mière moitié des années 90, Syro est dépourvu de l’aspect futur­iste qui était jusqu’ici la mar­que de fab­rique de l’oeuvre d’Aphex Twin. Aucune trace non plus du mag­ma élec­tron­ique en fusion dont l’auteur de “Win­dowlick­er” s’était fait le grand prêtre au fil des décen­nies. Au risque de cho­quer le fan tran­si pour qui Aphex Twin représente le maître du break­beat dés­in­car­né, il faut relever le côté jazz‐rock de plusieurs titres, plus proches de Stan­ley Clarke que d’Autechre. Sans aucun doute son album le plus funky, au pro­pre comme au fig­uré. Épicé par de nom­breux sam­ples vocaux trit­urés à l’extrême, prop­ice à toutes les inter­pré­ta­tions, Syro ray­onne aus­si d’une apaisante quié­tude mélan­col­ique pen­dant au moins la moitié du track­list­ing. À l’image du dernier morceau, agréable vari­a­tion acous­tique autour d’un piano roman­tique. Évi­dent clin d’oeil à “Nanou 2” qui clô­tu­rait Drukqs de la même manière qua­si poé­tique. Une écoute qui soulève de nom­breuses ques­tions sur l’origine de ces com­po­si­tions tombées de nulle part et surtout sur l’état d’esprit de son auteur. Celui que l’on imag­ine volon­tiers très agité dans un cos­tume (camisole ?) d’électronicien fou serait‐il sur le chemin de la sérénité ? Ou bien com­plète­ment dans le Syro ?

21 août. À l’issue de vingt‐quatre heures de sus­pense et de nom­breux rebondisse­ments, on nous informe que oui, Aphex Twin sera bien à Lon­dres demain pour don­ner une inter­view que nous partagerons avec notre con­frère et ami Joseph Ghosn d’Obses­sion, le sup­plé­ment men­su­el du Nou­v­el Obs. Nous pou­vons déjà affûter nos ques­tions.

22 août. Ce n’est pas dans un tank, un bunker, ou dans tout autre lieu improb­a­ble décou­vert après un long jeu de pistes que nous ren­con­trons le sup­posé reclus. C’est dans la suite hi‐tech d’un banal 4 étoiles du cen­tre de Lon­dres que nous ser­rons finale­ment la main du pro­duc­teur le plus mys­térieux de la sphère élec­tron­ique, qui s’excuse poli­ment de nous avoir oblig­és à faire le voy­age depuis Paris pour le ren­con­tr­er. Sa pre­mière phrase sera pour nous deman­der la con­fir­ma­tion que l’os à moelle est bien un plat tra­di­tion­nel de la cui­sine française. Les sur­pris­es com­men­cent.

L’interview d’Aphex Twin cro­quée par sa femme, Anas­ta­sia. 

UN DISQUE DUR À VIDER

À 43 ans, Richard D. James en paraît facile­ment dix de moins. En dépit d’un fort stra­bisme diver­gent, lui con­férant un regard vague­ment étrange, il nous appa­raît immé­di­ate­ment dans l’état d’esprit qui se dégage de son disque : déten­du et apaisé. Sa jeune épouse est égale­ment présente. Elle passera toute l’interview à dessin­er la scène de l’entretien. À des années‐lumière de tous les délires entourant son per­son­nage, on le décou­vre père de famille tran­quille, nous con­fi­ant : “J’adore tra­vailler la nuit mais avec des enfants tu ne peux pas vrai­ment faire ça. En ce moment c’est bien, ils sont en vacances et ils ne se réveil­lent pas le matin. Mais quand ce sera la ren­trée, je devrais me couch­er vers 1 heure pour me lever à 7 heures pour les accom­pa­g­n­er à l’école…” Un gen­til papa, cepen­dant un peu hors normes : il avoue quelques instants plus tard être un adepte de la cueil­lette des champignons. Pas que les cèpes, on le pré­cise. Pour nous ren­con­tr­er, Aphex Twin a dû aus­si se lever tôt pour venir depuis le vil­lage écos­sais de quelque 300 âmes où il habite depuis 2006.

Ce grand retour est pour lui une manière de chercher à touch­er un pub­lic plus large. Richard nous lâchant avec un sourire, tout en épluchant une orange : “Si je n’étais pas aus­si timide, je me ver­rais bien à la place de Bey­on­cé. J’ai un peu dans l’idée de faire ça mais ça doit être telle­ment dur et engen­dr­er telle­ment de pres­sion que ce ne serait pas bon pour pro­duire de la musique. La musique com­mer­ciale, ça n’arrête jamais, c’est comme une usine qui pro­duit en masse. Pas très moti­vant pour pro­duire de la qual­ité. Mais si en ce moment je donne plus d’interviews, à Q Mag­a­zine ou Rolling Stone par exem­ple, c’est pour capter l’attention d’un pub­lic main­stream. C’est assez cool parce qu’en temps nor­mal je ne ferais jamais ce type d’interviews et eux n’intervieweraient jamais quelqu’un comme moi.”

On ras­sure les fans hard­core, qui voient en lui le mètre‐étalon de l’intégrité tech­no, le jail­lisse­ment en pleine lumière d’Aphex Twin ne s’explique pas seule­ment par cette soudaine muta­tion “bling bling”. On relève aus­si une moti­va­tion plus terre à terre : “Étant don­né que je dois avoir env­i­ron dix mille morceaux dans mon ordi­na­teur, il fal­lait bien que j’en sorte quelques‐uns, his­toire de les sauve­g­arder. Mais j’ai été éton­né que Warp prenne la peine de s’en occu­per, vu que je lis partout que plus per­son­ne n’achète de musique aujourd’hui. C’est aus­si une manière de déblo­quer les choses et de pass­er vite à une prochaine étape. J’enregistre toutes les expéri­men­ta­tions que je fais parce que j’ai réal­isé que cela pou­vait devenir des morceaux. Mais ça peut être aus­si très per­tur­bant parce que tu sauves la ver­sion 43 d’un morceau, puis tu reviens à la ver­sion 20 parce que tu pens­es que finale­ment elle est mieux que la 43. Mais après tu te dis merde, j’ai effacé tout ce qu’il y avait entre les deux, si ça se trou­ve il y en avait une encore mieux. Quand j’ai débuté, je n’avais pas les moyens d’acheter des cas­settes vierges alors je m’enregistrais par‐dessus les cas­settes préen­reg­istrées de ma mère comme John­ny Math­is, j’étais donc très lim­ité. Alors que main­tenant il y a telle­ment de mémoire sur les ordi­na­teurs.” Le pro­duc­teur est remon­té très loin dans le disque dur de son ordi puisque le titre “180 dB” affiche par exem­ple neuf ans d’âge. Le reste des morceaux s’étalant sur une péri­ode allant de six mois à six ans.

Ses rela­tions chao­tiques avec les médias ont grande­ment con­tribué à la mise sur orbite du mythe Aphex Twin dont les silences ou les répons­es laconiques à des ques­tions posées par mail servirent à ali­menter sa légende. Rejoignant ain­si d’autres fig­ures mys­térieuses de la musique élec­tron­ique du milieu des années 90 : Roman­tho­ny, Under­ground Resis­tance, Drex­ciya ou Moody­mann, dont on se demandait par­fois s’ils pos­sé­daient même un vis­age humain.

UN ENFANT DE LA RAVE

Né en Irlande (il en a con­servé un soupçon d’accent), élevé dans les Cornouailles, Richard est avant tout un enfant de la rave. Elle a nour­ri ses pre­mières pro­duc­tions musi­cales comme le fameux “Digeri­doo” paru en 1992 sur le furieux label belge R&S. L’instrument préféré des hip­pies, à égal­ité avec le djem­bé, était soumis par le pro­duc­teur débu­tant à une inter­pré­ta­tion acid‐dancefloor extrême et magis­trale. Il ne l’a jamais totale­ment oubliée cette rave, même en ayant dépassé la quar­an­taine : “J’aime tou­jours ça, c’est cool, mais je préfère y par­ticiper de manière anonyme ou sous pseu­dos. Pour moi la rave, c’est vrai­ment quelque chose de trib­al qui cor­re­spond à un proces­sus très ancien. Danser autour du feu au son des tam­bours, pren­dre des drogues en faisant l’amour, ça existe depuis très longtemps. Aujourd’hui c’est juste une autre ver­sion.” Pour­tant, c’est en ralen­tis­sant le beat que le futur auteur de “Come To Dad­dy” a pu dévelop­per une créa­tiv­ité toute per­son­nelle comme sur les – osons le mot – chefs-d’oeuvre Select­ed Ambi­ent Works ‘85-‘92 ou …I Care Because You Do qui n’ont pas pris une ride vingt ans plus tard. Une per­for­mance très rare dans la musique élec­tron­ique où les pro­duc­tions se rouil­lent par­fois aus­si vite que les machines qui ser­vent à les com­pos­er. Des com­po­si­tions tou­jours habitées d’une cer­taine nos­tal­gie qui ne l’a pas quit­té depuis. La preuve avec Syro dont cer­tains titres sont plus proches de tir­er des larmes que d’agiter les jambes. “Je suis nos­tal­gique au sujet de tout : du temps qui passe, des choses qui appa­rais­sent et dis­parais­sent…” nous explique‐t‐il en lais­sant la phrase en sus­pens comme s’il allait nous con­fi­er un secret. Si ce rap­port au temps sem­ble le plonger dans une grande per­plex­ité, elle peut aus­si entraîn­er sa pen­sée vers des reg­istres plus joyeux : “Un jour j’étais avec un pote et on s’amusait avec des syn­thés mod­u­laires, et je lui ai que si on les brico­lait d’une cer­taine manière, on pour­rait en faire une machine à voy­ager dans le temps. J’étais vrai­ment sérieux et il m’a dit ‘tu pens­es vrai­ment ça ?’. Dans l’intonation, c’était comme s’il me dis­ait ‘tu es un idiot’ et je lui ai répon­du : ‘Mais si, c’est facile, tu fais ça tout le temps, quand tu utilis­es un delay, tu peux sus­pendre un son, le ramen­er, puis l’éloigner encore. C’est donc une petite machine à voy­ager dans le temps’”, s’enflamme-t-il encore tout heureux de sa trou­vaille poé­tique.

LE SILENCE, L’ENNUI

Comme on pou­vait l’imaginer, il affiche une pas­sion sans lim­ite pour les machines sur lesquelles il passe la plu­part de son temps. Richard est comme un gamin devant le sapin de Noël lorsqu’il décou­vre un nou­v­el engin. Ces derniers temps, il est très excité à la per­spec­tive de la sor­tie d’un nou­veau mod­ule de la firme espag­nole Addac Sys­tem inti­t­ulé Open Heart Surgery. Bon, on doit vous avouer que l’on n’a pas tout com­pris aux per­spec­tives ent­hou­si­as­mantes offertes par la machine qui va sûre­ment décu­pler à l’avenir les per­spec­tives créa­tri­ces d’Aphex Twin. D’ailleurs qu’est-ce qui peut bien l’inspirer ? “Le silence, répond‐il amusé. Ne rien avoir à faire, s’ennuyer, c’est la meilleure des inspi­ra­tions. Hélas je ne m’ennuie pra­tique­ment jamais et quand tu as des enfants, tu n’as plus vrai­ment droit au silence. Mais lorsqu’il m’arrive de m’ennuyer, je me dis ‘oui, ça y est’ et je peux sen­tir l’instinct créatif mon­ter, ça vient des tripes ! Claire­ment, c’est quand tu n’as rien à faire que tu as envie de faire des trucs.” S’il aime le silence cela ne veut pas dire non plus que Richie n’écoute pas de musique chez lui. “Je suis accro aux nou­veautés, j’en écoute tout le temps. Mais je ne peux pas vrai­ment citer quelqu’un qui m’ait vrai­ment mis une claque ces derniers temps. Ah si, Stock­hausen ! Bon ce n’est pas à pro­pre­ment par­ler une claque car je n’aime pas par­ti­c­ulière­ment ce qu’il fait. Pour­tant quand j’essaie de com­pren­dre sa musique, je me dis : grands dieux, c’est fan­tas­tique, c’est incroy­able ! Quelque part, je me dis que je voudrais être comme lui et me foutre de tout ce qui se passe autour. Mais je ne suis pas assez méchant ou…intelligent. J’ai eu une péri­ode comme ça quand j’étais plus jeune, mais plus main­tenant.” On appelle ça la matu­rité.

Alors on aban­donne un peu les blagues potach­es et lui, le spé­cial­iste de la com­mu­ni­ca­tion en forme de jeu de pistes et de l’élaboration de fauss­es anec­dotes à son sujet, a décidé ce coup‐ci de ne pas se mêler de la fameuse cam­pagne de teas­ing qui a présidé au lance­ment inat­ten­du de Syro : “Avant j’étais très engagé dans tout ce proces­sus, mais là j’ai passé telle­ment de temps et d’énergie à rassem­bler ma musique que je n’avais pas envie de m’en occu­per. J’ai lais­sé ça à ma mai­son de dis­ques.” Encore un mythe qui s’effondre.

KILL THE VIDEO STAR

Notre ren­con­tre avec celui que beau­coup con­sid­èrent comme un “dieu” – une divinité très humaine comme on a pu le con­stater – touche à sa fin, elle aura quand même duré le dou­ble de ce qui était prévu au départ, et le chaleureux Richard D. James va nous sur­pren­dre une dernière fois. Si aujourd’hui le nom d’Aphex Twin ray­onne au‐delà de la sphère élec­tron­ique, c’est bien grâce aux deux clips fan­tas­magoriques, “Come To Dad­dy” (1997) et “Win­dowlick­er” (1999), réal­isés par son grand com­plice d’alors, le vidéaste et cinéaste, Chris Cun­ning­ham. Dérangeants et dérangés, cor­re­spon­dant par­faite­ment à une bande‐son tout aus­si hor­ri­fique, les deux vidéos étaient deux mis­siles téléguidés à la face de la très lisse MTV. Impos­si­ble d’y réchap­per. Même si depuis on est passé à YouTube, la dou­blette n’a rien per­du de sa force. Mais on n’est pas prêt de vision­ner leur suc­cesseur : “Le côté vidéo m’ennuie un peu. On a sou­vent l’impression qu’il faut faire des vidéos parce que le son n’est pas assez bon. C’est un peu comme quand on me dit : ‘Tu as déjà pen­sé à faire de la musique de films ?’ Les gens flip­pent parce que je pro­duis des sons trop abstraits alors ils ont besoin d’une his­toire à laque­lle se rac­crocher. Je crois que ma musique est suff­isam­ment bonne, elle se suf­fit à elle‐même, sans avoir besoin de regarder quelque chose en l’écoutant.” On est bien d’accord. 

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