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Crédit : Lucas Matichard
25 juillet 2019

Baleapop Festival : retour sur une histoire de famille

par Lolita Mang

Auteur et documentariste, Arnaud Contreras a rencontré la famille Baleapop en 2012, à l’époque où il se reconnectait avec ses racines basques. Il n’a depuis manqué aucune édition de Baleapop et nous livre un témoignage “vu de l’intérieur”, alors que le festival a décidé de se saborder en pleine gloire après une ultime édition.

Hormis le son des balles de pelote basque sur le fronton, les rires des enfants et les rares pétarades de pots d’échappement de scooters traqués, au mois d’août 2012, le centre de Guéthary est calme. L’ancien village de pêcheurs de baleines est devenu en un siècle un lieu de villégiature élégant, têtes blondes et textiles de choix bien ajustés. La Vague, Parlementia, attire surfeurs et curieux du monde entier. Hier soir une longue note a percé les murs du village, suivie de dizaines de cris de joie. L’infra-basse a réveillé mes deux enfants, Maia et Gorka, âgés de cinq et sept ans. Après les avoir rassurés, je me dirige vers la source sonore. À quelques centaines de mètres de la maison, une foule danse dans le sage parc du musée. J’avais vu deux trois affiches indiquant le nom Baleapop sur les devantures des bars sans trop y prêter attention. Impossible de rentrer dans le parc, tous les tickets de l’événement ont été vendus. Une trentaine de râleurs insistent auprès des deux jeunes femmes qui assurent la sécurité du site. Ils ont cinq-dix ans de moins que moi, 20-25 ans. T-shirts aux cols échancrés, barbes taillées, ils semblent tout droit sortis du numéro d’été d’un magazine parisien. Je rebrousse chemin et m’assieds une dizaine de minutes sous le saule pleureur du monument aux morts. Le son est bon, très bon. Une électro qui rebondit en douceur sur les façades des maisons secondaires. Rien à voir avec les concerts criards de rock basque. Le lendemain j’achète des billets pour les kids, une amie et moi. Maia met pour la première fois du rouge à lèvres, Gorka bondit dans tous les sens à l’idée d’exploser la permission de 22 h.

Balealutte contre l’ennui

À peine entrés, une bénévole nous conte l’histoire de ce festival. Elle nous raconte qu’à l’instar de nombreux événements festifs, tout a commencé par une histoire“d’amis qui s’ennuient, qui ont envie de mettre en commun leurs énergies, leurs compétences”. J’ai l’impression d’avoir lu et entendu des dizaines de fois ce storytelling, cette légende. Mais c’est vrai, la bande qui est à l’origine de Baleapop a formé le collectif Moï Moï il y a quelques années pour notamment lutter contre l’ennui. Moï Moï est né en 2005, organise des événements dans des Gaztetxe, des maisons de jeunes, en souhaitant mélanger les – bons – goûts de ses membres, en musique, en art contemporain. Car au Pays basque, en dehors de quelques lieux à San Sebastian, de l’autre côté de la frontière administrative, le choix est restreint. Soit des concerts à fortes guitares, soit des fêtes traditionnelles, soit le clubbing pour vacanciers et ses playlists années 80. La soirée se déroule aux sons du Néo- Zélandais Connan Mockasin. Le public est calme, des groupes discutent sur l’herbe au milieu des installations d’art contemporain. Tout est propre, bien pensé, designé, étudié, comme les coupes de cheveux des participants. En bon père de famille, je suis rassuré. En vieux festivalier, je suis légèrement frustré. Mais où est l’imprévu, la folie, le truc qui déraille et qui offre les meilleurs souvenirs ? À côté de la scène où joue JC Satàn, je rencontre quelques- uns des fondateurs. Pierre, Jeanne, Nahia, Manon, Imanol, Sharky, Manu, Camille, Gorka, Idoai, Victoire et tant d’autres. Je ne comprends pas trop la généalogie qui les lie, mais je les vois courir de la baraque à frites à la billetterie en passant par la régie son sans jamais s’arrêter. Le lendemain, en journée, les enfants participent au MiniBalea. Kumisolo, une jeune DJ japonaise, compose une musique, le jeune public est chargé d’enregistrer des paroles, de construire des décors en carton, de les peindre, tout cela pour tourner un clip. Quelques jours plus tard, nous recevrons sur notre adresse mail le clip en question intitulé “Ouin Ouin, Ouin Ouin”. Les images sont lo-fi, mais la réalisation est professionnelle. Ce petit objet résume bien ce qui est perceptible de l’événement. Un esprit DIY, mais en recherche de qualité.

Baleart contemporain

L’année s’écoule, le gobelet réutilisable Baleapop est devenu le verre à dents privé de Gorka dans notre salle de bain parisienne, petite pensée quotidienne vers le Pays. 2013. Sur les réseaux sociaux, Baleapop annonce sa programmation. Peu de têtes d’affiche, un éclectisme qui reflète les envies musicales de Pierre, un des fondateurs. Malgré mes petites hésitations de l’an passé, j’y retourne et y entraîne quelques amis. Le festival a déménagé à Bidart, commune limitrophe de Guéthary, pour des raisons logistiques, nous dit-on. Pendant qu’Odei joue, au bar, une discussion s’engage sur la place de l’art contemporain dans le festival, sur le manque de visibilité des œuvres. Ce type d’échanges reviendra fréquemment au cours des éditions suivantes. Et ce n’est pas faux. Malgré un commissariat pointu, la commande d’œuvres uniques auprès de plasticiens, la musique écrase les installations d’artistes, comme la photographie écrase l’écrit. L’équipe de Moï Moï multiplie les initiatives pour rendre les pièces plus visibles, avec en tête le credo de défendre l’idée d’un événement pluridisciplinaire. Étienne Jaumet (Zombie Zombie) et quelques autres jouent sous une pluie battante au milieu de la cour de La Communale, ancienne école publique transformée en friche culturelle. L’électricité anche, Jaumet continue seul au saxophone. Dans les anciennes salles de classe où sont exposés des artistes contemporains et graphistes, les bénévoles s’agitent dans tous les sens. Hormis les membres du collectif Moï Moï, des dizaines de petites mains apportent leur aide au cours de l’année et lors de l’événement. Des étudiants en art, des artisans, des amis, des membres de leurs familles. Grâce à leur soutien, le festival se développe, l’électricité revient par magie, grâce au concours… d’un bénévole électricien. La météo causera quelques soucis, surtout lors de l’édition de 2015, noyée sous une pluie diluvienne. Mais on est au pays des quatre saisons par jour, ou par heure, selon.

Crédit : Mike Cornelius

BaleaBeach party

Les jours suivant le festival organise ses fameuses BaleaBeach, des sets sur la plage. Étrange impression d’être sur la côte ouest américaine ou au Mexique, spring break sans alcool fort, bienveillance sur les visages. Mes enfants dansent au milieu des fêtards, respectueux, amusés. Sur notre gauche les Pyrénées nous rappellent que l’on est bien en terre basque, pas à Cancún. La “basquitude” du festival est aussi l’un des grands thèmes d’interminables discussions aux bars ou sur l’herbe. Souvenir d’une bénévole épuisée par les questions d’un autre bénévole qui s’énervait de cette invasion de “hipsters parisiens et pire, bordelais”. Le festival se déroule chaque année en août, période touristique, mais une grande partie du public est locale, des personnes viennent de toute la France pour la programmation, pour l’expérience Baleapop. L’équipe a toujours été attachée à garder le lien avec le terroir, à force de panneaux et programmes traduits, à force de cantines gastronomiques, à force de surnoms basques offerts aux musiciens plus “famille” que d’autres, comme Patrick des Sheitan Brothers, rebaptisé Patxi. Un troisième bénévole rappelle au râleur à quelle époque est né et s’est développé le festival. Une période de calme après les dizaines d’années durant lesquels planait la présence de mouvements indépendantistes armés. Il lui rappelle que Baleapop n’aurait pas pu naître dans les années 90, que l’insouciance et la fête étaient certes présentes, mais pas forcément la confiance, entre amis, entre familles. En guise de point final, il lui rappelle qu’il n’est pas basque et qu’avant de clabauder, qu’il apprenne l’euskara, la langue basque. Mon fils Gorka explose de rire et me bombarde de questions sur le sujet. Fatigué, je le renvoie vers Nahia, moitié du groupe Lumi, qui parle couramment et chante en euskara. Lumi fait partie des groupes produits par le label Moï Moï Records, comme Polygorn, Panda Valium et Odei. Si le festival invite des musiciens des quatre coins du monde, une belle place est réservée aux artistes maison.

Baleaévénements professionnels

2015. Je reviens sans enfant. Ils grognent et exigent que je leur envoie régulièrement des photos et vidéos de l’événement. Ils reconnaissent des visages, des lieux, la charte graphique soignée. Fanny Le Bras et Clémentine Berry, alias Twice, ont carte blanche depuis plusieurs années pour définir l’identité visuelle de Baleapop. Des signalétiques indiquant “ici virgule tu peux pécho”, aux t-shirts du festival, elles offrent une unité à ce fourmillement de Baleaévénements. La petite bande de Moï Moï s’est professionnalisée. Dans la musique, mais aussi dans l’événementiel. Le festival est à l’équilibre nancier, mais ne dégage pas assez de bénéfices pour embaucher une équipe pléthorique. Baleapop a de nouveau déménagé, “pour des raisons logistiques”me dit-on. Les membres du collectif retrouvent le parc Ducontenia, à Saint- Jean-de-Luz, qu’ils connaissent depuis leur adolescence. Ars Memoriae, une immense installation de Laurent Lacotte, domine le lieu de jour comme de nuit. L’endroit est plus grand, mais le festival ne souhaite pas trop se développer. Je quitte les amis avec l’image d’une bénévole en train de soigner un fêtard suisse qui s’est brûlé les pieds, trois jours qu’il danse en espadrilles. De temps à autre, nous regardons avec Maia et Gorka les photos postées sur le compte Instagram du festival. Certes un studio s’occupe de leur charte graphique, mais le compte alterne à l’envie de son éditeur des photos de fêtes entre potes et des images parfaites réalisées par les photographes of ciels. Le thème choisi pour l’édition 2018 est “Sabotage”. Gorka a quatorze ans, mesure 1m75, regarde partout, photographie tout et le poste sur son compte Insta. Gaff E, performeuse disco se déshabille au trois-quarts sur scène. Je vois mon fils me chercher du regard, mais je me planque, qu’il vive son expérience du festival et qu’il en garde ses souvenirs. Une “grande bouffe” est organisée sur le port de Saint-Jean-de-Luz, je donne mon appareil photo à Maia et la vois en toute aisance se diriger vers le DJ, lui demander de poser. Je la vois interpeller une bande de festivaliers et lui demander de se caler dans son cadre.

Baleapotes pour la vie

Pourquoi ai-je choisi de vous raconter des anecdotes de famille au lieu de m’étendre sur tel set incroyable de X ou tel concert catastrophique du Y ? Parce que Baleapop c’est une histoire de familles. L’équipe fondatrice a annoncé il y a quelques mois que “c’est la fin. Baleapop ne s’est pas fait virer, n’est pas ruiné. On ne s’est pas engueulé, nous ne sommes pas fatigués. Tout va bien. C’est juste que… c’est juste que c’est le moment. Ce qui est beau et magique doit finir un jour, même à Saint-Jean-de-Luz”. Quand j’ai lu ce texte publié sur les réseaux, j’ai eu un petit pincement au cœur. Maia et Gorka aussi. Plus âgés, ils ne pourront pas être bénévoles à Baleapop. Rien de grave, mais quand même petit pincement. La frustration que j’avais pu ressentir face au côté sage du festival a vite disparu quand j’ai rencontré, au fil des éditions, celles et ceux qui se sont donnés pour que des enfants de 7 à 97 ans vivent une belle expérience artistique et musicale, les bénévoles et les fondateurs. Certains commencent eux aussi à avoir des enfants, et malgré leur annonce, je pense qu’ils sont peut-être un petit peu fatigués de répondre à toutes ces questions, sur l’art contemporain, la basquitude, la météo demain. La famille amicale qui s’est créée autour de Baleapop perdurera. On continuera à partager des sons, des anecdotes, des moments. Et qui sait, les enfants, à leur tour, créeront leur festival.

Crédit : Mike Cornelius

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