Crédit : Lucas Matichard

Baleapop signe sa dernière édition ce mois d’août : retour sur une histoire de famille

Auteur et doc­u­men­tariste, Arnaud Con­tr­eras a ren­con­tré la famille Baleapop en 2012, à l’époque où il se recon­nec­tait avec ses racines basques. Il n’a depuis man­qué aucune édi­tion de Baleapop et nous livre un témoignage “vu de l’intérieur”, alors que le fes­ti­val a décidé de se sabor­der en pleine gloire après une ultime édi­tion.

Hormis le son des balles de pelote basque sur le fron­ton, les rires des enfants et les rares péta­rades de pots d’échappement de scoot­ers traqués, au mois d’août 2012, le cen­tre de Guéthary est calme. L’ancien vil­lage de pêcheurs de baleines est devenu en un siè­cle un lieu de vil­lé­gia­ture élé­gant, têtes blondes et tex­tiles de choix bien ajustés. La Vague, Par­lemen­tia, attire sur­feurs et curieux du monde entier. Hier soir une longue note a per­cé les murs du vil­lage, suiv­ie de dizaines de cris de joie. L’infra-basse a réveil­lé mes deux enfants, Maia et Gor­ka, âgés de cinq et sept ans. Après les avoir ras­surés, je me dirige vers la source sonore. À quelques cen­taines de mètres de la mai­son, une foule danse dans le sage parc du musée. J’avais vu deux trois affich­es indi­quant le nom Baleapop sur les devan­tures des bars sans trop y prêter atten­tion. Impos­si­ble de ren­tr­er dans le parc, tous les tick­ets de l’événement ont été ven­dus. Une trentaine de râleurs insis­tent auprès des deux jeunes femmes qui assurent la sécu­rité du site. Ils ont cinq-dix ans de moins que moi, 20–25 ans. T‑shirts aux cols échan­crés, barbes tail­lées, ils sem­blent tout droit sor­tis du numéro d’été d’un mag­a­zine parisien. Je rebrousse chemin et m’assieds une dizaine de min­utes sous le saule pleureur du mon­u­ment aux morts. Le son est bon, très bon. Une élec­tro qui rebon­dit en douceur sur les façades des maisons sec­ondaires. Rien à voir avec les con­certs cri­ards de rock basque. Le lende­main j’achète des bil­lets pour les kids, une amie et moi. Maia met pour la pre­mière fois du rouge à lèvres, Gor­ka bon­dit dans tous les sens à l’idée d’exploser la per­mis­sion de 22 h.

Balealutte contre l’ennui

À peine entrés, une bénév­ole nous con­te l’histoire de ce fes­ti­val. Elle nous racon­te qu’à l’instar de nom­breux événe­ments fes­tifs, tout a com­mencé par une his­toire“d’amis qui s’ennuient, qui ont envie de met­tre en com­mun leurs éner­gies, leurs com­pé­tences”. J’ai l’impression d’avoir lu et enten­du des dizaines de fois ce sto­ry­telling, cette légende. Mais c’est vrai, la bande qui est à l’origine de Baleapop a for­mé le col­lec­tif Moï Moï il y a quelques années pour notam­ment lut­ter con­tre l’ennui. Moï Moï est né en 2005, organ­ise des événe­ments dans des Gaztetxe, des maisons de jeunes, en souhai­tant mélanger les – bons – goûts de ses mem­bres, en musique, en art con­tem­po­rain. Car au Pays basque, en dehors de quelques lieux à San Sebas­t­ian, de l’autre côté de la fron­tière admin­is­tra­tive, le choix est restreint. Soit des con­certs à fortes gui­tares, soit des fêtes tra­di­tion­nelles, soit le club­bing pour vacanciers et ses playlists années 80. La soirée se déroule aux sons du Néo- Zélandais Con­nan Mock­asin. Le pub­lic est calme, des groupes dis­cu­tent sur l’herbe au milieu des instal­la­tions d’art con­tem­po­rain. Tout est pro­pre, bien pen­sé, designé, étudié, comme les coupes de cheveux des par­tic­i­pants. En bon père de famille, je suis ras­suré. En vieux fes­ti­va­lier, je suis légère­ment frus­tré. Mais où est l’imprévu, la folie, le truc qui déraille et qui offre les meilleurs sou­venirs ? À côté de la scène où joue JC Satàn, je ren­con­tre quelques- uns des fon­da­teurs. Pierre, Jeanne, Nahia, Manon, Imanol, Sharky, Manu, Camille, Gor­ka, Idoai, Vic­toire et tant d’autres. Je ne com­prends pas trop la généalo­gie qui les lie, mais je les vois courir de la baraque à frites à la bil­let­terie en pas­sant par la régie son sans jamais s’ar­rêter. Le lende­main, en journée, les enfants par­ticipent au Mini­Balea. Kumiso­lo, une jeune DJ japon­aise, com­pose une musique, le jeune pub­lic est chargé d’enregistrer des paroles, de con­stru­ire des décors en car­ton, de les pein­dre, tout cela pour tourn­er un clip. Quelques jours plus tard, nous recevrons sur notre adresse mail le clip en ques­tion inti­t­ulé “Ouin Ouin, Ouin Ouin”. Les images sont lo-fi, mais la réal­i­sa­tion est pro­fes­sion­nelle. Ce petit objet résume bien ce qui est per­cep­ti­ble de l’événement. Un esprit DIY, mais en recherche de qual­ité.

Baleart contemporain

L’année s’écoule, le gob­elet réu­til­is­able Baleapop est devenu le verre à dents privé de Gor­ka dans notre salle de bain parisi­enne, petite pen­sée quo­ti­di­enne vers le Pays. 2013. Sur les réseaux soci­aux, Baleapop annonce sa pro­gram­ma­tion. Peu de têtes d’affiche, un éclec­tisme qui reflète les envies musi­cales de Pierre, un des fon­da­teurs. Mal­gré mes petites hési­ta­tions de l’an passé, j’y retourne et y entraîne quelques amis. Le fes­ti­val a démé­nagé à Bidart, com­mune lim­itro­phe de Guéthary, pour des raisons logis­tiques, nous dit-on. Pen­dant qu’Odei joue, au bar, une dis­cus­sion s’engage sur la place de l’art con­tem­po­rain dans le fes­ti­val, sur le manque de vis­i­bil­ité des œuvres. Ce type d’échanges revien­dra fréquem­ment au cours des édi­tions suiv­antes. Et ce n’est pas faux. Mal­gré un com­mis­sari­at pointu, la com­mande d’œuvres uniques auprès de plas­ti­ciens, la musique écrase les instal­la­tions d’artistes, comme la pho­togra­phie écrase l’écrit. L’équipe de Moï Moï mul­ti­plie les ini­tia­tives pour ren­dre les pièces plus vis­i­bles, avec en tête le cre­do de défendre l’idée d’un événe­ment pluridis­ci­plinaire. Éti­enne Jaumet (Zom­bie Zom­bie) et quelques autres jouent sous une pluie bat­tante au milieu de la cour de La Com­mu­nale, anci­enne école publique trans­for­mée en friche cul­turelle. L’électricité anche, Jaumet con­tin­ue seul au sax­o­phone. Dans les anci­ennes salles de classe où sont exposés des artistes con­tem­po­rains et graphistes, les bénév­oles s’agitent dans tous les sens. Hormis les mem­bres du col­lec­tif Moï Moï, des dizaines de petites mains appor­tent leur aide au cours de l’année et lors de l’événement. Des étu­di­ants en art, des arti­sans, des amis, des mem­bres de leurs familles. Grâce à leur sou­tien, le fes­ti­val se développe, l’électricité revient par magie, grâce au con­cours… d’un bénév­ole élec­tricien. La météo causera quelques soucis, surtout lors de l’édition de 2015, noyée sous une pluie dilu­vi­enne. Mais on est au pays des qua­tre saisons par jour, ou par heure, selon.

Crédit : Mike Cor­nelius

BaleaBeach party

Les jours suiv­ant le fes­ti­val organ­ise ses fameuses BaleaBeach, des sets sur la plage. Étrange impres­sion d’être sur la côte ouest améri­caine ou au Mex­ique, spring break sans alcool fort, bien­veil­lance sur les vis­ages. Mes enfants dansent au milieu des fêtards, respectueux, amusés. Sur notre gauche les Pyrénées nous rap­pel­lent que l’on est bien en terre basque, pas à Can­cún. La “basqui­tude” du fes­ti­val est aus­si l’un des grands thèmes d’interminables dis­cus­sions aux bars ou sur l’herbe. Sou­venir d’une bénév­ole épuisée par les ques­tions d’un autre bénév­ole qui s’énervait de cette inva­sion de “hip­sters parisiens et pire, bor­de­lais”. Le fes­ti­val se déroule chaque année en août, péri­ode touris­tique, mais une grande par­tie du pub­lic est locale, des per­son­nes vien­nent de toute la France pour la pro­gram­ma­tion, pour l’expérience Baleapop. L’équipe a tou­jours été attachée à garder le lien avec le ter­roir, à force de pan­neaux et pro­grammes traduits, à force de can­tines gas­tronomiques, à force de surnoms basques offerts aux musi­ciens plus “famille” que d’autres, comme Patrick des Shei­tan Broth­ers, rebap­tisé Patxi. Un troisième bénév­ole rap­pelle au râleur à quelle époque est né et s’est dévelop­pé le fes­ti­val. Une péri­ode de calme après les dizaines d’années durant lesquels planait la présence de mou­ve­ments indépen­dan­tistes armés. Il lui rap­pelle que Baleapop n’aurait pas pu naître dans les années 90, que l’insouciance et la fête étaient certes présentes, mais pas for­cé­ment la con­fi­ance, entre amis, entre familles. En guise de point final, il lui rap­pelle qu’il n’est pas basque et qu’avant de clabaud­er, qu’il apprenne l’euskara, la langue basque. Mon fils Gor­ka explose de rire et me bom­barde de ques­tions sur le sujet. Fatigué, je le ren­voie vers Nahia, moitié du groupe Lumi, qui par­le couram­ment et chante en euskara. Lumi fait par­tie des groupes pro­duits par le label Moï Moï Records, comme Poly­gorn, Pan­da Val­i­um et Odei. Si le fes­ti­val invite des musi­ciens des qua­tre coins du monde, une belle place est réservée aux artistes mai­son.

Baleaévénements professionnels

2015. Je reviens sans enfant. Ils grog­nent et exi­gent que je leur envoie régulière­ment des pho­tos et vidéos de l’événement. Ils recon­nais­sent des vis­ages, des lieux, la charte graphique soignée. Fan­ny Le Bras et Clé­men­tine Berry, alias Twice, ont carte blanche depuis plusieurs années pour définir l’identité visuelle de Baleapop. Des sig­nalé­tiques indi­quant “ici vir­gule tu peux pécho”, aux t‑shirts du fes­ti­val, elles offrent une unité à ce four­mille­ment de Baleaévéne­ments. La petite bande de Moï Moï s’est pro­fes­sion­nal­isée. Dans la musique, mais aus­si dans l’événementiel. Le fes­ti­val est à l’équilibre nancier, mais ne dégage pas assez de béné­fices pour embauch­er une équipe pléthorique. Baleapop a de nou­veau démé­nagé, “pour des raisons logis­tiques”me dit-on. Les mem­bres du col­lec­tif retrou­vent le parc Ducon­te­nia, à Saint- Jean-de-Luz, qu’ils con­nais­sent depuis leur ado­les­cence. Ars Memo­ri­ae, une immense instal­la­tion de Lau­rent Lacotte, domine le lieu de jour comme de nuit. L’endroit est plus grand, mais le fes­ti­val ne souhaite pas trop se dévelop­per. Je quitte les amis avec l’image d’une bénév­ole en train de soign­er un fêtard suisse qui s’est brûlé les pieds, trois jours qu’il danse en espadrilles. De temps à autre, nous regar­dons avec Maia et Gor­ka les pho­tos postées sur le compte Insta­gram du fes­ti­val. Certes un stu­dio s’occupe de leur charte graphique, mais le compte alterne à l’envie de son édi­teur des pho­tos de fêtes entre potes et des images par­faites réal­isées par les pho­tographes of ciels. Le thème choisi pour l’édition 2018 est “Sab­o­tage”. Gor­ka a qua­torze ans, mesure 1m75, regarde partout, pho­togra­phie tout et le poste sur son compte Ins­ta. Gaff E, per­formeuse dis­co se désha­bille au trois-quarts sur scène. Je vois mon fils me chercher du regard, mais je me planque, qu’il vive son expéri­ence du fes­ti­val et qu’il en garde ses sou­venirs. Une “grande bouffe” est organ­isée sur le port de Saint-Jean-de-Luz, je donne mon appareil pho­to à Maia et la vois en toute aisance se diriger vers le DJ, lui deman­der de pos­er. Je la vois inter­peller une bande de fes­ti­va­liers et lui deman­der de se caler dans son cadre.

Baleapotes pour la vie

Pourquoi ai-je choisi de vous racon­ter des anec­dotes de famille au lieu de m’étendre sur tel set incroy­able de X ou tel con­cert cat­a­strophique du Y ? Parce que Baleapop c’est une his­toire de familles. L’équipe fon­da­trice a annon­cé il y a quelques mois que “c’est la fin. Baleapop ne s’est pas fait vir­er, n’est pas ruiné. On ne s’est pas engueulé, nous ne sommes pas fatigués. Tout va bien. C’est juste que… c’est juste que c’est le moment. Ce qui est beau et mag­ique doit finir un jour, même à Saint-Jean-de-Luz”. Quand j’ai lu ce texte pub­lié sur les réseaux, j’ai eu un petit pince­ment au cœur. Maia et Gor­ka aus­si. Plus âgés, ils ne pour­ront pas être bénév­oles à Baleapop. Rien de grave, mais quand même petit pince­ment. La frus­tra­tion que j’avais pu ressen­tir face au côté sage du fes­ti­val a vite dis­paru quand j’ai ren­con­tré, au fil des édi­tions, celles et ceux qui se sont don­nés pour que des enfants de 7 à 97 ans vivent une belle expéri­ence artis­tique et musi­cale, les bénév­oles et les fon­da­teurs. Cer­tains com­men­cent eux aus­si à avoir des enfants, et mal­gré leur annonce, je pense qu’ils sont peut-être un petit peu fatigués de répon­dre à toutes ces ques­tions, sur l’art con­tem­po­rain, la basqui­tude, la météo demain. La famille ami­cale qui s’est créée autour de Baleapop per­dur­era. On con­tin­uera à partager des sons, des anec­dotes, des moments. Et qui sait, les enfants, à leur tour, créeront leur fes­ti­val.

Crédit : Mike Cor­nelius

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