Canblaster / ©Lucille Durez

Avec les clubs fermés, les artistes électro ont-ils encore envie de produire de la club music ?

Win­ter is com­ing. ​Les tem­péra­tures bais­sent et les noc­tam­bules se pré­par­ent à vivre un long hiv­er de la vie noc­turne, puisque le virus n’a pas l’air de vouloir nous lâch­er. Pire : les open-airs, derniers espaces de lib­erté où il était encore pos­si­ble de danser en respec­tant les con­signes san­i­taires vont bien­tôt êtres ren­dus impos­si­bles, ​à cause d’​une météo plus morose que Houelle­becq à un rendez-vous chez le den­tiste. Encore plus pire : le couvre-feu. Bref, la sit­u­a­tion n’est pas à la fête. Pre­mières vic­times de cette sit­u­a­tion : les DJs et autres acteurs de la nuit, réduits au chô­mage tech­nique ou presque (et les sec­onds, les clubbeurs, bien sûr).

Dans ​nos pages et ailleurs, on évo­quait déjà les con­séquences de cette sit­u­a­tion sur la vie économique, déjà pré­caire, des pro­fes­sion­nels du cir­cuit. Mais qu’en est-il de ses effets sur la créa­tiv­ité des pro­duc­teurs de musiques élec­tron­iques habitués à jouer leur musique devant des parter­res de danseurs ? Ont-ils tou­jours envie de pro­duire de la musique tail­lée pour les dance­floors alors que per­son­ne ne les foulera avant un moment ? Y a‑t-il une dif­férence d’intention dans le proces­sus créatif main­tenant qu’il n’y a plus de retour “en présen­tiel”, comme on dit aujour­d’hui, avec le pub­lic ? Pour le savoir, on a été pos­er la ques­tion aux prin­ci­paux intéressés.

Si vous ne pou­vez pas voir l’effet de votre pro­duc­tion sur le dance­floor et obtenir un feed­back de la foule, com­ment pouvez-vous pro­gress­er ?” Nastia

Yuk­sek, dans son studio

Panne sèche

​Depuis le début du con­fine­ment, je n’ai pas pro­duit un seul morceau​”, nous avoue Yuk­sek, habitué à jouer ses tracks electro-disco-pop aux qua­tre coins du monde. Avant de nuancer : “​J’ai bossé sur d’autres pro­jets : j’ai fait des B.O. de films et de séries, des remix­es… Mais pas un seul track com­posé à par­tir de zéro. Il y a des pro­duc­teurs qui ne mix­ent pas mais pour ma part, ma pra­tique de musi­cien est intime­ment liée à mon activ­ité de DJ : j’ai besoin de jouer rapi­de­ment mes sons pour voir quels effets ils pro­duisent. Et à l’inverse, je ressens le besoin de fab­ri­quer du nou­veau matériel pour mes sets.​ D’une manière plus abstraite, je ne pense pas que le con­texte soit très prop­ice à la créa­tion. Nor­male­ment, ma musique se nour­rit de tout ce que je vis : des voy­ages, des ren­con­tres, des paysages… De ce qui excite mon imag­i­na­tion et mes neu­rones. Mais là, en matière d’excitation neu­ronale, on n’est pas au top.”

Nor­male­ment, ma musique se nour­rit de tout ce que je vis : des voy­ages, des ren­con­tres, des paysages… De ce qui excite mon imag­i­na­tion et mes neu­rones. Mais là, en matière d’excitation neu­ronale, on n’est pas au top.” Yuksek

Même son de cloche de l’autre côté du globe, chez la DJ ukraini­enne Nas­tia, qui tient un label dédié à la scène tech­no de son pays, Nech­to Records : “La plu­part de mes amis ont tout sim­ple­ment cessé de pro­duire de la musique club. Si vous ne pou­vez pas voir l’effet de votre pro­duc­tion sur le dance­floor et obtenir un feed­back de la foule, com­ment pouvez-vous pro­gress­er ? À part une poignée d’ir­ré­ductibles qui pro­duisent tou­jours de la tech­no pure et dure, la plu­part se sont tournés vers des pra­tiques plus expérimentales.”

Feu sacré et naïveté retrouvée

C’est un pro­pos qui revient comme un beat répéti­tif par­mi les musi­ciens qu’on inter­roge : la fin des soirées les a poussé à fab­ri­quer des sons moins physiques et dansants, plus intro­spec­tifs et mélodiques. Néan­moins, ce n’est pas tou­jours vu comme une mau­vaise chose, au con­traire. Quand on passe un coup de fil à Simo Cell, DJ et pro­duc­teur français ver­sé dans le dance­hall et la bass music, celui-ci se mon­tre même ent­hou­si­aste : ​“Le con­fine­ment a allumé un feu sacré en moi. Même si c’est extra­or­di­naire de tourn­er tous les week-ends, je com­mençais à me sen­tir un peu dans une boucle. D’un coup, je me suis retrou­vé avec du temps et une grande sen­sa­tion de lib­erté. Je ne pou­vais plus aller en stu­dio, donc j’ai recom­mencé à taffer sur mon ordi chez moi, comme quand j’avais 17 ans et que je fab­ri­quais du son dans ma cham­bre. J’avais enfin le temps d’es­say­er de nou­velles choses en matière de com­po­si­tion. Nor­male­ment, ma musique est très ryth­mique : je pars d’un kick et je com­pose la mélodie autour. Là j’ai essayé de faire les choses en sens inverse, de par­tir de la mélodie.”

Se sen­tir for­cé de faire quelque chose, ce n’est jamais très fécond pour la créa­tion.” Tite

Son ancien pote de stu­dio Tite abonde dans son sens : “​Je n’ai jamais fait des gros bangers tech­no, mais quand même, j’avais tou­jours le club dans un coin de ma tête quand je produisais​. Depuis la quar­an­taine, je m’autorise à faire des sons moins ryth­miques, plus axés sur la matière avec des syn­thés, des drones ou des mélodies. Depuis, je prends plus le temps de réfléchir avant de fon­cer tête bais­sée. Avant, j’avais l’impression qu’il fal­lait que j’enquille les tracks, les dis­ques… Par­fois les pro­duc­teurs se sen­tent oblig­és de devoir sor­tir des dis­ques pour con­tin­uer à rester dans un cer­tain cir­cuit. Et se sen­tir for­cé de faire quelque chose, ce n’est jamais très fécond pour la création.”

Simo Cell / ©Brieuc Weulersse

Collaborations fructueuses

Le com­pos­i­teur de tech­no expé et boss du label Édi­tions Gra­vat Low Jack a lui aus­si accueil­li à bras ouverts la fin des DJ sets : “​Le con­fine­ment a coïn­cidé avec un moment de ma vie où j’étais déjà dans une réflex­ion par rap­port au club​.” Le lock­down aurait mis une dis­tance entre les excès de la nuit et lui : “​Je voulais m’échapper de ce mode de vie qui n’é­tait plus viable pour ma san­té men­tale et physique. Surtout, j’ai enfin pu trou­ver le temps de me con­sacr­er à d’autres pro­jets, ce que je voulais faire depuis longtemps. En ce moment, je pro­duis pas mal pour d’autres et je fais des col­lab­o­ra­tions avec des rappeur.se.s​. ​Ce con­texte est très vertueux pour l’émergence de travaux col­lab­o­rat­ifs. Nor­male­ment les artistes sont éparpil­lés à droite, à gauche. Là, on est tous beau­coup plus disponibles. Je reçois beau­coup de sollicitations.”

J’ai enfin pu trou­ver le temps de me con­sacr­er à d’autres pro­jets, ce que je voulais faire depuis longtemps.” Low Jack

Le mem­bre du Club Cheval et geek des machines Can­blaster est du même avis : “​La musique élec­tron­ique est une pra­tique plutôt soli­taire, que tu fab­riques seul dans ton studio​. Durant le con­fine­ment, cette soli­tude s’est retrou­vée un peu for­cée. En con­séquence, j’ai eu envie de col­la­bor­er avec d’autres musi­ciens. Mon besoin d’in­ter­ac­tion s’est en quelque sorte décalé de l’échange avec le pub­lic vers celui avec d’autres artistes.​ ​Je tra­vaille avec des artistes issus de tous les types de musique et de pra­tiques, ça va ​d’instrumentistes clas­siques à une harpiste, ou encore un gui­tariste et d’autres ama­teurs de syn­thés ou de mod­u­laires. ​Ça m’a aus­si poussé à faire des morceaux moins ‘club’. Même si au final, je pense que j’ai tou­jours fait de la musique qui peut s’écouter chez soi ou au casque.”

Ça m’a poussé à faire des morceaux moins ‘club’”. Canblaster

Nas­tia / ©Han­na Hrabarska

Une migration vers d’autres circuits ?

On le voit, l’arrêt momen­tané des soirées pousse de nom­breux pro­duc­teurs à se con­sacr­er à des ​side projects et à mul­ti­pli­er les cas­quettes : ​sound­tracks pour le ciné­ma ou la télévi­sion, pro­duc­tion pour d’autres artistes, ou encore col­lab­o­ra­tions en dehors du ​champ de la club music. Pour le soci­olo­gie Valentin Boilait, qui a fait sa thèse sur les musiques tech­no, cette évo­lu­tion est totale­ment logique : ​“La musique n’existe pas toute seule : elle est tou­jours dépen­dante de ses struc­tures de dif­fu­sion. Certes les musiques dance­floor ont une exis­tence en dehors des pistes de danse, dans l’é­coute domes­tique par exem­ple. Mais aujourd’hui, l’essentiel de l’économie de la musique élec­tron­ique se fait dans le live et les DJ sets. Or, nous sommes dans une sit­u­a­tion, rel­a­tive­ment inédite à l’échelle des musiques tech­no, où ​ces derniers sont totale­ment à l’arrêt. En réac­tion, on pour­rait imag­in­er une migra­tion des pro­duc­teurs vers d’autres cir­cuits moins impactés par les règles de dis­tan­ci­a­tion sociale, comme ceux de la musique électro-acoustique ou de l’art numérique. Ce sont des choses qui se font déjà : Chloé a par­ticipé à la Bien­nale de Venise avec le pro­jet de Xavier Veil­han et col­laboré avec l’IR­CAM, par exem­ple.” Ou encore plus récem­ment, l’artiste tech­no français Vois­ki, qui ne fein­tait pas son soulage­ment auprès de nous lors de sa per­for­mance dans les jardins du musée Bour­delle dans le cadre de la Nuit Blanche, la voy­ant comme une occa­sion de pal­li­er la baisse dras­tique de ses cachets et de ne pas stag­n­er artistiquement.

La musique n’existe pas toute seule : elle est tou­jours dépen­dante de ses struc­tures de dif­fu­sion.” Valentin Boilait

C’é­tait égale­ment ce que prédi­s­ait le jour­nal­iste Jean-Yves Leloup (col­lab­o­ra­teur de Tsu­gi), dans une tri­bune sur Tsu­gi qu’il don­nait autour de la sor­tie du con­fine­ment en mai dernier. Pour le com­mis­saire de l’exposition Elec­tro à la Phil­har­monie de Paris, “cer­tains lieux pour­raient devenir des lieux de ren­con­tre dédiés à faire fruc­ti­fi­er cette cul­ture musi­cale autrement que par le con­cert ou le dance­floor. Les lieux cul­turels, les musées, les vendeurs d’instruments, les dis­quaires, les Smacs, les médiathèques, les librairies sans oubli­er ces nou­veaux espaces inter­dis­ci­plinaires appelés « tiers-lieux », bref, tous ces lieux cul­turels qui seront réou­verts bien avant les clubs et les salles de con­cert […] pour­raient ain­si […] organ­is­er autant d’activités et de micro-événements qui aideraient à bris­er les dis­tances, la soli­tude et les écrans qui nous séparent.”

Aus­si, tou­jours dans cette tri­bune, Leloup voy­ait déjà cette crise comme “une occa­sion pour cer­taines et cer­tains [artistes] de retourn­er en stu­dio pour à nou­veau imag­in­er “la musique du futur”. Les for­mats imposés par le dance­floor et les grandes pro­gram­ma­tions des fes­ti­vals ont par­fois eu comme con­séquence de nivel­er la créa­tion, de favoris­er les esthé­tiques les plus énergiques, pom­pières ou gen­ti­ment pop au détri­ment d’une explo­ration et d’une recherche sonore aux­quelles l’électronique est his­torique­ment liée. Artistes, prof­itez de ce temps mort pour bris­er, au moins durant un temps, la règle des rythmes 4/4, des breaks con­venus, des mon­tées de caisse claire, des mélodies à sif­flot­er, des envolés sonores dédiées aux foules des fes­ti­vals, sans oubli­er le for­mal­isme par­fois creux et con­venu de la musique dite expéri­men­tale, pour explor­er autre chose. Les grandes péri­odes de crises con­stituent de brusques accéléra­teurs de la créa­tion et de l’invention.”

Les grandes péri­odes de crises con­stituent de brusques accéléra­teurs de la créa­tion et de l’invention.” Jean-Yves Leloup

Mais si les artistes sem­blent vouloir emprunter de nou­velles voies, jouer avec de nou­veaux gen­res et inté­gr­er “ces scènes dont j’ai par­lé, celles de la musique électro-acoustique ou de l’art numérique, elle restent tout de même très cloi­son­nées, et il n’y aura pas de la place pour tout le monde”, con­tin­ue le soci­o­logue. Alors, de là à imag­in­er une recon­ver­sion mas­sive des ​deal­ers ​de boum boum ​vers d’autres secteurs musi­caux, il y a un pas à ne pas franchir trop vite : ​“Il ne suf­fit pas qu’un pro­duc­teur habitué à faire de la tech­no décide de faire de l’ambient, par exem­ple, pour que son morceau soit immé­di­ate­ment audi­ble et lis­i­ble dans cette scène musi­cale ; il faut qu’il s’ap­pro­prie des con­ven­tions esthé­tiques et s’in­sère dans cer­tains réseaux, qu’il trou­ve un label, des book­ings… S’il y a des change­ments de cap dans des car­rières, ils se fer­ont très lentement.”

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