Claire Touzard / ©Alexandre Tabaste

Arrêter de boire par Claire Touzard : “Faire la fête ne veut pas dire que l’on ne souffre pas”

Dans un livre, la jour­nal­iste française Claire Touzard racon­te son com­bat con­tre l’al­coolisme et, au-delà de cette quête, toutes les réflex­ions qu’en­gen­dre la sobriété en 2021, une philoso­phie bien plus en phase avec les enjeux con­tem­po­rains que la cul­ture de l’excès. Nous l’avons ques­tion­né sur son expéri­ence, et notam­ment sur le rap­port qu’elle entre­tient avec la fête.

Arrêter de boire. Vous vous l’êtes peut-être déjà dit, peut-être sans vrai­ment y croire au lende­main d’une grosse soirée, puis vous avez remis ça parce que, et bien, “il le fal­lait”, l’oc­ca­sion le méri­tait, mais “promis, c’é­tait la dernière fois”. Jusqu’à ce qu’on passe de l’autre côté, qu’on passe du bon vivant ou du fêtard à l’al­coolique, le vrai. La jour­nal­iste Claire Touzard est passée par là, et dans son livre Sans alcool paru mi-janvier chez Flam­mar­i­on, elle racon­te son com­bat, son sevrage : “Une quête de libéra­tion com­plexe dans un pays qui sanc­ti­fie le pinard.”

On entend sou­vent que le plus dur, c’est de ne plus boire en soirée, lors des moments fes­tifs, et notam­ment en club. On a posé la ques­tion à Claire Touzard qui nous racon­te l’après, son rap­port sobre à la fête et tout ce que la sobriété lui a fait gagner.

Boire est une norme qu’il faut déconstruire.”

Dans une de tes inter­views, tu évo­ques la dif­férence entre le bon vivant et l’alcoolique. Dans le milieu de la fête – qui est sou­vent un milieu d’excès – il y a aus­si cette dis­tinc­tion avec le fêtard. Mais com­ment s’en apercevoir ? Com­ment repér­er où nous en sommes ?

Je ne suis pas addic­to­logue mais je peux par­ler de mon expéri­ence. J’ai com­mencé à penser à la sobriété quand j’ai com­mencé à me deman­der pourquoi je buvais réelle­ment. Faire la fête ne veut pas dire que l’on ne souf­fre pas. J’ai passé des années à sor­tir et à boire mas­sive­ment, en pen­sant que c’était cool, alors qu’en vérité, je buvais car je ressen­tais un cer­tain mal être. Je voulais me décon­necter de la vie, oubli­er mes prob­lèmes, combler un vide – rien de drôle au fond, je cher­chais un médica­ment. Et d’un point de vue pure­ment médi­cal, pour faire un bilan, il existe de nom­breuses applis pour cal­culer votre con­som­ma­tion (moi j’ai util­isé Stop Alcool).

En société, il y a une pres­sion à boire l’alcool. En soirée, dès le plus jeune âge, on s’incite les uns et les autres à boire, pour « faire comme les adultes », ou pour « être un vrai mec ». Il y a des con­cours, on com­pare nos capac­ités à ingur­giter quan­tité d’alcool, on impres­sionne. À l’opposé, si l’on boit peu ou pas, on est très vite cat­a­logué comme le « rabat-joie », parce que ce geste au milieu de ses amis ren­voie à leur pro­pre con­som­ma­tion – for­cé­ment supérieure (même si pas for­cé­ment prob­lé­ma­tique) – et claque comme une leçon, un juge­ment à leurs oreilles. Com­ment le vis-tu aujourd’hui, ce juge­ment des autres ?

La sobriété est par­fois com­plexe car on décou­vre à quel point l’alcool est un sujet tabou. Arrêter l’alcool, c’est involon­taire­ment point­er la con­som­ma­tion de son entourage. Et j’ai pu observ­er que tout le monde, au fond, s’interroge sur sa façon de boire. Je ne vis pas mal le juge­ment des autres, car je sais qu’il est sou­vent con­nec­té à leur pro­pre dépen­dance et souf­france. Et je crois qu’ouvrir le dia­logue sur le sujet par­ticipe juste­ment à chang­er les per­cep­tions, per­me­t­tre aux autres d’en parler.

Il ne faut pas se men­tir : quand on a été très fêtard, être sobre, c’est un change­ment. Mais peut-être que l’on avait envie de changer ?”

©Alexan­dre Tabaste

Com­ment chang­er cela ? 

En décon­stru­isant une forme de mythe autour de l’alcool, que tout le monde entre­tient depuis des siè­cles, et que l’on intè­gre très jeune au lycée. On nous a tou­jours ven­du l’alcool comme rebelle, cool, fes­tif – mais est-ce vrai ? Et si on essayait de penser qu’une vie sans alcool pou­vait être encore plus sub­ver­sive, plus en phase avec le pro­grès social aus­si ? Boire est une norme qu’il faut décon­stru­ire. La meilleure pos­ture face aux gens qui nous ques­tion­nent, c’est d’évoquer la sobriété comme une philoso­phie mod­erne, bien plus en phase avec les enjeux con­tem­po­rains que la cul­ture de l’excès. La sobriété, c’est la pro­duc­tion d’idées face à la con­som­ma­tion. C’est l’horizontalité face à l’outrance. C’est plus de respect face à la vio­lence. Et c’est plus en phase avec les com­bats actuels. Com­bi­en de filles, par exem­ple, sont en dan­ger en soirée à cause de mecs bour­rés ? Ouvrir les vannes sur la ques­tion de la vio­lence engen­drée par l’alcool, c’est lut­ter pour le pro­grès social.

La sobriété, c’est la pro­duc­tion d’idées face à la con­som­ma­tion, et c’est plus en phase avec les com­bats actuels.”

Qu’est-ce qui a été le plus dur pour toi dans le proces­sus de sevrage ? On entend sou­vent que le plus dur, c’est de ne plus boire en soirée, lors des moments fes­tifs, notam­ment en club. Cela a été vrai pour toi ?

Les fois où je suis sor­tie, j’ai changé mes habi­tudes oui. Je suis ren­trée plus tôt, notam­ment. C’est cer­tain que lorsqu’on ne boit pas, à par­tir d’une cer­taine heure se crée un décalage si on est avec des gens bour­rés. Il ne faut pas se men­tir : quand on a été très fêtard, être sobre, c’est un change­ment. Mais peut-être que l’on avait envie de chang­er ? On ne fini­ra plus à six heures du matin à refaire le monde dans un vieux bar ou dans un fumoir de club, mais peut-être qu’on n’en avait plus envie ? On perd des afters, des moments de vie, mais on gagne telle­ment de choses qu’au final on finit par oubli­er nos anci­ennes habitudes.

Quels con­seils voudrais-tu don­ner aux per­son­nes qui cherchent, comme toi, à arrêter de boire ?

D’arrêter de croire tout ce que l’on dit sur l’alcool. On donne beau­coup trop de pou­voir à l’alcool. Il serait irrévérent, drôle, anx­i­oly­tique, fes­tif, amoureux. Tout ça, c’est faux. C’est notre esprit qui crée la drô­lerie et la beauté du moment. J’ai passé vingt ans à boire, et franche­ment, j’ai accom­pli bien plus en un an qu’en vingt. Je suis une bien meilleure ver­sion de moi-même, nuit comme jour. La vraie ivresse, la vraie transe, c’est bête à dire, mais c’est d’être heureux.

Sans alcool de Claire Touzard, Flammarion

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