DJ Varsovie @ Astropolis Hiver 2020 / ©Evan Lunven

Avec sa techno, DJ Varsovie veut être le prince noir du camping

50% ténèbres, 50% camp­ing, DJ Varso­vie est l’étoile filante de l’un­der­ground élec­tron­ique française, le gourou des platines en peignoir en satin, un mec de Fontenay-sous-Bois à l’âme en peine mais au cœur bon. Ren­con­tre avec le DJ ténébreux et mélan­col­ique qui se rêve en ani­ma­teur de bals de camp­ing, le poète mau­dit de la tech­no. 

Il avait par­ti­c­ulière­ment retenu notre atten­tion en févri­er dernier, au fes­ti­val Astrop­o­lis Hiv­er à Brest. Avec son univers som­bre mais plein d’auto-dérision, DJ Varso­vie ne laisse pas indif­férents celles et ceux qui ten­tent d’exorciser quelques démons dans la fièvre noc­turne. Aliéné par les sou­venirs d’une époque défini­tive­ment révolue, “celle où l’intuition naïve des pre­mières fois accom­pa­g­nait nos décou­vertes”, le pro­duc­teur du 94 s’est don­né pour mis­sion de faire vibr­er tous les camp­ings et salles de fêtes de France (et même d’ailleurs) au son de sa tech­no. Avec cinq EPs au comp­teur, dont le dernier Alien Love Songs prévu le 24 avril, DJ Varso­vie est égale­ment aux rênes du label Inter­vi­sion et a déjà col­laboré avec Anetha, ABSL, ou encore I Hate Mod­els. Si ses kicks sat­urés n’ont pas encore réson­nés dans vos oreilles, il est grand temps de vous y met­tre avant que celui qui aime se définir comme “le prince du camp­ing” ne passe dans une nou­velle ère. Peut-être un peu nos­tal­gique, défini­tive­ment mélan­col­ique, DJ Varso­vie n’en est pas moins vision­naire pour autant. Han­té par ses sou­venirs brisés, l’artiste s’est con­fié. Atten­tion, il nous avait prévenus : cos­mo­naute à ses heures per­dues, sa tête se perd par­fois dans les étoiles.

 

Ma musique n’est pas ouf en vrai. Ce sont des morceaux un peu ratés, des ten­ta­tives… Mais par con­tre, je peux vous assur­er que j’y ai mis tout mon cœur.”

Serait-ce chercher du sens où il n’y en a pas de te deman­der pourquoi « Varso­vie » ?

Encore jeune – je par­le ici de mon année de 3ème – je cher­chais un nom pour un pro­jet d’EDM que je menais aux côtés de mon ami BLNDR. Nous souhaitions ral­li­er nos rêves d’enfance, d’Amérique, de canyons brisés sous le soleil rauque, d’horizons brûlés par les cris des moteurs. Bref, nous rêvions de voy­ages… Par ailleurs, mes orig­ines de l’Est com­mençaient à réson­ner au fond de moi, presque imper­cep­ti­ble­ment. Alors que j’étais en classe, j’eu comme une révéla­tion : cette musique esti­vale que nous affec­tion­nions devait avoir son revers, un aspect plus som­bre afin que l’ADN de notre monde y ait sa place. Un monde ado­les­cent aux vibra­tions aléa­toires sur le cœur encore nu. Un monde impi­toy­able de nou­veautés. Pour con­tre­bal­ancer le car­ac­tère chaud et ensoleil­lé de nos fan­tasmes, mon nom se devait d’évoquer une région froide du globe. Et ain­si naquit DJ Varso­vie.

Que faisais-tu avant de sor­tir ton pre­mier EP, Vam­pire, en 2017 ?

Je fai­sais des bal­lades amoureuses pour l’ISS, des romances stel­laires, dans une éter­nelle rêver­ie post-adolescente. Quand mes par­ents s’absentaient, j’invitais quelques amis chez moi et nous organ­i­sions des soirées science-fiction. Je leur fai­sais écouter mes créa­tions mal­adroites, mes ten­ta­tives. Peut-être une des plus belles péri­odes de ma vie, entre 17 et 19 ans… Puis­sante de trem­ble­ments intérieurs. La force de vie perçait la crasse lourde de nos émo­tions. Une crasse que l’on retrou­vait sur le duvet chaque matin au réveil, sur ces draps qui pas­saient la nuit à éponger nos rêves, nos aspi­ra­tions noc­turnes d’horizons…

Com­ment s’est passée ta pre­mière rave par­ty ?

J’y suis allé en Vélib… Une mai­son à Créteil entre le restau­rant por­tu­gais et le con­ces­sion­naire Renault. Elle était habitée par des Roumains qui jouaient de la psy­trance, galax­ie rouil­lée où s’alignaient les astres flu­o­res­cents comme des regrets figés sous la lumière noire. C’est là que j’ai ren­con­tré ma pre­mière copine. Ce soir-là, nous n’étions pas encore ensem­ble et elle avait embrassé un des occu­pants. Je suis ren­tré chez moi et j’ai pleuré.

Ta pre­mière référence musi­cale est-elle aus­si triste que le sou­venir de ta pre­mière rave ?

Non, car le monde venait de com­mencer et avec en B.O. “Un jour je m’en irai” de Mar­cel Mouloud­ji.

Pour quelle rai­son tiens-tu autant à être “le Prince du camp­ing” ?

Pour accom­pa­g­n­er les cou­ples qui se défont à la fin de l’été, pour jouer l’ultime morceau du bal, le slow sur lequel l’amour se brise. Et pour rester dans les mémoires le long de l’autoroute, quand le Scénic arrive au port du quo­ti­di­en… à des années lumières du soleil.

Astrop­o­lis Hiv­er 2020 / ©Evan Lun­ven

Un sou­venir d’une expéri­ence camp­ing ?

À 18 ans, avec quelques amis, nous étions par­tis dans les Lan­des à Moli­ets Plage. La journée avait été belle. Nous avions mon­tré nos tal­ents de body­board­ers toute l’après-midi, effec­tué quelques fig­ures qui avaient fait de nous de fiers sportifs et nous étions sor­tis de l’eau en vain­queurs… À l’heure de se déten­dre, le rosé coulait à flots et nous nous racon­tions nos anec­dotes les plus comiques. Le soleil avait du mal à s’éteindre, nous le gar­dions en vie. La nuit tombée, les vam­pires qui som­meil­laient en nous se sont réveil­lés. Assoif­fés de sang jaune, égale­ment appelé “Ricard”, et prêts pour une fête d’anthologie, nous voilà sur le Strip, foulant le béton sous le sable de l’allée prin­ci­pale, sym­bol­isant la fron­tière entre les deux camp­ings, enne­mis de tou­jours… Après avoir essayé plusieurs bars, nous avons décidé de suiv­re un groupe de Hol­landais qui se dirigeait vers une autre par­tie de la cité bal­néaire. Nous nous sommes retrou­vés dans un bar à l’ambiance élec­trique ! Une horde hol­landaise en feu (célébrant, je crus com­pren­dre, l’anniversaire d’un des leurs, un cer­tain Koen­raad). Sur la piste de danse, les tubes s’enchaînaient jusqu’au moment fatidique où le DJ, un cinquan­te­naire, gourou d’une Hol­lande déchainée, se déci­da à sor­tir son arme fatale, son sésame pour libér­er cette foule encore pris­on­nière d’elle-même : “Gasoli­na”. À ce moment-là, mon ami Flo­ri­an nous pro­posa un ter­ri­ble pari : s’il dan­sait le twerk avec l’une des Hol­landais­es, nous devions lui pay­er la tournée pour le reste de la soirée… Ivre et incon­scient nous accep­tâmes. Quelques min­utes plus tard, il se tré­mous­sait faisant crier tous les fan­tômes de son corps ! La déesse de Maas­tricht répon­dit avec fer­veur. Le coq Flo­ri­an était sor­ti de la cage et ce n’était pas l’aurore… Mais dans l’exécution de l’un de ses dia­boliques pas de danse, il glis­sa sur le sol suin­tant de Red Bull et dans sa chute se cogna sur le bord d’une table. Ayant per­du con­nais­sance, nous avons dû l’emmener à l’hôpital. Il ne se réveil­la pas. Ce fut sa dernière danse.

Sa descrip­tion Sound­Cloud

 

Ter­ri­ble his­toire. Depuis, tu préfères les salles des fêtes ?

J’entretiens un lien spir­ituel avec ces lieux. Une salle des fêtes, c’est le tem­ple du vil­lage, une gare ou l’on part en rêve en fer­mant les yeux, où l’on peut laiss­er la lumière de nos désirs nous éclair­er. C’est un lieu où l’on pleure, où l’on crie en silence, où l’on se sépare… Une salle des fêtes, c’est un bras de fer avec les étoiles.

Une salle des fêtes, c’est un bras de fer avec les étoiles.”

La pre­mière fois que nous nous sommes vus, au fes­ti­val Astrop­o­lis à Brest, j’ignore si l’air du Grand-Ouest a quelque chose à voir là-dedans, tu m’as par­lé d’au­toroutes, de raves et de Gilets jaunes…

J’ai effec­tive­ment un rêve. Je souhait­erais organ­is­er un fes­ti­val sauvage sur le dernier péage de l’Autoroute du Soleil. L’occuper de manière per­ma­nente et y réalis­er un Wood­stock à la française. Nous feri­ons bar­rage jusqu’à l’obtention du retrait de la con­ces­sion autoroutière don­née à Vin­ci qui se goin­fre pour ses action­naires aux dépens des esti­vants, et qui applique des tar­ifs plus qu’insultants, en per­pétuelle aug­men­ta­tion. Per­son­ne n’a le droit de blo­quer ain­si l’accès à la côte et au repos ! Pour ce fes­ti­val, j’ai pen­sé à un line up très spé­cial. Des artistes qui, j’en suis sûr, se fer­ont un plaisir de défendre le droit aux vacances en répon­dant présents sous la tem­pête des cocotiers en pleurs. Il y aurait Michel Fugain, Ben­ny Benas­si, Gaë­tan Rous­sel, Ben­jamin Bio­lay, Pen­du­lum et bien d’autres… Je suis déjà en con­tact avec cer­tains agents qui m’ont répon­du : “Varso­vie, en voilà une idée excel­lente, ça nous chang­era du Fes­ti­val de la grande Fourche !”

En atten­dant de réalis­er ce fes­ti­val engagé, tu avais imag­iné un fes­ti­val avec un pub­lic en pleurs. Ce fes­ti­val des Sou­venirs Brisés aurait dû se tenir le 20 mars dernier, au Petit Bain

Art­work du fes­ti­val annulé des Sou­venirs Brisés au Petit Bain

Atten­tion, un fes­ti­val goth­ique ! J’avais, avant qu’il ne soit annulé par les autorités, pré­paré une déco digne des plus grandes cryptes avec posters de Buffy, Car­rie au bal du dia­ble, etc. J’avais égale­ment fait l’achat d’une cinquan­taines de fauss­es bou­gies à LED qui auraient éclairé les ébats sanglants de nos vam­pires d’un soir, cette som­bre par­touze qui s’annonçait. La plu­part des fes­ti­vals vendent un moment agréable, des sourires, la fête, de la joie… Je voulais pro­pos­er un fes­ti­val qui rende hom­mage à toutes ces fois où nous nous sommes sen­tis seuls, délais­sés, face à nous-mêmes, où nous avons voulu rejoin­dre notre reflet dans la Seine, sin­istre fleuve où s’accumulent les désirs broyés, les car­cass­es de R5 qui nous ame­naient enfants sur la côte Atlan­tique.

Tu es du genre à déprimer dans des endroits conçus pour être fes­tifs et “joyeux” ?

Je ne sais plus très bien ce qui est fes­tif et joyeux, alors je ne saurais vous dire. Je me sou­viens juste du bois où nous allions, lorsque nous étions en class­es de Pre­mière et Ter­mi­nale. Sous des rideaux de lumières, nous rêvions à l’arrivée du print­emps. Le print­emps a dis­paru et le bois a été rasé. Depuis, ils ont con­stru­it un aéro­port.

Tu en as d’autres, des réc­its de sou­venirs brisés ?

La pre­mière fois où je me suis fais larguer. C’était sur un bal­con d’appartement à Créteil, la cig­a­rette la plus longue de ma vie. Le soleil s’est couché et je suis ren­tré chez moi à pied, dés­in­car­né. Le dia­ble m’attendait pour une par­tie de crapette. Cette par­tie à durée de longs mois et j’ai fini par la per­dre. Faut dire que cet enculé n’arrêtait pas de me faire boire…

On imag­ine que tu as essayé d’exorciser tout ça en com­posant. Quelle est la meilleure rai­son pour taper du pied sur ta musique ?

Ma musique n’est pas ouf en vrai. Ce sont des morceaux un peu ratés, des ten­ta­tives… Mais par con­tre, je peux vous assur­er que j’y ai mis tout mon cœur et que, mal­gré la mal­adresse de l’exercice, j’ai pour chaque track fait tran­spir­er mon âme comme le front d’un évadé. Ces morceaux sont pour moi de véri­ta­bles Hor­crux spon­sorisés par Poli­akov et la douleur. Je me réveil­lais de ces séances avec de nou­velles rides. Ils représen­tent une par­tie de ma jeunesse.

Ces morceaux sont pour moi de véri­ta­bles Hor­crux spon­sorisés par Poli­akov et la douleur.”

Con­tre quoi pourrais-tu tro­quer tes beats tech­no ?

J’ai tou­jours rêvé d’être pro­duc­teur de zouk, sur une île avec une Roland MV 8800 et de pro­duire pour les fêtes du vil­lage le week-end en buvant mon punch sous le ciel per­cé d’étoiles. Mis à part ce rêve qui, j’en suis sûr, ne se réalis­era jamais, je com­mence avec Tony Tur­bo un groupe de var­iété française futur­iste : ça s’ap­pelle Vol 2045. Imag­inez Bal­avoine qui serait mort à l’instar de nos héros de l’aérospatial au décol­lage d’une fusée. Nos tubes « Zoé dans l’océan » et « Au bout du monde » nous emmèneront je l’espère, au top des charts. En tout cas, nous tra­vail­lons avec l’objectif qu’ils devi­en­nent les derniers slows de cos­mo­nautes en croisière…

Quelle est la pire des­ti­na­tion pour faire la fête selon toi ?

Berlin, c’est une ville de pétomanes dépres­sifs. Peut-être Poitiers aus­si…

Il paraît que te voir en live est une chance rare…

Effec­tive­ment, je deviens sourd à cause d’une mal­adie géné­tique et je ne pour­rai bien­tôt plus ani­mer de bals comme avant. Mes appari­tions se fer­ont de plus en plus rares au béné­fice de tous mes con­cur­rents, ces ter­ri­bles vau­tours qui n’attendent qu’une chose, instau­r­er l’electro-swing au sein des dis­cothèques. Je prof­ite de cette inter­view pour leur adress­er un mes­sage clair : je ne vous lais­serai pas faire ! Même au fond d’un trou je trou­verai un moyen de vous en empêch­er. Je vous mets en garde, il fau­dra percer mon corps et mon fan­tôme pour qu’une telle infamie puisse être com­mise. Je ferai un livestream depuis l’au-delà s’il le faut !

Je com­mence avec Tony Tur­bo un groupe de var­iété française futur­iste […] avec l’objectif que nos morceaux devi­en­nent les derniers slows de cos­mo­nautes en croisière.”

À défaut d’avoir pu te voir en live au Petit Bain, y a‑t-il des pro­jets en cours que l’on peut atten­dre ?

Oui, plusieurs œuvres qui s’annoncent ter­ri­bles sont en pré­pa­ra­tion :

  • Her Clone, un slow avec l’amour et la mort, une quête fan­toma­tique et macabre entre Cuba et Tai­wan, je n’en dis pas plus…
  • Death Angel, ou l’apparition de l’ange de la mort dans un club de Tor­cy. Une dou­ble com­pile électro-house avec des remix­es de Lag, Paul Seul, Influx, Impe­r­i­al Black Unit et End Of Mor­tal Life.
  • Nos­tal­gia 2032, rêver­ie futur­iste sur A.R.T.S avec un remix de I Hate Mod­els, grand prince des ténèbres.
  • Elle Venait de Saint-Nazaire, un autre slow – marin celui là – qui sor­ti­ra sur Because Music. Il s’agit d’une dédi­cace à Hervé, le père d’une amie dont le cœur fut brisé sur le port de la petite Cal­i­fornie bre­tonne.

Plusieurs autres EPs sont en con­fec­tion mais afin de ne pas vous gâch­er la sur­prise, je préfère remet­tre leur annonce à plus tard !

Sur lesquels de tes titres tu nous con­seilles de danser en atten­dant la fin du con­fine­ment ?

Shad­ows On A Dance­floor[véri­ta­ble ode à Ben­ny Benas­si, l’un de ses héros, ndr], “Sep­tem­ber” et “Dark­est Ball­room”.

Puisque tes réc­its sont effrayam­ment cap­ti­vants, je vais finir cette inter­view en te deman­dant de nous racon­ter un cauchemar que tu aimerais oubli­er.

En CM2, c’était après avoir vu Gold­en­Eye, j’avais rêvé que toutes les filles de ma classe s’étaient mis­es à nous buter en nous sautant dessus comme Xenia Onatopp. En nous baisant quoi ! C’était hor­ri­ble mais exci­tant à la fois. Au petit déje­uner, je n’ai pu en par­ler à per­son­ne, encore moins à ma mère, vous imag­inez bien. Cette ter­ri­ble sen­sa­tion d’excitation et d’effroi est restée dans le gre­nier de ma mémoire… Vous êtes à ce jour mes pre­miers con­fi­dents.

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