Keroual - La Cour © David Boschet

Astropolis 2018 : promesses tenues

Que dire de plus sur Astrop­o­lis ? Ceux qui savent, savent. Les autres ont au moins lu quelques petites choses sur le rendez‐vous bre­ton : pro­gram­ma­tion élec­tron­ique, esprit rap­pelant par­fois celui des raves, scène Mekanik tenue par Manu Le Malin et con­sacrée aux musiques pas très douces, vieilles pier­res, gross­es teufs. Alors quand on vit son pre­mier Astro été, 24 édi­tions après la bataille, dif­fi­cile de ne pas vers­er dans les pon­cifs habituels sus‐cités. Et pour­tant, une répu­ta­tion ne se con­stru­it jamais par hasard. Pas celle d’Astropolis en tout cas : tout ce qu’on nous a promis, on y a eu le droit, même en essayant de ne pas tomber dans les pièges légendaires du fes­ti­val. Jour­nal de bord de trois jours brestois, cita­tion pleines de mau­vaise foi à l’appui.

 

Non non, on n’ira pas à la Suite ce soir, faut être en forme pour demain”

Si Astrop­o­lis ver­sion été fait surtout par­ler de lui pour sa grosse soirée au manoir de Ker­oual (on y revien­dra), il serait dom­mage de zap­per l’apéro : un ven­dre­di soir entre la Carène et la Suite. La pre­mière est une grande salle de con­cert, la sec­onde  une boîte de nuit comme on n’en fait de moins en moins, avec déco kitsch et barre de pole‐dance. Les deux, instal­lées non loin du port, se font judi­cieuse­ment face. Et c’est à la Carène que démar­rent les hos­til­ités avec Mol­ly, Kor­nel Kovacs, et surtout Ago­ria, qui présen­tait son nou­veau live, déjà vu par cer­tains à We Love Green. Et mal­heureuse­ment, la décep­tion est la même qu’au fes­ti­val parisien, la propo­si­tion de Sébastien Devaud (son vrai nom) son­nant un poil trop “fies­ta à Ibiza” pour le con­texte d’Astro, plutôt porté sur la tech­no. Aval­on Emer­son repren­dra tout ça avec un set mêlant tech­no pure, deep et pas­sages breakés, tan­dis que s’entendent ça et là des “Non non, on n’ira pas à la Suite ce soir, faut être en forme pour demain”. Mais bien sûr… Tout ce petit monde se retrou­vera évidem­ment de l’autre côté de la rue pour la fin du live d’Aleksi Perälä et le clos­ing par Peter Van Hoe­sen, qua­si hardtek. Par­fait avant‐goût du week‐end.

 

Il y a forcément des trucs qui vont moins nous plaire, du coup on n’y restera pas longtemps et on pourra tout voir”

Après une après‐midi à chiller au soleil au Parc de la Marine, accueil­lant entre autres Zal­tan et un super marc­hand de glace qui fab­rique ses petits pots framboise‐speculos en direct sur une plaque gelée (testé, approu­vé !), direc­tion le manoir de Ker­oual. Immense ter­rain plat bardé de vieilles pier­res, le lieu est par­fait pour faire la fête… Surtout quand un tel soin est apporté à la déco ! Chaque scène a le droit à son ambiance lumineuse pro­pre, de La Cour et ses cubes à la Mekanik et ses néons. Men­tion spé­ciale au chapiteau de l’Astrofloor, orné de cer­cles de lumières disco‐futuristes, judi­cieuse­ment coincé entre une grande roue et des auto‐tamponneuses : tout le monde a huit ans là‐dedans. Enfin, des enfants de huit ans qui dansent devant le meilleur de la tech­no ou du hard­core inter­na­tion­al, tout de même. Impos­si­ble de voir et de par­ler de tout le monde, entre le Son­ic Crew, aka l’équipe du fes­ti­val qu’on aimerait voir mix­er à cha­cune de nos soirées, le live de Mad­ben qui a fait réson­ner son “Grief, Dance To Death” dans tout le Fin­istère, Dax J qui envoie de la tech­no indus et som­bre dans La Cour (sans appel à la prière mais pas mal remon­té tout de même), le live de LSD, aka Luke Slater, Steve Bick­nell et Func­tion, le taré de bass music au look de vam­pire Otto Von Schirach, Lenny Dee, Malke et Satron­i­ca pour un live hard­core à décoller le tym­pan… Dur dur de savoir où don­ner de l’oreille. Arrêtons‐nous donc sur trois temps forts : Nina Krav­iz, 14anger et Elisa Do Brasil. Pas for­cé­ment les trois piliers aux­quels tout le monde s’attendait hein ? Juste­ment, c’est ça aus­si Astro : sor­tir des sen­tiers bat­tus.

Le joli chill de Ker­oual — Crédit : Axel Fontaine

Pas de débat passionné avec des inconnus, on n’a pas le temps”

Nina Krav­iz d’abord. Ultra‐attendue, la Russe con­tin­ue de miton­ner sa recette favorite : danser beau­coup, break­er pas mal, et énor­mé­ment jouer sur les petits bruits qui irri­tent le con­duit audi­tif. Ça ne plaira pas à tout le monde, n’en déplaise aux mau­vais­es langues (macho ?) qui diront que la demoi­selle donne dans la musique com­mer­ciale – opin­ion enten­due dans la queue des toi­lettes. Au con­traire, bal­ançant morceaux che­lous et sor­ties de son label Trip, plus volon­tiers porté sur les tracks peu acces­si­bles que sur les morceaux-bras-en-l’air, Nina Krav­iz élève un peu le débat. C’est par­fois raté, bien sûr. Entre 2h et 3h45, on a sou­vent envie d’un peu plus de bonne humeur et de bangers, c’est vrai. Mais il est temps de tor­dre le cou aux clichés entourant Krav­iz : elle sera tou­jours beau­coup plus Aphex Twin que Calvin Har­ris. Et toc !

 

Non, promis, on ne restera pas la majorité de la soirée à la Mekanik”

On ne par­le pas assez de 14anger dans les médias (y com­pris dans ces pages). Pour­tant, les sets de Clé­ment Perez, de son vrai nom, valent claire­ment le détour. Croisé quelque fois sur l’excellent label français Tri­pal­li­um, il était invité sur la Mekanik, la scène hardtek et hard­core et hard‐onnesaitplusquoimettre. Com­plète­ment jouis­sif, son set aux doux relents de gab­ber avait une petite par­tic­u­lar­ité : un MC impromp­tu, chauf­fant à blanc le chapiteau, en la per­son­ne de Manu Le Malin – pro­gram­ma­teur de la Mekanik et faisant claire­ment par­tie des murs du fes­ti­val. Même les plus fatigués dansent, ça se trans­forme en cours d’aérobic avec Satan en gen­til organ­isa­teur. Tout ce qu’on aime. Et aus­si tout ce qu’on déteste : quelques min­utes plus tôt, on s’était dit naïve­ment “Non, non, promis, on ne restera pas la majorité de la soirée à la Mekanik”. 14anger achèvera donc cette bonne réso­lu­tion, pas­sant la main à [KRTM] pour un live puis à Manu him­self – très bon comme sou­vent, mais ça on vous l’explique en long en large et en tra­vers dans notre dernier numéro de Tsu­gi, dis­po en kiosque depuis, juste­ment, ce same­di d’Astropolis.

 

On va bien aller voir Laurent Garnier quand même ?”

Aah, Lau­rent Gar­nier. Pour ceux qui écu­ment les fes­ti­vals élec­tron­iques (démasquée !), c’est une valeur sûre : il est sou­vent là certes, mais le set n’est jamais le même, le kiff est tou­jours immense. Sauf que. En face, jouait la mar­raine de la Mekanik, Elisa Do Brasil. Enten­dre de la drum’n’bass mixée comme de la den­telle, avec un set con­stru­it comme un voy­age vers des con­trées plus chaudes et plus fun, flir­tant avec toutes les couleurs de cette musique irré­sistible (franche­ment, qui n’a pas envie de se déhanch­er sur ces rythmes‐là ?!), ce n’est vrai­ment pas tous les jours. Ce qui est bien dom­mage, un Front de réha­bil­i­ta­tion de la drum méri­tant d’être créé face au peu de soirées d’n’b pro­posées à Paris… Mais ça c’est une autre his­toire. Bref, tant pis pour Lau­rent, c’est à Elisa qu’on cherchera des poux pour ces dernières heures d’Astropolis. Une fois le soleil levé, triste réal­i­sa­tion : le chapiteau n’est plus très rem­pli, l’immense majorité du fes­ti­val s’étant amassé à l’Astrofloor pour enten­dre “le patron”. Tant pis, tant mieux : seuls restent les irré­ductibles, sautil­lant comme des pop‐corns à contre‐temps, gueu­lant des “mer­ci” quand un pas­sage est par­ti­c­ulière­ment réus­si – tech­nique­ment, Elisa Do Brasil éclate un bon nom­bre de ses homo­logues. Mais vers 7h45, c’est le drame : elle nous fait com­pren­dre qu’il est temps (et c’est nor­mal) d’aller nous couch­er, en pas­sant d’un coup à des ambiances hip‐hop très chill. La plu­part du chapiteau s’en va. Quelques dizaines de per­son­nes s’accrochent, les jambes coupées, avec comme seul but de l’applaudir en toute fin de set. Sauf que… Comme un cadeau offert aux plus courageux, Elisa Do Brasil lâchera les chiens une dernière fois, pen­dant une dizaine de min­utes, pour un bou­quet final drum’n’bass incroy­able. Tout le monde danse en groupe, pas for­cé­ment face à la DJ, des gens qui ne se con­nais­saient pas il y a une heure se lan­cent des sourires com­plices, quelques rem­place­ments de hanche sont à prévoir. Clap de fin, cœurs avec les doigts, meilleur moment du fes­ti­val. En par­tant rejoin­dre les navettes (une petite marche ombragée dans la forêt, aucune attente pour pren­dre son bus, retour en plein centre‐ville… Sans faute !), dif­fi­cile de ne pas tout de même prêter une oreille au clos­ing de Gar­nier, qui passe… “Tombe la neige” de Sal­va­tore Adamo, et des bruits de mou­ettes. Ca devait être, encore, grand.

Ker­oual — Lau­rent Gar­nier © David Boschet

Non mais là, c’est sûr, on se couche tôt, trois jours de suite c’est pas gérable”

Quand y’en a plus, y’en a encore : his­toire d’achever tout le monde en beauté, Astro joue chaque année les pro­lon­ga­tions avec une soirée organ­isée au Vauban, hôtel‐restaurant comp­tant égale­ment un club au sous‐sol. Une bonne par­tie des artistes, habitués et jour­nal­istes sont logés là‐bas – n’en déplaise à la ter­rasse de l’hôtel qui va cer­taine­ment avoir un peu de mal à récupér­er. C’est la boum de fin d’année, la soirée de fin de par­tiels, l’after de l’after de l’after, le point final à une phrase si longue et intense qu’on en perd son souf­fle. Bref, la chien­lit, avec pour com­mencer Paulette Sauvage, notre décou­verte du fes­ti­val : son set oscille entre tech­no breaké, deep, touch­es hardtek et quelques mélodies un poil transe – on aurait pu frôler le kitsch si le tout n’était pas déli­cieuse­ment dark. Si c’est ça la nou­velle généra­tion de tech­no music, comme l’énonce Voiron dans son “Généra­tion Voiron”, on signe tout de suite. La nuit se ter­min­era avec The Dri­ver aka Manu Le Malin (quand on vous dit que le bon­homme fait par­tie des murs), tan­dis que Christophe Lévêque, le pro­prio du château de Keri­o­let où a lieu la Spring papote en coulisse, que tout le monde a l’air van­né mais heureux, et que Gildas, l’un des deux orgas, finit sur scène pour les dernières min­utes du set. Il est 5 heures du matin, le final est par­fait.

Astrop­o­lis est le meilleur fes­ti­val élec­tron­ique de France : on revien­dra l’année prochaine” : ah, enfin une promesse qu’on compte tenir.

Meilleur moment : Elisaaaa.

Pire moment : Acheter un Astro à grat­ter, être super fière de sa blague, per­dre.

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