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© Pierre Debusschere
8 février 2023

‘Baiser mortel’, le projet qui tue par Low Jack, Lala &ce et toute leur troupe

par Brice Miclet

Baiser Mortel est à la fois une troupe, un collectif et un groupe. Mené par le producteur français Low Jack et Lala &ce, le projet né d’une performance scénique en 2021 se décline désormais en un album où se croisent rad cartier, Jäde, BabySolo33 et Le Diouck. Un projet qui a une furieuse allure d’avant‑garde.

 

Article issu du Tsugi 155 : L’argent fou. Les cachets des artistes flambent, les festivals au bord de l’implosion 

 

3 jours. C’est le temps que s’accorde la Mort parmi les vivants, le temps de comprendre pourquoi le monde la craint tant et ce qui pousse les hommes à vouloir rester dans la lumière. Sous les traits du Prince Sirki, elle descend sur Terre, confie au Duc Lambert sa véritable nature, ce dernier acceptant de lui montrer la vie dans ce qu’elle a de plus faste et confortable. Mais ça n’est pas le luxe qui attire la Mort : c’est Grazia, la belle-fille du Duc. Alors, il faut choisir. Rester parmi les vivants et créer un monde d’immortalité, ou retourner à sa funeste besogne. Quand elle décide de rétablir l’ordre des choses en s’en allant, elle est finalement suivie par Grazia, tombée elle aussi amoureuse, les deux protagonistes s’évaporant dans un flash lumineux.

Voici l’histoire de La Mort prend des vacances, film américain de 1934 réalisé par Mitchell Leisen et mettant en vedette Fredric March, Evelyn Venable et Guy Standing. Un succès en salles lui-même adapté d’une pièce de théâtre. « Quand je suis tombé sur ce film, j’ai su que c’était l’histoire que je voulais adapter à mon tour, raconte Low Jack. Je savais que Lala &ce devait incarner la Mort, que toutes ces questions, ces idées universelles comme l’amour, la trahison, la manipulation ou la toxicité des relations seraient des forces créatrices. En amour, la Mort est l’outsider ultime. »

C’est sur cette réflexion, cette base artistique qu’est né le projet Baiser Mortel. Un spectacle mêlant musique, danse et performance, présenté cinq fois à la toute neuve Fondation Pinault-Bourse de Commerce en octobre 2021. Un one‑shot. Avec en vedette une volée d’artistes tels que Lala &ce donc, rad cartier, Jäde ou encore BabySolo33 dans une sorte de comédie musicale sombre et inédite, et dont l’album sort désormais, comme une suite logique. Mais n’espérez pas voir le spectacle tel qu’il a été conçu au départ, les représentations sont terminées. En revanche, ce disque et le collectif qui le compose vont désormais se décliner en concerts dans une tournée qui démarrera à Paris fin octobre 2022, au Trabendo plus précisément, ultime chapitre d’un projet assez fou qu’il est fascinant de rembobiner.

 

 

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« Mettre une grosse claque à Paris »

Tout commence en 2019. Low Jack, producteur et DJ s’est vu offrir une carte blanche artistique par la Bourse de Commerce, dont Cyrus Goberville est programmateur. Il a la possibilité de travailler avec l’artiste de son choix et vient de découvrir Le son d’après, première mixtape de Lala &ce parue quelques semaines plus tôt. La chanteuse, qui n’est pas encore entrée dans la catégorie poids lourd, accepte de se prêter au jeu. « On a monté un show en cinq jours, ajoute Low Jack. Il a été présenté à l’église parisienne de Saint‑Merri, en parallèle de la Foire internationale d’art contemporain (Fiac). Ça nous a donné envie de monter un projet commun de A à Z. » Cyrus Goberville et Low Jack s’envolent ensuite pour Cracovie afin d’assister au festival Unsound, temple de la pluridisciplinarité, véritable bourse aux idées. L’ébullition qui les entoure donne des envies : l’une d’elles est de transformer cette collaboration avec Lala &ce en quelque chose de plus grand, de plus ambitieux. « On s’est demandé ce qu’on pouvait faire de fou, comment on pouvait rentrer et mettre une grosse claque à Paris », se rappelle Cyrus Goberville. La gestation de Baiser Mortel commence alors.

Low Jack a une affection particulière pour les comédies musicales. Elles ont cette particularité de dérouler à l’envi des sujets très généraux, très concrets, puis d’en tirer de bonnes histoires. C’est aussi, dans un autre registre, ce qui anime une certaine scène R&B des années 2000, les Usher, Aaliyah, ou en France un certain Singuila. « Ils avaient cette appétence pour le storytelling, pour les chansons presque opéra rock avec des histoires d’amour à tiroirs, des duos qui se répondent, se souvient Low Jack. Avec Lala, on s’est aperçu qu’on avait tous deux beaucoup écouté Singuila. C’est une référence qui sort un peu de nulle part, mais il avait ce côté très américain qui nous parlait. Et puis, on avait en tête le clip de “U Remind Me” d’Usher, c’est un vrai show Broadway. L’idée, c’était de prendre ces influences et de les amener sur une forme beaucoup plus aride, proche d’une performance, avec une narration plus poétique et abstraite. Au départ, on se demandait si ça allait fonctionner. » Artistiquement, le projet est ambitieux. Il est réalisable, à condition que tout le monde s’implique pleinement.

 

« Lala &ce m’a fait comprendre que pour travailler un sujet si complexe, il fallait qu’elle soit associée à des gens de confiance. » Low Jack

 

Faire tenir le récit

De prime abord, personne ne semble trop comprendre la finalité du projet. D’ailleurs, Low Jack commence à faire quelques plans sur la comète, jusqu’à ce que Lala &ce ne le ramène un peu sur terre. « J’étais très enthousiaste, j’avais toute sorte d’idées, je voulais bosser avec plein de rappeurs différents… Lala m’a recadré. (rires) Elle m’a fait comprendre que pour travailler un sujet si complexe, il fallait qu’elle soit associée à des gens de confiance, qu’elle connaisse, avec qui elle avait l’habitude d’écrire. Sinon, on allait se perdre. » Suivi à la lettre, ce conseil a joué un grand rôle dans la réussite de Baiser Mortel : Lala &ce sélectionne quelques artistes qu’elle chérit, qui puissent se frotter à des sensibilités similaires. Jäde, rad cartier, BabySolo33 et Le Diouck se joignent donc à l’aventure.

Commence alors l’écriture de ce qui n’est ni une comédie musicale, ni un album (à l’époque), ni un simple concert. C’est un concept bâtard qui plaît à ces artistes mouvants, sachant se transformer et ayant le goût de l’avant-garde. Leur liberté d’écriture est totale. L’histoire est vague, le synopsis « tient en trois lignes », et tout le monde travaille un peu de son côté, par sessions studios séparées, avec Low Jack comme compositeur et meneur. « Aux deux tiers de l’écriture, il a fallu mettre tout ce qu’on avait sur la table, détaille ce dernier. On avait beaucoup de matière, on s’est posé, on a écouté, et on a senti qu’une histoire se tenait. Il lui manquait seulement quelques bouts, quelques raccords. Là, un deuxième temps d’écriture s’est enclenché pour que l’histoire se tienne. » Pour que la future interprétation des artistes soit juste, décomplexée, il faut qu’elle s’inscrive dans leur esthétique. Et puis, plus les morceaux prennent forme sur la scène de la Fondation Pinault-Bourse de Commerce, plus cette association d’artistes se transforme en véritable troupe.

 

 

Sonorités extraterrestres

Entre-temps, Lala &ce explose avec son premier album paru en janvier 2021, Everything Tasteful. Elle change de statut, enchaîne les sollicitations, mais ne laisse certainement pas tomber Baiser Mortel. « Elle n’a jamais lâché, avoue Cyrus Goberville. Au contraire, elle a encore plus alimenté le projet avec le temps. On a cru la perdre, mais non. » Au fil du temps se dessine une musique aux esthétiques électronique et rap, parfois malaisante dans le bon sens du terme, « glitchée » et sombre. La patte de Low Jack est bien là : « J’aime beaucoup la musique de club, la danse, les basses et les drums généreuses. Mais j’ai toujours cette idée que l’on célèbre tout cela en enfer, je cherche à retranscrire la fête dans ce qu’elle a d’apocalyptique. » Une fois que la musique est presque terminée, que les rôles de chacun sont attribués -dont celui de Lala &ce, qui interprète donc la Mort-, la danse vient se superposer grâce à la chorégraphe Cecilia Bengolea. Cette dernière couche artistique, c’est en fait un peu le décor, ce qui vient combler la sobriété de la mise en scène tout en conservant cet aspect épuré.

La générale et les quatre représentations données, le projet aurait pu en rester là, demeurer un travail achevé. Mais devant l’enthousiasme de la troupe nouvellement formée, il est décidé d’extraire la musique de la performance, de la conserver sur un album, exactement comme elle était diffusée sur scène, en respectant la chronologie et l’histoire établies. La troupe devient un collectif. On y retrouve cette ambiance nébuleuse, ces sonorités parfois extraterrestres qui mettent frontalement en avant les interprètes. Sur scène, la danse et la mise en scène se dissipent désormais pour laisser place à un format plus classique, plus axé sur la musique. « Ça va être un show, un concert, conclut Low Jack. On travaille bien sûr sur une scénographie avec le studio Matière Noire, quelque chose de très conceptualisé, mais tout en conservant un côté brut. C’est une célébration. L’idée, c’est de beaucoup tourner avec tous les artistes du projet, de retrouver cet esprit de troupe tout en changeant la nature de Baiser Mortel. » Mais sans toucher à cette envie d’avant-garde.

 

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