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22 avril 2020

Comment The Chronic de Dr. Dre est devenu un monument sacré de la musique

par Brice Miclet

28 ans après sa sortie, le premier album de Dr. Dre est désormais disponible sur toutes les plateformes de streaming. L’occasion de revenir sur la genèse et l’impact de l’un des disques les plus importants de la décennie 1990, toutes musiques confondues.

C’est certainement l’une des introductions d’album les plus célèbres du rap. « This is dedicated to the niggas that was down from day one. » Une porte de prison s’ouvre. « Welcome to death row ». Bienvenu dans le couloir de la mort, bienvenu dans un disque classique. The Chronic de Dr. Dre, sorti en décembre 1992, est encore aujourd’hui une pierre angulaire du rap américain. Par le changement musical fort qu’il entreprend, par son succès, et par son impact.

Merci l’argent de la drogue !

Que les choses soient dites : l’histoire de The Chronic, c’est avant tout celle d’un son : le G-funk. Dr. Dre l’a déjà développé depuis quelques années, que ce soit à travers son travail avec le groupe Above The Law (même si son influence sur leurs disques est contestée), ou avec sa propre formation précédente, N.W.A., qui l’a propulsé, lui et sa bande de hommies de Compton, comme porte-étendard du rap californien. Leur dernier album Niggaz4Life, était déjà un archétype du sous-genre, mais avec The Chronic, tout devient plus concret encore, les effets de style sont amplifiés, la patte sonore définitivement affirmée. C’est le fruit d’une réflexion et d’une évolution musicale et entrepreneuriale longue, faite d’embûches et de sales histoires.

On ne refera pas l’histoire du label Death Row, que Dre monte en 1991 avec son associé Suge Knight avec l’argent (1,5 millions de dollars, paraît-il) de Michael Harris, trafiquant de drogue de la côte ouest incarcéré depuis 1988 pour tentative de meurtre et kidnapping. Ce dont on peut se rappeler, cela dit, c’est que lorsque Dr. Dre le fonde, il porte sur ses épaules le futur et les investissements d’une centaine de personnes. Au sein de cette structure, il y a trois factions principales : celle de Dr. Dre, d’abord, composée de musiciens fidèles comme Colin Wolfe (qui s’occupera principalement des basses et des guitares) et d’ingénieurs du son. Celle de Suge Knight, faite d’amis d’enfance de ce dernier, pour beaucoup des durs à cuire. Le succès n’est pas encore là, mais quand il arrivera, ce sont eux qui prendront le label en mains, au grand dame de Dr. Dre. Mais ça, c’est une autre histoire.

Et puis, celle de Snoop Dogg, le nouveau poulain de Dre, qu’il a placé sur la carte du rap en commettant avec lui le titre « Deep Cover » sur la bande originale du film du même nom quelques mois plus tôt. Dans cette faction, on retrouve Nate Dogg, Warren G, Jewell, et d’autres crèves-la-faim qui squattent une piaule étroite en espérant percer un jour. Dans le livre Welcome to Death Row : A Uncensored Oral Story Of Death Row Records, de Leigh Savidge, Jewell se souvient : « On n’avait pas d’argent pour sortir avec nos potes, alors on sortait juste entre nous. On était là à bouffer du poulet Popeye, et ce cinq jours par semaine. » Ils ont aussi beaucoup, beaucoup de weed en stock pour tenir le coup.

« Transformer la merde en eau, et l’eau en or »

Artistiquement, Dr. Dre décide de tout, et tout le monde le suit puisqu’il est une poule aux œufs d’or, un producteur qui a déjà prouvé qu’il pouvait « transformer la merde en eau, et l’eau en or », comme l’affirmait Snoop Dogg. Nate Dogg, lui, se souvient : « Quand Dre arrivait, c’est qu’il était l’heure de bosser. Que du boulot, pas de blague. » Et justement, Dre a une idée bien précise de ce à quoi va ressembler son premier album solo, et ce grâce au G-funk qu’il a développé. Un son hip-hop downbeat basé sur des lignes de basses électroniques graves, et sur des samples de funk. D’ailleurs, revenons aux toutes premières secondes de l’album : après avoir introduit l’auditeur dans le couloir de la mort, Dr. Dre envoie la musique. En quelques instants, on comprend de quoi il s’agit. Il y a là le sample d’une batterie échantillonnée des milliers de fois par les beatmakers (celle d’Impeach The President des Honey Drippers, sorti en 1973), mais surtout une basse et une mélodie réalisées au Moog, ce synthétiseur essentiel pour le G-funk, qui sera longtemps l’instrument emblématique du gangsta rap. Tout, ou presque, est là. C’est cette même recette sonore qui façonnera le single de The Chronic, à savoir Nuthin’ But A ‘G’ Thang : basses omniprésentes et extrêmement mélodiques, hooks de synthétiseurs… Et surtout une volée de samples empruntées aux diverses formations de George Clinton. Au total, le pape du P-funk est pompé sept fois (sur « Bitches Ain’t Shit », « The Chronic », « The Roach », « Fuck Wit Dre Day », ou encore « Let Me Ride »).

Si N.W.A. était certes un groupe comptant comme personne la violence de Compton et de la région de Los Angeles, ses membres pouvaient aussi tirer l’alarme face aux injustices sociales. De façon très virulente, et en exprimant un besoin d’urgence. Sur The Chronic, les choses sont un peu différentes. Alors certes, il y a bien des références aux émeutes liées à l’affaire Rodney King de mars 1992 sur des titres comme « The Day The Niggaz Took Over » ou « Lil’ Ghetto Boy ». Mais avant tout, l’album raconte cette bande de mecs arrivés au top de l’échelle sociale locale, pouvant désormais entrer dans n’importe quel club, se pointer dans un magasin et repartir avec le shopping offert (c’est exactement ce qui se passait), devenus les mecs les plus en vue de la ville, et de loin. Tout le monde voulait intégrer Death Row, malgré le manque d’argent de certains nouveaux venus.

Du putain de marketing

Cet album, c’est celui de la réussite exacerbée, un produit promotionnel. Pour preuve, Dre n’a de cesse d’y vanter les mérites de son nouveau label. Sur l’introduction (« Death Row Records, creepin’ when you’re sleepin’ »), sur « Fuck Wit Dre Day » (« So won’t they let you know / That if you fuck wit Dre, nigga, you’re fuckin’ wit Death Row »), ou indirectement sur « Rat-Tat-Tat-Tat » (« It’s strange how I re-arrange and change the business by droppin’ shit like this »). Ça n’est d’ailleurs pas pour rien qu’il place les nouvelles recrues de la maison de disques en featuring (comme il le fera pour Hitman, Eminem ou encore Kurupt sur son second album, 2001), y compris Jewell, qui est alors l’une des rares chanteuses à venir interpréter les refrains pour les rappeurs, chose qui ne se faisait que très peu à l’époque, et qui deviendra plus tard une habitude. Ça n’est pas pour rien non plus que la pochette, shootée par Micheal Benabib, imite le logo des feuilles à rouler Zig-Zag. The Chronic, c’est du putain de marketing.

A sa sortie, l’album a un retentissement incroyable, et parvient à inonder le pays entier avec un son résolument californien, faisant du G-funk le standard du moment pendant presque deux ans. Les douze premiers mois, il s’en vend deux millions de copies. Il ouvrira les portes du succès à de très nombreux artistes, Snoop Dogg, Warren G et Nate Dogg en premier lieu, et permettra à Death Row de devenir la rampe de lancement principale du pays, rapidement concurrencée par l’écurie Bad Boy Records menée par Puff Daddy. Ça aussi, c’est une autre histoire, et une belle. 28 ans après sa sortie, The Chronic résonne encore comme l’un des disques de rap américain les plus indispensables, les plus aboutis et les plus lucratifs de l’histoire, comme il l’est rappelé dans le documentaire Hip-Hop Evolution sur Netflix, que commercialement parlant – même si la côte est est le berceau du rap – le rap californien écrasait toute concurrence. Sa mise en écoute sur les plateformes de streaming est une occasion de plus de le prouver, si cela était encore nécessaire.


Extrait tiré du documentaire The Defiant One sur HBO

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